La mélancolie du kangourou (French Edition)

Laure Manel · Chapitre 1 sur 69

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La mélancolie du kangourou (French Edition)

Prologue

 

Le sourire esquissé sur ses lèvres une heure plus tôt ne l’a pas quittée. Elle griffonne dans son carnet de croquis. Les dessins se succèdent, autant de variations sur un même thème. Les bébés qui pourraient les porter n’ont ni visage, ni bras, ni jambes, mais elle les imagine joufflus et rieurs, avec des pieds à croquer. Elle se contente de tracer de sa main sûre les esquisses de bodys, déclinaisons unies, à pois, à rayures, ou à motifs, d’une forme universelle ne brillant pas par son originalité. Elle voudrait bien révolutionner le body, mais y pensera plus tard. Son sourire devient de plus en plus grand tandis qu’elle ajoute une lettre sur chacun des modèles.

Elle l’imagine et brûle d’impatience. Sera-t-il sans voix ? ému ? enthousiaste ? Explosera-t-il de joie ? Ce n’est toutefois pas son genre de crier à tue-tête ou de sauter partout quand il est heureux, il a plutôt la joie discrète.

Elle l’attend. Un peu plus tôt, il lui a envoyé un message : Je rentrerai vers 20 heures. Bisous. Il est en retard. Comme d’habitude. Et comme d’habitude, elle ne lui en tiendra pas rigueur. Elle aussi met le travail en haut de l’échelle des priorités. Enfin… jusqu’à présent, c’était le cas. Mais peut-être que les choses vont changer…

Malgré elle, elle guette les bruits du dehors qui pourraient l’annoncer : sa façon de ralentir au dernier moment, de faire crisser les pneus de la voiture sur les gravillons devant la maison, ou de claquer la portière. Puis il entrera plein d’entrain, comme toujours, et il la découvrira, les feuillets de son carnet éparpillés autour d’elle.

Il arrive enfin. Elle se donne une contenance pour ne pas éveiller ses soupçons.

– Bonsoir, chérie, dit-il en se penchant sur elle pour l’embrasser sur le front.

– Bonsoir, toi. Pas trop fatigué ? lui demande-t-elle comme presque chaque soir.

– Un peu, si. C’était une grosse journée : plein de trucs à gérer, des urgences…

Il découvre alors les feuilles qui jonchent la table.

– Encore des vêtements pour ta première collection ? Tu n’arrêtes pas en ce moment…

– Je ne peux pas m’en empêcher… sourit-elle.

– Tu déclines le body dans une version abécédaire ? demande-t-il quand il remarque les initiales. Super idée !

– En quelque sorte.

– Où est le A ?

– Il n’y a pas de A, dit-elle d’une voix qui sourit.

– Il y a trois T…

– Peut-être parce que ce n’est pas un abécédaire…

– Oh, oh… un message codé ? demande-t-il, amusé.

– Le code alphabétique ne devrait pas te résister longtemps, fait-elle, taquine.

– Parce que tu veux que j’essaie de décoder ce message à l’intention des parents ? l’interroge-t-il d’un ton soudain las.

– C’est comme tu veux…

Il sent qu’elle serait déçue qu’il renonce : elle aime qu’il l’accompagne dans toutes les étapes de son projet. Il prend les feuillets, observe chaque lettre, puis les pose sur la table pour mieux les manipuler et changer leur position.

– C’est comme au scrabble ! rit-il.

Il lui demande la première lettre – B – et le nombre de mots – deux. Au bout d’un moment il jubile, sous les yeux émus de sa femme :

– Bientôt trois ! C’est sympa, comme idée. Mais… tu crois vraiment que ça va intéresser ? Enfin, je veux dire, Raph, c’est quoi le concept ? Parce que si c’est pour annoncer la grossesse à un futur papa, il faudrait peut-être juste écrire Bientôt trois sur un seul body, non ? Tu crois que les gens vont vouloir s’amuser à acheter, voyons… – il compte sur ses doigts – douze bodys, neuf mois avant la naissance, juste pour faire comprendre qu’ils vont être parents ?

Elle reste sans voix. Il n’a rien compris. Un vrai fiasco.

– Tu as raison, Antoine. Évidemment ! C’était un jeu… personnalisé. Je ne ferai qu’un body pour les clients… Mais toi…, je pensais que tu n’étais pas un client comme les autres.

Il la scrute sans comprendre vraiment. Mais l’incompréhension et la déception qu’il lit dans les yeux de sa femme le font enfin réagir.

– Nooon ? Déjà ?! Bientôt trois, c’est nous ?

Elle sourit en guise de réponse. Il ouvre les bras pour qu’elle s’y précipite, et répète des « déjà ! », « si vite ? », « c’est pas possible… ». Il la serre dans ses bras. Fort. Si fort qu’elle rit. Et il la couvre de baisers. Même si son jeu n’a pas été une réussite, elle est heureuse. Tellement heureuse !

 

*

* *

 

Antoine aussi. Ce bébé, ils l’ont désiré. Surtout elle. L’envie d’avoir un bébé a grandi en elle pendant des années, jusqu’à devenir irrépressible. Il a résisté, lui, arguant du fait qu’ils devaient d’abord développer leurs carrières respectives, profiter de la vie avant d’avoir un fil à la patte. La vérité, c’est qu’ils n’ont pas le temps de vraiment « profiter de la vie ». Ils vivent à cent à l’heure. Ne se posent que pendant les vacances. Ce bébé va les obliger à ralentir. Surtout elle. Il lui a promis d’être présent au maximum de ses possibilités, mais il ne pourra pas faire abstraction des contraintes inhérentes à son métier. Elle l’a compris. Elle se fait une joie si intense d’être mère qu’elle sait déjà qu’elle palliera toutes les éventuelles « lacunes » de son mari.

Quand il a fini par lui donner le feu vert, elle était folle de joie. Elle a mis sa boîte de pilule à la poubelle d’un grand geste théâtral.

Et voilà… Deux mois après, elle est enceinte. Déjà ! À vrai dire, il aurait aimé que cela arrive un tout petit peu plus tard. Il pensait qu’il aurait quelques mois de plus pour se faire à l’idée… et peut-être aussi pour rester encore un peu le seul objet d’amour de sa femme.

Il est heureux bien sûr. Mais au fond de lui, il panique… Raph le sent. Elle le rassure. Un bébé, c’est la vie ! Ils vont être si heureux tous les trois !

 

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