La mélancolie du kangourou (French Edition)
19. Se déchaîner
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Se déchaîner
Le réveil est difficile au lendemain de cette folle soirée qui revient par bribes à Antoine. Il se réveille groggy, pas seulement par les effets de l’alcool.
La stupeur se mélange à l’incompréhension de ses propres actes. Il se sent coupable. Et sale. Comment a-t-il pu… La honte le submerge. Certes, il s’est laissé entraîner par son ami, mais inutile de rejeter la faute sur Grégory : la responsabilité lui incombe de toute façon. D’ailleurs, il aurait dû savoir, avant même d’y aller, que la soirée risquait de se terminer ainsi. Seulement il se croyait immunisé contre ce genre de dérive… Il venait de se prouver qu’il n’était pas plus fort qu’autrefois malgré son deuil. À cause de son deuil, peut-être ?
Antoine pense à Raph. Il se dégoûte. Comme s’il l’avait trompée. Le fait qu’elle ne soit plus de ce monde n’y change rien. Elle ne mérite pas d’être balayée par la première venue. Si tôt, si vite… et d’une manière aussi laide.
Ces pensées l’assaillent toute la journée et l’empêchent de travailler. Entre ça et la fatigue… il est d’une totale inefficacité. Ce matin, il a filé aussi vite qu’il a pu, avant même d’avoir croisé Rose qui devait se reposer après le biberon de 5 h 30. Tant mieux : il avait peur qu’elle lise la honte sur son visage. Comme si elle pouvait deviner son délit…
Et Raph ? Pourvu que, de là où elle est, elle n’ait rien vu… Son regard dans le cadre photo lui semble être lourd de reproches, alors il le couche sur son bureau pour ne plus la voir le regarder ainsi.
Il voudrait pouvoir lui dire que c’est de la faute de Grégory, qu’il n’y est pour rien. Sur le moment, l’alcool aidant, il n’a pas réfléchi… évidemment. Il n’a pas lutté. Le regard et les mots encourageants de son copain ont eu le dessus. Décidément, Grégory n’a pas changé… Il comprend d’autant mieux à présent la raison pour laquelle Raph souhaitait qu’il coupe les ponts avec lui… En cause : sa mauvaise influence et sa vie de débauche.
Grégory, justement, l’appelle sur son portable. Antoine, instinctivement, choisit de ne pas répondre. Il n’en a pas envie, et le souvenir de Raph le lui interdit.
*
* *
Dans les jours qui suivent, tout à fait étrangement, le dégoût qu’il ressent contre lui-même diminue. L’apathie d’Antoine, l’espèce d’anesthésie affective dans laquelle il se trouvait, se transforme. Un sentiment gronde, enfle et l’assaille : la colère. Tapie dans l’ombre jusqu’alors, elle tend à vouloir s’exprimer. Il tente de la contenir, de ne pas la laisser exploser à la face des autres, qui ne méritent en rien ce sursaut monstrueux. Elle couve en son for intérieur, mais il sent avec crainte qu’elle ne s’en ira pas sans avoir été expulsée. Son incompréhension est totale quand il découvre qu’en parallèle à cette colère irrationnelle, il ressent avec culpabilité les prémices du désir. Est-ce que la nuit d’ivresse avec Grégory a ouvert la voie d’une nouvelle étape ? Toujours est-il qu’Antoine est pris de pulsions charnelles très concrètes. Plus le désir augmente et moins la culpabilité le poursuit, comme si celle-ci faisait une trêve. C’est un homme, après tout… Il décide de céder à cette tentation inattendue et de faire fi de tout ce qui pourrait le ramener à Raph… d’assumer ce penchant qu’il suppose temporaire.
Aussi, par le truchement d’un site de rencontres express via son smartphone, Antoine s’offre rapidement de petites escapades, juste après son travail, ou entre midi et deux. En quelques jours, il consomme de façon débridée, compulsive, des corps de femmes… comme pour étancher une soif qu’il ne parvient pas à définir. Car il ne s’agit pas que de quelques minutes de tendresse, d’un ersatz d’amour ou de quelques secondes de plaisir, non. Il semble insatiable, comme tendant vers un but qu’il ignore lui-même, et dont il ne peut donc voir la fin… Il a un peu l’impression d’errer dans un désert, au milieu de mirages affolants, ne trouvant jamais ce qu’il cherche. Prisonnier d’un sort.
Il craint même par moments de perdre la raison, et de ne plus rien éprouver. Il ignore la honte et le dégoût, oublie la culpabilité et l’amour qu’il a pour Raph… comme si tout était mis entre parenthèses et que ce qu’il vivait là était un rêve qui n’appartenait pas vraiment à sa vie. Comme si son corps n’était pas le sien, comme si ce n’était pas sa bouche qui en embrassait d’autres… comme s’il n’était plus lui-même et qu’il vivait hors de sa propre vie. Comme s’il jouait dans un monde virtuel. Comme si tout cela ne comptait pas.
Ma Rapha,
Je ne suis pas fier de moi…
Je me perds plus que jamais et m’étourdis dans une lutte acharnée, pour oublier que tu es partie. Sans moi !
Parfois il me semble que je suis mort avec toi… Je ne me reconnais pas et j’ai peur que tu ne me reconnaisses pas non plus. C’est te dire comme la douleur me bouleverse et me rend fou.
Et tu n’es plus là pour m’aider.
Je suis dans un tel manque de toi que je trompe ma solitude dans des bras sans âme qui habitent des lits froids. Je sème mon malheur sur des corps qui ne m’apaisent pas. J’étanche la soif de ma colère dans des bouches avides qui ne me désaltèrent pas. J’erre dans des chambres inconnues, comme j’erre dans ma tête, avec un cœur où le sang ne bat plus.
Ces femmes n’ont pas de visage puisqu’elles n’ont pas le tien.
Je ressens un vide incommensurable que je tente de remplir par un vide encore plus grand. Tout cela n’a aucun sens…
Pas plus que ces mots jetés sur le papier.
Pardon de ne pas honorer ta mémoire.
Ton mari qui est tombé bien bas et qui, à partir de maintenant, va essayer de se relever.
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