La mélancolie du kangourou (French Edition)
51. Trouver son équilibre
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Trouver son équilibre
Les mois qui suivent sont une suite de tentatives pour créer ce qui n’existait pas avant : un bien-être global, une forme de cohésion familiale. Antoine prend sur lui pour laisser plus de place à Jeanne ; celle-ci s’efforce de se rapprocher de Lou, qui continue de réclamer Yoz et qui pleure souvent de ne pas être comprise. Le trio, porté par deux adultes funambules, est en perpétuelle recherche d’équilibre, avec des hauts, des bas, et beaucoup de concessions.
Antoine et Jeanne veulent que leur couple marche, ne peuvent envisager l’échec, ne veulent pas avoir fait tout cela pour rien. Ils sont efficaces et professionnels dans leur carrière, ils gèrent leur quotidien comme une petite entreprise, avec des rôles définis, un cadre qui n’oublie personne, et surtout un visuel digne d’une pub, dont le slogan dirait « Nous y arrivons, tous les jours un peu plus ». Jeanne est toujours tirée à quatre épingles, Antoine aussi. Elle a le sourire éclatant en société. Lui, un peu moins. Il voudrait donner « l’apparence de », mais certains ne s’y trompent pas. Il voudrait être heureux, ou même juste croire au bonheur, or il est tiré vers le bas par une espèce d’évidence : il n’aime pas Jeanne autant qu’il aimait Raph, et il ne voit pas comment il pourrait en être autrement plus tard. Pire, il l’aime moins qu’à leurs débuts. La faute au quotidien qui a terni la passion des premiers mois ? Peut-être… Peut-être que comme le disait Mélanie, ils ne sont pas si compatibles… Ou bien peut-être qu’il n’était pas prêt et qu’il était en effet trop tôt. Son cœur lui révèle ce qu’il voudrait ne pas entendre et sa tête ce qu’il voudrait tout à fait ignorer : en réalité, il est de plus en plus sensible aux défauts de Jeanne. Elle a un côté rigide et trop sérieux… un peu comme Raphaëlle, mais sans ses qualités… Depuis qu’elle vit avec lui, elle a perdu le peu de fantaisie qu’elle avait ou revendiquait. Elle était tellement envoûtante, les premiers temps ! Elle a perdu de sa superbe et de son aura. Parfois il se dit qu’elle l’a berné, qu’il est tombé dans le piège d’une séductrice, puis il se ravise : non, Jeanne vaut tout de même mieux que cela. D’autres fois, il se dit qu’ils sont peut-être trop semblables et qu’il manque à leur couple la richesse qu’apporte la différence… qu’il va vite s’ennuyer à ses côtés et qu’il va rester dans le schéma des prévisions : une vie tracée de working man. Ce n’est pas avec Jeanne qu’il pourra révéler le vrai Antoine. Il a même arrêté le sport et renoncé aux vacances chez Hermance. Jeanne n’aime pas la montagne non plus. Elle veut du soleil et des cocotiers, un club de vacances luxueux avec cocktails à volonté, massages et bronzage. Il s’est incliné : ils sont partis en vacances en République dominicaine au mois de décembre. Sans Lou. Antoine l’aurait bien emmenée, mais devant l’insistance de Jeanne qui mettait en avant le bien qui en découlerait pour leur couple, il s’est arrangé avec sa mère pour qu’elle garde sa fille chez lui. Il a passé de bonnes vacances, certes, mais elles ont révélé un vide… Il manquait Raph… ou de l’activité… de l’émerveillement. Ensuite ils sont allés à Bordeaux. Jeanne a eu l’air de faire bonne impression à ses parents. Même son père l’a félicité… de quoi, d’ailleurs ? D’avoir trouvé une femme « digne de son rang » ? Antoine n’a pas répondu.
À table, en plein déjeuner de Noël, Simone a jeté un froid inattendu en posant une question qui ne l’était pas moins :
– Et Rose, comment va-t-elle ? Tu as des nouvelles ?
Son nom n’avait pas été prononcé depuis bien longtemps. Antoine, surpris, a bafouillé :
– Eh bien, euh… Elle a envoyé une carte pour l’anniversaire de Lou.
Il ne voulait pas retirer à Rose son geste généreux.
– Ah oui ? a demandé Jeanne, avec un regard glacial qui en disait long.
– La carte venait d’Angleterre, donc je suppose qu’elle a intégré son école de danse. Je n’en sais pas plus. La carte était adressée à Lou, a-t-il fermement répondu en regardant Jeanne droit dans les yeux.
Simone, loin de se douter que le sujet est tabou, n’a rien suivi de l’échange muet entre son fils et sa bru.
– Qu’est-ce qu’elle était bien, cette petite… N’est-ce pas qu’elle était gentille avec toi, mon trésor ? a-t-elle demandé à Lou. Elle a tellement fait pour elle, a-t-elle ajouté à l’adresse de Jeanne comme s’il s’agissait d’une confidence.
Jeanne s’est instantanément tendue, ses narines se sont même dilatées d’exaspération. Antoine a observé cela avec incrédulité. Il ne pensait pas que c’était à ce point-là, envisageant tout à coup qu’elle pût être d’une jalousie maladive… Où était le problème, au juste ? Il a trouvé la réaction de Jeanne infondée, insensée.
– Si nous passions au fromage, maman ? a-t-il demandé pour clore le sujet.
Le week-end s’est terminé sans que Simone ait saisi le problème, malgré l’air fermé qui n’a pas quitté Jeanne du reste de la journée.
Antoine a eu envie de lui faire la morale dans la voiture qui allait vers Reims, mais il a préféré se taire. Il a senti qu’il serait difficile de se connecter avec la magie de Noël chez ses ex-beaux-parents s’ils se disputaient maintenant… Il a laissé courir.
Avec l’arrivée officielle de Jeanne chez lui, et le départ de Rose, Antoine avait accepté de revenir à des relations cordiales avec les parents de Raphaëlle. Jeanne, bien que relativement mal à l’aise de se trouver chez eux, s’est montrée sous son meilleur jour lors de ce Noël, au point qu’ils l’ont adoptée assez vite… au grand étonnement d’Antoine qui a donc eu la preuve que, non, il n’était pas « trop tôt » pour se remettre en ménage. Ses ex-beaux-parents validaient.
Il ne lui restait plus qu’à rencontrer les nouveaux…
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