La mélancolie du kangourou (French Edition)

Laure Manel · Chapitre 61 sur 69

Pages du PDF

La mélancolie du kangourou (French Edition)

60. Vouloir la revoir

– 60 –

 

 

Vouloir la revoir

 

Le sapin est déjà orné de boules et de guirlandes dans le salon redécoré. Les murs ont changé de couleur, les meubles ont changé tout court. Fini le blanc pur, mais froid, impersonnel. Antoine voulait de la chaleur, de la couleur. Il a peint les murs dans des teintes beiges – taupe et lin – ; a acheté des meubles en bois véritable, mais à la ligne contemporaine ; a rehaussé l’ensemble avec des toiles abstraites ; a fait installer un poêle… enfin. Parfois dans son salon, il s’imagine téléporté à la montagne. Derrière les fenêtres, il y aurait les sommets et les toits des chalets enneigés… Ce serait bien… Il se prend à rêver.

Lou arrive tout à coup les bras chargés. Elle vient s’installer à côté de lui sur le canapé pour qu’ils regardent ensemble l’album photo de sa première année, celui que Rose lui avait offert pour son anniversaire, avec l’ours polaire.

– C’est Rose qui a fait toutes ces photos, tu sais, ma Lou ?

– Ze voudrais bien la voir… Dis papa, pour Noël, elle pourrait revenir, Yoz ?

Comment expliquer à sa fille qu’elle ne veut plus les voir ? Antoine est, au fond de lui, persuadé du contraire… Mais il n’a pas su faire. Il n’est pas toujours très doué, même s’il s’est bonifié ces derniers mois. Il réfléchit à la manière dont il pourrait se rattraper. Un mail, un SMS, ou un appel finirait sans retour. Une idée lumineuse surgit alors : il faut provoquer une rencontre fortuite. Un faux hasard. Aller la retrouver sur un lieu qu’elle fréquente. Lui faire la surprise. Oui, mais… problème : où pourrait-il se rendre en étant sûr de « tomber » sur elle ? Il ne sait même pas où elle habite, il ne connaît aucune de ses habitudes… La seule chose dont il est certain, c’est qu’elle suit des cours au Conservatoire de danse de Paris. Il ne sait même pas où c’est… Ni une ni deux, il consulte Internet sur son portable. C’est à la Villette ! Une chance : entre le parc, le cinéma et les musées, il y a tout ce qu’il faut pour y passer un bon moment avec Lou… plusieurs fois si besoin.

Il veut revoir Rose. Pour Lou. Et peut-être pour lui. Mais pourquoi ? En réalité, c’est très simple : Rose leur a beaucoup apporté par ce qu’elle est, simplement. Et il est certain qu’ils ont encore à s’apporter mutuellement. Il veut lui montrer qu’il a changé, comment il a évolué… Il veut la retrouver, non par besoin, mais par envie. Envie de partager un bon moment. Peut-être que lui faire cette surprise lui plaira ? Au moins, elle ne s’y attendra pas, elle ne sera pas déçue. Ce sera comme un bonus. Et puis la maîtresse lui dit que Lou parle souvent de Rose… Quand les autres évoquent leur maman, elle raconte quelque chose qu’elle a vécu avec Rose. Antoine est surpris de la précision et de la prégnance des souvenirs de sa fille. Elle était quand même petite, à l’époque… Il paraît que c’est normal : l’amnésie infantile qui nous fait perdre les souvenirs de notre petite enfance arrive plus tard.

– On va lui faire la surprise… dit Antoine en posant un baiser sur les cheveux de sa fille.

 

*

* *

 

Il ne sait pas quelle formation elle suit exactement, mais il s’est renseigné sur les horaires de fin des cours. Avec un peu de chance, elle sera au milieu de la cohue.

Ils ont passé une partie de la journée de ce mercredi à la Cité des sciences. Il y avait une exposition formidable pour les enfants à partir de trois ans. Quelle qualité pédagogique et quelle modernité, par rapport aux musées poussiéreux que sa mère lui imposait de visiter quand il était petit… Antoine a appris des choses aussi. Ils reviendront.

Ils sont à présent postés devant le Conservatoire. Il est 17 heures. Lou, qui n’a pas fait la sieste (hou, le père indigne), bâille à se décrocher la mâchoire. Mais elle guette avec lui. Petit à petit, les premiers étudiants sortent du bâtiment, par grappes ou par essaims, parfois en solitaire. Antoine est le premier à l’apercevoir. Il a repéré ses cheveux blonds mi-longs, sa silhouette, sa démarche légère. Elle ne l’a pas vu. Il se penche vers sa fille et la montre du doigt à Lou.

– Vas-y, je te regarde.

Lou s’élance vers Rose, qui ne la voit pas arriver et qui s’étonne de recevoir un poids contre ses jambes. L’étudiante en danse se penche en avant et découvre… Lou. Antoine la voit qui s’accroupit, écarte les bras pour que la petite se jette dedans. L’étreinte est chaleureuse. Antoine ne voit pas les larmes qui se pressent au bord des yeux de Rose, mais il voit l’essentiel : l’accueil qu’elle a réservé à sa fille veut tout dire… Il est content. Il s’avance un peu vers elle. Salue Rose, qui lui adresse un sourire chaleureux. Rien à voir avec la dernière fois…

– Qu’est-ce que vous faites ici ? demande Rose, toujours sous l’effet de la surprise.

– Eh bien, nous étions dans le quartier… Nous avons visité une expo pas loin, et nous sommes passés là par hasard. C’est drôle… Quelle coïncidence !

Rose le regarde d’un air dubitatif.

– Pas vrai, papa. Tu as dit surprise…

Rose éclate de rire et Antoine n’a plus qu’à avouer la terrible mise en scène qu’il a été obligé d’échafauder pour la revoir.

– Tu as quelque chose de prévu ? demande-t-il ensuite.

– Non, non, j’allais rentrer…

– Il fait presque nuit et il fait froid, peut-être que nous pourrions prendre un café tous les trois ?

– Moi pas café, rétorque Lou, ce qui fait rire les deux autres.

Rose est tellement ravie de les voir ainsi qu’elle se laisse tenter par la proposition. Il y a un café qu’elle aime bien, tout près de là.

Pendant qu’ils marchent tous les trois, Lou entre eux deux, à l’apogée du bonheur, Antoine propose à Rose de cesser de le vouvoyer… Ils se connaissent depuis assez longtemps, et n’ont plus aucun rapport hiérarchique. Elle le regarde, étonnée.

– Je ne sais pas si je vais y arriver ! sourit-elle. Mais je vais essayer.

Antoine la regarde. Elle a changé. Elle semble avoir plus d’assurance et être plus adulte. Il espère, néanmoins, qu’elle n’a rien perdu de sa fantaisie. Ce serait vraiment trop dommage…

Ils s’installent dans le café. Lou est petite sur la banquette, elle a la table au niveau du nez, alors Rose lui propose de venir sur ses genoux. La fillette ne se fait pas prier. Ils commandent un café, un thé et un sirop à la fraise. Antoine oriente la conversation vers les cours de Rose. Celle-ci apprend énormément et est ravie. Elle a intégré en parallèle une troupe de danseurs amateurs ; ils répètent un spectacle qu’ils joueront début janvier dans une salle. Antoine lui dit qu’il aimerait bien la voir danser, ce qui la fait rire. Elle lui donne les coordonnées de la salle. Il ne viendra pas de toute façon…

Rose a du mal à tutoyer Antoine, pourtant il est d’un abord plus facile qu’avant. Sans qu’elle parvienne à s’expliquer en quoi, il semble avoir changé. Peut-être aussi est-il moins distant et plus naturel maintenant qu’il n’est plus son patron…

– Yoz… il est beau, notre sapin.

Lou les coupe en pleine conversation. Antoine était en train de raconter ses vacances chez Hermance. Rose se tourne vers la petite, qui doit en avoir assez de leurs conversations d’adultes.

– Ah oui ? demande Rose, feignant un grand intérêt pour l’arbre de Noël.

– Tu viens le voir ?

Rose rit : cela ne va pas être possible, elle a une répétition ce soir, et Lou habite trop loin… Une autre fois, pourquoi pas ? Antoine en profite pour l’inviter officiellement chez eux. Pendant les vacances de Noël, peut-être ?

– Tu verras, il y a un peu de changement…

Rose accepte et c’est une Lou folle de joie qui, sur les genoux de Rose, se laisse happer par le sommeil quelques secondes plus tard sous leurs yeux attendris.

 

OceanofPDF.com