La mélancolie du kangourou (French Edition)
18. Perdre les pédales…
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Perdre les pédales…
Ce soir-là, alors que Rose entame sa troisième semaine, Antoine rentre du travail, pour une fois à une heure raisonnable. Et pour cause : son copain Grégory a refait surface et entrepris de le sortir pour lui changer les idées. Bizarrement, bien que plongé encore dans les marasmes de son deuil, Antoine a accepté. Après tout, pourquoi pas… Il n’a pas vu Grégory depuis des mois… peut-être même quelques années. Il n’était pas du goût de Raphaëlle. Trop prétentieux, trop expansif, trop bon vivant… trop célibataire, surtout. Ils étaient en école de commerce ensemble, et avaient beaucoup fait la fête. C’est Raph qui avait remis Antoine dans le droit chemin. Ce que Grégory, privé de son acolyte, n’avait guère apprécié, ne manquant jamais de rappeler à Antoine de quoi il se privait, à quoi il s’attachait, et de se moquer de sa vie bien rangée. Lui, à bientôt trente-six ans, avait continué à mener une vie éprise de liberté qu’il parvenait à concilier avec les contraintes de son poste d’ingénieur technico-commercial. Après ses journées de travail bien remplies, il sortait jusque tard le soir avant de regagner son appartement de célibataire, seul, ou pas. Au fond, il ne tenait aucunement à s’engager et mettait ce précepte en pratique en enchaînant les relations de très courte durée. À ce titre, il n’était en effet pas dans les petits papiers de Raphaëlle, qui récusait ce mode de vie adolescent, immature et irresponsable, irrespectueux des femmes, réduites au rôle de simples proies, consentantes certes, mais bon…
Grégory a appelé Antoine au travail ce matin, alors que ce dernier croupissait dans une inaction parfaitement stérile. Il a été étonné, mais très content de l’entendre. Depuis tout ce temps… Peut-être que Grégory a un peu changé… Mais peu importe après tout… Il a, en plus d’une vie professionnelle proche de la sienne, un avantage certain sur tous ses autres amis : il est sorti du cercle de leur entourage et, en cela, il est sans doute à la fois moins affecté par la disparition de sa femme et le plus à même de lui apporter la légèreté que tous les autres ont perdue… Oui, sans doute que lui seul pouvait le divertir au sens pascalien du terme : lui seul est capable de le détourner de sa peine, au moins pour quelques heures. Pourquoi pas ? Cela vaut la peine d’essayer. Rose est là, chez lui, pour garder Lou. Quelle chance il a d’avoir dégoté cette petite !
En arrivant chez lui, il l’informe succinctement de son programme de la soirée. Il choisit une tenue décontractée, jean, pull léger en coton, chèche à la mode ; il file sous la douche, puis s’habille comme un automate. Il se sent dédoublé. Cet homme qui s’apprête à sortir n’est pas vraiment lui, ne peut pas être lui. Dans son esprit, il n’a pas le cœur à ça. Quelle force le pousse à le faire quand même ? Grégory serait-il toujours aussi persuasif ? Il faut croire qu’il sait y faire…
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Grégory a réservé une table pour deux dans un restaurant des Champs-Élysées. Visiblement, il compte bien, quelles qu’en soient les circonstances, fêter leurs retrouvailles. Antoine n’a pas la force suffisante pour y trouver quelque chose d’indécent. Il se laisse aller passivement, trop heureux d’échapper à la lourdeur de son foyer amputé du principal. Ils trinquent à leur amitié qui renaît ce soir de ses cendres. Grégory s’enquiert des dernières semaines de son ami, opine du chef avec empathie au récit embué de larmes d’Antoine, l’interroge sur sa petite fille, que le jeune père évoque en deux phrases vite jetées, l’orientant vite vers des souvenirs plus heureux… Après tout, ils sont là pour passer un bon moment et se changer les idées. Pour cela, rien de tel que de ranimer la flamme de leurs moments à eux, quand ils faisaient les quatre cents coups en école de commerce, qu’ils draguaient les filles sans grande subtilité, qu’ils buvaient un peu trop… Ces années-là, au contact de Grégory, avaient été pour Antoine trois années folles, complètement incongrues dans son parcours de vie. Les pires, selon Raph. Les meilleures ! proclamait Grégory… Antoine avait eu le temps de les considérer comme de simples erreurs de jeunesse, et, depuis, il s’était assagi. Il avait retrouvé sa propre normalité. Il s’était plutôt « rangé », comme disait Grégory avec un air désapprobateur. Mais Antoine n’y voyait aucun mal : il avait rencontré l’amour, s’était marié… Avec Raph, ils avaient grandi professionnellement, ils avaient acheté une maison qu’ils avaient rénovée à deux, ils avaient eu le temps de bâtir des projets, dont celui d’avoir des enfants… Une vie normale, finalement, où tout était bien prévu, où tout glissait comme sur des rails…
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Après le restaurant, Antoine veut rentrer chez lui, mais Grégory l’invite à boire un dernier verre dans un bar tout proche. Ils sont accoudés au zinc, à siroter une bière. La fatigue accumulée des dernières semaines s’ajoutant aux degrés d’alcool, Antoine surfe sur une vague assez dangereuse, qui le désinhibe et le conduit vers une perte de contrôle… mais qui amuse assez son copain, trop heureux de le retrouver comme aux grandes heures de leurs conneries. Grégory, en bon Samaritain persuadé du bien-fondé de sa méthode, se fait une joie de le dévergonder. Aussi, la présence de deux jeunes et jolies quadras peu farouches tombe à point nommé… Il n’a pas besoin de recourir à de fins stratagèmes pour que ces deux-là se montrent enclines à dépasser le stade de la conversation. L’affaire se conclut de chaque côté sans tarder : Grégory rentre chez lui avec la brune, et la blonde entraîne Antoine chez elle, à deux pas de là. Il obtempère sans rechigner, mais sans gloire, avant de rentrer à Boulogne, encore trop imbibé pour se sentir coupable.
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