La mélancolie du kangourou (French Edition)
11. Commencer
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Commencer
Il est 5 h 30 lorsque Rose se réveille. Sue dort du sommeil du juste. Elle ne commence les cours qu’à 11 heures et c’est chose heureuse, après ses extras comme serveuse au Welsh le week-end. Sue vit en France depuis quatre ans et suit un cursus d’arts plastiques dans la même fac que celle où était Rose jusqu’en mai dernier, à Nanterre. Elle a quitté la banlieue de Londres avec son meilleur ami, Julian, tous deux animés d’une véritable envie de « vivre français ». Il l’a suivie sans peine, espérant percer dans la musique, même s’il aurait pu tout aussi bien le faire dans la capitale anglaise. Parallèlement à sa vie de musicien, il suit des cours de théâtre. Jouer, monter sur scène, c’est tout ce qu’il désire. Son père, banquier, lui donne assez d’argent pour qu’il s’adonne à ses deux passions sans avoir à travailler à côté, mais il attend des résultats – sous peine de lui couper les vivres.
Hier soir, tard, Rose a enfin pu discuter seule à seul avec Julian. Il y avait un nœud à dénouer. Julian étant souvent pris le soir, il craignait de ne plus avoir suffisamment de temps avec elle. Elle a pu le rassurer : elle ne gardera Lou que lorsqu’Antoine sera au travail, ce qui laisse espérer qu’elle aura tout de même pas mal de temps libre (il ne travaille quand même pas vingt-quatre heures sur vingt-quatre !). Elle a compris ses réserves, il a compris sa joie. Elle n’est pas dirigée contre lui, au contraire : c’est aussi pour leur avenir à tous les deux.
Rose saute du lit avec une motivation neuve, se dirige à pas de loup vers la salle d’eau où elle prend une douche. Puis elle s’offre un royal petit déjeuner pour bien débuter sa journée, suffisamment rapidement pour ne pas partir trop tard. Elle a presque une heure de trajet en métro, elle ne doit pas traîner. Elle dévale les escaliers et sort en trombe dans la rue. Emplit ses poumons d’une grande inspiration, et entame une marche rapide vers la bouche de métro. S’y engouffre et s’installe confortablement sur la première banquette venue, met ses écouteurs sur ses oreilles et s’isole dans la musique. Ferme vaguement les yeux, oublie tout ce qui l’entoure l’espace de quelques instants, le temps de danser dans sa tête. Deux changements plus tard, elle arrive à quelques centaines de mètres de chez Antoine et presse le pas, car il ne va pas tarder à être 7 heures. Avant de sonner, elle envoie un texto à Julian : Bien arrivée. On se voit toujours ce soir ?
Antoine lui ouvre. Il arbore un costume d’homme d’affaires qui n’a rien d’un premier prix, une cravate élégante et un visage plutôt fermé. Il l’intimide d’emblée, elle sourit pour se donner du courage.
– Vous êtes ponctuelle. C’est un bon début, constate-t-il.
Elle se sent comme un élève devant un professeur qui s’apprête à lui rendre sa copie.
– Je ferai de mon mieux, monsieur, répond-elle en entrant derrière lui.
– Ma mère vous expliquera dans le détail ce qu’on attend de vous, et nous ferons le point, vous et moi, demain ou après-demain. Vous serez libre à 19 heures ce soir, c’est entendu ?
– Très bien.
– Dès que vous serez autonome, ma mère pourra rentrer chez elle. D’après ce que j’ai pu voir samedi, ça ne devrait pas être bien long, un ou deux jours, je pense, non ?
– Il me semble, ce sera à vous de me le dire, monsieur.
– Inutile de ponctuer toutes vos phrases par « monsieur ».
Rose est décontenancée. Son employeur n’a rien d’aimable. Est-ce une conséquence de son veuvage ? Son humeur habituelle du matin ? Une autorité naturelle renforcée par le prestige du costume ? Elle n’est pas à l’aise, se sent comme une élève prise en faute qu’on réprimanderait.
L’arrivée de Simone fait diversion et apporte un peu d’air dans la pièce, quoique Rose ne se fasse aucune illusion sur la méfiance qu’elle inspire à la grand-mère de Lou. Ils l’intimident tous les deux. Elle tente un sourire de façade pour déjouer son propre malaise. Elle se cache derrière tant bien que mal, mais n’a qu’une hâte : être seule avec Lou. Le plus tôt possible.
Antoine prend congé, mallette sous le bras, et les laisse toutes les deux. Sitôt la porte d’entrée refermée, Simone propose un thé ou un café à Rose, qui apprécie cette entrée en matière. Peut-être cela brisera-t-il la glace ? Elles s’installent au salon.
– Lou devrait dormir encore une bonne heure, explique Simone. Elle s’est réveillée à 5 h 30, je lui ai donné un biberon et je l’ai recouchée juste avant votre arrivée. Nous allons en profiter pour faire le tour de la maison.
Comme elle ne sait pas quoi répondre, Rose sourit. Son regard s’agrippe malgré elle à la photo qui prend toute la place du mur au-dessus du canapé.
– Elle était belle, n’est-ce pas ? Quel gâchis ! murmure Simone, comme pour elle-même. Je n’arrive pas encore à réaliser… Elle aurait été une maman merveilleuse. Et Antoine… Il me déçoit beaucoup. Je sais bien qu’il a un chagrin immense, mais reprendre comme ça le travail, aujourd’hui… je ne comprends pas.
Rose déglutit difficilement. Ne sait pas quoi dire sans commettre de maladresse ou d’indélicatesse.
– Sa vie est gâchée, continue la mère.
Rose garde un silence poli. Simone poursuit, comme si elle ne se rendait pas compte que ses paroles tiennent du monologue :
– Bon, je ne dis pas qu’il sera malheureux toute sa vie, mais… Il est veuf, il le sera toujours. Lou est orpheline, elle part avec un handicap dans la vie, c’est vrai, mais son père ne réagit pas comme il le faudrait. Je m’inquiète beaucoup, vous savez.
– Je comprends, lâche Rose, qui se fait soudain un devoir de dire quelque chose.
– Vous allez être très importante pour Lou. Je ne vais pas rester longtemps car je dois rentrer chez moi, à Bordeaux, où mon mari m’attend, mais je compte sur vous pour me donner des nouvelles régulièrement. Pour tout vous dire, j’ai bien peur qu’Antoine n’y pense pas, et c’est un crève-cœur pour moi de laisser cette petite.
Rose ressent une immense déception chez la grand-mère de Lou et a presque de la peine pour elle.
– Je le ferai, vous pouvez compter sur moi.
Simone tente, tant bien que mal, de chasser les émotions qui la submergent et choisit de faire diversion :
– Je vais vous montrer la maison, pour le ménage, et comme ça, vous saurez où trouver ce que vous cherchez. Et bien sûr, nous verrons ensuite tout ce que vous devrez faire pour Lou. Je vous ai préparé une liste.
Elles entreprennent donc le tour du propriétaire, en commençant par le jardin, typique de celui d’un pavillon de banlieue : son carré de pelouse, ses arbres, et sa terrasse gravillonnée où se dresse une table de fer forgé. Sur le côté de la maison, il y a deux portes. La plus grande ouvre sur le garage, mais le rez-de-chaussée est en réalité divisé en deux parties : un studio a été aménagé à côté et dispose d’une porte d’entrée donnant directement sur l’extérieur, garantissant une certaine liberté de mouvement. Cet espace privatif est actuellement occupé par Simone, comprend Rose. Il est très simplement meublé, mais doté de tout ce dont on peut avoir besoin : un lit, une table de chevet, un grand placard, une petite salle d’eau et des toilettes, ainsi qu’une kitchenette, sommaire, mais suffisante et qui a surtout le mérite d’exister.
– C’est ici que vous dormirez quand Antoine aura besoin de vous le soir ou pour quelques jours.
Rose opine. L’endroit lui convient bien. Il est même plutôt spacieux. Elle pourra y faire ses étirements. Elles montent ensuite l’escalier qui se trouve au fond du garage et qui mène aux pièces de vie de la maison : cuisine semi-ouverte, salle à manger, salon, que Rose connaît déjà. Se trouve aussi là le bureau où elle été reçue le premier jour, ainsi que la chambre de Lou et la suite des parents. La jeune fille est troublée par ces lieux où plane l’ombre de Raphaëlle. Dans un sens, elle y habite toujours. Du moins, un regard extérieur pourrait le penser. Et si l’ensemble de la maison est particulièrement bien rangé (beaucoup trop au goût de Rose), on peut y noter quand même quelques effets personnels… un imperméable sur le portemanteau de l’entrée, une brosse à dents dans le gobelet de la salle de bains, des bijoux sur la coiffeuse… et, consciencieusement rangée sur un buffet, une pile de courrier qui semble l’attendre. Rose réprime un frisson. Simone perçoit son trouble et ajoute :
– Je vous déconseille de toucher aux affaires de Raphaëlle… si vous ne voulez pas d’ennuis…
– Je comprends, je ne me le permettrais pas, madame.
– Antoine ne va pas bien, vous vous en doutez. Il peut se montrer un peu brusque… Mais rassurez-vous, il n’est pas méchant. Cependant, gardez-vous de commettre ce genre d’impair. J’en ai moi-même fait les frais.
– C’est noté.
Simone lui montre où se trouve le nécessaire pour le ménage. Lui fait quelques recommandations sur la méthode, sans oublier quelques points spécifiques, comme les objets ayant une certaine valeur commerciale ou affective auxquels il faut faire tout particulièrement attention, notamment la sculpture dans le hall d’entrée, le vase chinois sur le buffet et le service de table, cadeau de noces.
– Vous passerez un coup d’aspirateur ce midi pendant que je préparerai le repas.
Rose s’abstient de dire que la maison est très propre (elle brille déjà, non ?), mais Simone semble deviner ses pensées :
– Ici, le ménage doit être fait tous les jours, poussière incluse. Raphaëlle et Antoine y tiennent beaucoup. Enfin… je suppose qu’Antoine ne perdra pas cette habitude. Je l’ai moi-même éduqué très jeune à ranger, question de principe.
– Bien sûr.
Rose revoit le petit studio qu’elle partage avec Sue et sourit intérieurement. Elle n’a clairement pas reçu cette éducation. Chez elle, on vivait avant de ranger. Tant qu’on s’y retrouve…
– J’espère que vous vous plairez ici.
Au regard interrogateur que lance Rose vers l’escalier qui conduit visiblement à un niveau supérieur, Simone explique :
– Il y a encore un étage, mais il est resté « dans son jus ». Ils avaient prévu de le rénover plus tard, pour leurs futurs enfants.
Sa voix s’étrangle brusquement et elle cherche avec fébrilité son mouchoir pour s’essuyer les yeux. Rose se sent bête. Elle sait gérer le chagrin des enfants, mais pas celui des adultes… encore moins celui d’étrangers. Elle est sauvée par les petits cris qui s’échappent de la chambre de Lou.
– Heureusement que dans ce malheur il y a la petite, se ressaisit Simone. Je n’ose imaginer s’il avait perdu les deux… ajoute-t-elle, la main sur la poignée.
En son for intérieur, la mère d’Antoine sait bien que, dans les faits, son fils est loin de se raccrocher à sa fille, mais elle se permet d’espérer qu’un jour il réagira et qu’elle le maintiendra du côté de la vie, ne serait-ce que par devoir.
– Lou, c’est mamie.
Simone prend le bébé dans ses bras avec beaucoup de tendresse et continue de lui parler avec la même douceur :
– Regarde qui est avec nous. C’est Rose ! Tu te rappelles ? Elle est venue samedi. C’est elle qui va s’occuper de toi, ma puce. Elle va bien s’occuper de toi…
Rose sourit. Sans trop qu’elle sache pourquoi, et même si elle ne manque jamais l’occasion de lui faire une nouvelle recommandation, la grand-mère de Lou semble à présent avoir placé sa confiance en elle. Rose en est rassurée.
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