La mélancolie du kangourou (French Edition)

Laure Manel · Chapitre 4 sur 69

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La mélancolie du kangourou (French Edition)

3. Être veuf

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Être veuf

 

Ils l’ont laissé seul avec elle.

Raphaëlle est étendue et ses yeux bleus sont fermés. Il ne les reverra jamais. Son visage d’ange est bien plus blanc que d’habitude, mais ses traits sont détendus. Comme si elle était en paix.

Il la regarde sans y croire. Peut-être le voit-elle…

Il n’ose pas s’avancer. Contemple la pièce qui n’est que froideur médicale, machines, métal glaçant. Songe que c’est tout cela qu’elle a vu en dernier. Ne peut tout simplement pas croire que cela soit vrai.

Il est en plein cauchemar. Il va se réveiller.

Ses yeux sont secs et ses larmes, intérieures, sont glacées. En apnée, il avance vers le lit de mort. Il tend sa main, secouée de tremblements, vers celle de Raphaëlle à la parfaite immobilité. Aucun souffle de vie ne parcourt plus ses cellules, mais sa main n’est pas encore froide. Il la prend, la serre, et sa bouche se tord de douleur au contact de son aimée disparue. Des larmes déferlent sur ses joues et bientôt les sanglots agitent son corps voûté. Il voudrait s’effondrer sur elle. Est-ce la bienséance ou la pudeur qui le fait renoncer ? Il se maintient autant qu’il le peut. Pleure le plus silencieusement possible, mais ses cordes vocales vibrent d’un chagrin incommensurable.

Il s’approche du visage de sa femme, le contemple avec douleur. Il ne lui reste que quelques jours pour pouvoir le regarder. Il ose une caresse et l’embrasse sur la joue, l’inonde de tant de larmes qu’on dirait que Raphaëlle pleure elle aussi. Pourtant ses yeux sont fermés. Il voudrait pouvoir les rouvrir. Jamais plus ils ne le regarderont, jamais plus ils ne riront ou lui diront « Je t’aime ». Jamais plus… Il dépose des baisers mouillés sur les paupières closes. Puis pose sa tête sur sa poitrine, comme il le faisait parfois. Comme pour être sûr… Mais la petite musique du cœur n’est plus. Elle a cessé pour entrer dans un autre. Celui d’une petite fille qu’il ne connaît même pas. Il pleure sur la cruauté des faits. Et reste ainsi sans bouger contre sa femme. Et si son souffle pouvait la faire renaître ? Et si les mouvements de sa respiration pouvaient relancer la machine pulmonaire de Raphaëlle ?

En vain. Alors il lui parle, lui murmure son prénom, des mots doux. Mais rien n’y fait. Tout son amour ne changera rien. Son impuissance lui fait serrer les poings.

Il reste longuement contre elle, jusqu’à épuisement de ce premier flot de larmes. Les médecins le trouvent ainsi. Ils doivent emmener Raphaëlle. Antoine se redresse. Il a les yeux bouffis. Il lit de l’empathie dans ceux des médecins. Mais ce sont des médecins… Ils ne viennent pas de perdre leur femme au moment qui aurait dû être le plus beau de leur existence.

Antoine sait bien où ils vont l’emmener. Elle aurait dû revenir dans la chambre où ils l’ont installée ce matin… mais ils vont la mettre dans la chambre froide de la morgue, au sous-sol.

Ils attendent un peu pour lui laisser quelques minutes de plus, mais il est sonné. Ce n’est heureusement pas encore le moment de lui dire au revoir. Pourtant, quand ils la placent sur le brancard qui va l’emporter, il est partagé entre fureur et chagrin. Il n’a pas envie que d’autres la touchent, il n’a pas envie qu’on l’emmène. Il voudrait rester avec elle le plus longtemps possible. Il a envie de hurler, cependant il n’arrive qu’à faire non de la tête. Il se penche à nouveau vers le visage de sa femme et lui murmure des « je t’aime » inaudibles. Les médecins lui demandent s’ils peuvent y aller. Il acquiesce avec gravité, et les suit dans le couloir. Comme une répétition pour le jour de l’enterrement, quand il suivra le cercueil. Jusqu’à l’ascenseur. Il ne pourra pas aller plus loin. Il voudrait tellement accompagner sa Rapha… Il se mettrait dans le caisson funéraire avec elle, s’il pouvait. Il les regarde s’engouffrer dans l’ascenseur ; ils ont un dernier regard de compassion pour lui. Antoine étouffe un cri et se rue sur les portes closes. Ils sont partis avec elle. Il tape et reste les doigts crispés sur la porte de l’ascenseur qui a englouti sa femme. Quelques secondes. Quand il se retourne, ses jambes le portent à peine. Heureusement que Sandrine, la sage-femme, arrive, car il n’aurait pas su où aller. Elle a les yeux rouges. Elle le prend par le bras comme pour le soutenir, ce qu’elle n’aurait pas la force de faire, en réalité.

Elle n’a pas besoin de lui dire qu’elle est désolée pour lui. Tout en elle le dit déjà. Mais elle a une mission à accomplir : lui rappeler qu’il est papa.

Antoine est veuf. Son cœur et son corps lui crient qu’il est veuf, pas qu’il est père. Il ne veut pas de sa paternité. Elle lui paraît indécente, étrangère.

Sandrine le fait entrer dans la salle de soins aux nouveau-nés. Antoine distingue vaguement un bébé dans un berceau en plastique transparent. Ce doit être le sien. Il le devine, mais il ne saurait le reconnaître : ils n’ont pas eu le temps de faire connaissance. On l’a fait sortir avant même que le bébé n’ait quitté tout à fait le giron maternel. La maman n’a pas eu le temps de le prendre dans ses bras et de le poser sur elle, en peau à peau ; ils n’ont pas eu le temps de se découvrir mutuellement, de se sourire, de s’embrasser, de se réjouir… d’être heureux. Ils n’ont eu le temps de rien. La rapidité des événements les a surpris, et la mort leur a tout volé.

Antoine s’arrête : il n’a pas la force d’aller jusqu’au berceau. La douleur le retient et rend son cœur inerte : il est incapable de recevoir ce qui devrait être la joie d’accueillir son enfant dans la vie.

Sandrine va chercher le bébé ; Antoine la regarde se pencher sur le berceau pour lui dire quelques mots avec une douceur infinie…

– Papa est là, ma puce.

Papa… Comme ce mot est étrange. Comme il apparaît vide de sens…

Sandrine s’approche avec le bébé dans les bras et le présente à Antoine, qui reste comme anesthésié.

– Elle est magnifique, dit-elle avec sans doute l’intention de lui mettre un peu de baume au cœur.

Mais rien ni personne ne pourrait apaiser le cœur meurtri d’un veuf de moins d’une heure.

– Comment vouliez-vous l’appeler ?

Le père ne semble pas entendre. La jeune sage-femme est décontenancée. Elle n’a encore jamais été confrontée à pareille situation. Essaye de retenir ses larmes. « Pauvre homme, pauvre petite… », ne cesse-t-elle de se répéter.

– Vous… Quel prénom avez-vous choisi ? insiste-t-elle.

Il ne répond pas. Déjà parce qu’ils ne savaient pas si ce serait un garçon ou une fille… ensuite parce qu’ils ne s’étaient pas vraiment mis d’accord pour le prénom, si c’était une fille… enfin, parce qu’il est tout seul, désormais, à devoir trancher, et que cela n’est qu’un début. Tous les choix sont entre ses mains à compter de ce jour.

Il se remémore des bribes de leurs conversations autour du choix du prénom, la lubie de Raphaëlle qui lui imposait chaque mois de faire une liste sortie tout droit du cœur, leurs rires à l’énoncé de certains, dont il doutait de l’existence tant ils étaient fantaisistes, leurs débats sur la compatibilité avec leur nom de famille et sur des sonorités douteuses ou laides, leur accord trouvé au septième mois pour un prénom de garçon, leur blocage irrémédiable pour celui d’une petite fille…

– Lou… répond-il d’une voix blanche.

Le prénom est sorti tout seul.

C’est celui qu’aurait voulu Raphaëlle.

 

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