La mélancolie du kangourou (French Edition)
52. Se disputer, souvent
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Se disputer, souvent
L’équilibre escompté n’est décidément pas aisé à obtenir. Il était fragile, il devient précaire. Le déséquilibre est même à présent la constante, la règle avant l’exception.
Ce qui était latent prend forme au grand jour : les non-dits font surface et s’expriment, ce qui donne lieu à leurs premières disputes. Il suffit parfois d’un rien, d’une broutille. En réalité, les désaccords et les problèmes sont profonds. Tout devient propice à bouder (pour elle), fuir (pour lui), se disputer finalement. Cela va de la tenue du jour de Lou à son éducation, du partage des tâches ménagères à la cuisson d’un plat, de l’invitation d’amis à accepter ou à refuser au choix du lieu pour les vacances, du caractère de l’un aux vilains défauts de l’autre… Ce qui était sous-entendu devient direct, les reproches fusent, sans fioritures, tranchants parfois. Ils sont assez intelligents pour éviter de hausser le ton devant Lou et pour reporter au coucher certaines discussions… Ils s’endorment souvent fâchés, peinent à se trouver des moments de complicité intime, ce qui accroît le malaise entre eux.
Certains sujets, et peut-être presque tous, ne sont que de fallacieux prétextes qui cachent la partie immergée de l’iceberg. Jeanne a du mal à supporter qu’Antoine ait eu une vie avant elle. Il y a toujours entre eux la trop formidable Rose (les rapports de Jeanne avec Lou ne sont pas simples) et le fantôme angélique… Elle ne peut pas lutter contre ces deux souvenirs prégnants, elle ne parvient pas à vivre avec. Et son rêve de famille idéale prend l’eau.
Antoine fuit la maison. Il rentre de plus en plus tard, part de plus en plus tôt, passe parfois la soirée sur son ordinateur pour s’avancer dans son travail. Il se noie d’ailleurs dans le travail, comme d’autres dans l’alcool. Jeanne n’est en rien dupe de cette évolution qui ne penche pas en sa faveur. Au début, croyant qu’il avait peut-être une maîtresse, elle s’était mise à fouiller dans ses affaires et à le questionner, plus ou moins subtilement. Mais non, la vérité était moins romanesque : il cherchait à l’éviter. Il ne l’aimait donc pas…
« Il ne m’aime pas… » Cette phrase tourne en boucle dans l’esprit de Jeanne et attise ses frustrations et sa jalousie. Elle sait sa lutte vaine : Antoine aime toujours Raphaëlle, et Lou éprouve toujours le manque de Rose. Mais elle s’accroche, tant bien que mal, telle une naufragée à une bouée en pleine tempête. Les chances de s’en sortir sont infimes…
Le plus difficile, c’est lorsqu’Antoine part en voyage professionnel. La première fois, Jeanne était confiante. Elle avait de plus, là, l’occasion de faire ses preuves, et souhaitait relever le défi avec brio. Bien sûr qu’elle allait savoir s’occuper de Lou. Or cela ne s’était pas bien passé. La petite voulait son père… ou Yoz. Jeanne avait eu une poussée de violence et de haine, et elle avait eu envie de l’attraper par les épaules et de crier « Mais arrête de me parler de cette fille ! ». Toutefois, elle avait gardé son sang-froid. La deuxième fois, Jeanne avait effectué les tâches minimales et n’avait pas cherché à jouer avec Lou. Cela tenait de la garderie… voire du gardiennage. Elle s’était dit qu’après tout Antoine n’en saurait rien. Depuis, à chaque fois qu’il doit partir, elle appréhende, elle a du mal à dormir… Elle garde Lou parce qu’il le faut. Elle n’éprouve aucune tendresse particulière pour cette enfant difficile, selon elle, qui ne saurait pas s’attacher à une autre femme, car elle aime trop Rose… Jeanne n’a pas réussi à l’aimer parce que la petite ne l’aimait pas, elle ; elle en est persuadée, et ne parvient pas à se forcer envers cette enfant qui n’est pas et qui ne sera jamais la sienne. Parfois elle songe qu’elle n’aurait pas dû se mettre en couple avec un homme ayant déjà un enfant… et veuf ! Elle a choisi les complications…
*
* *
Un soir, Antoine débarque chez ses voisins. C’est la dispute de trop. Il a besoin de prendre l’air. Il a besoin de parler, finalement… Lui qui joue la comédie du bonheur depuis des mois, il a envie de vider son sac.
Mélanie est en train de donner le biberon du soir à sa fille dans le salon. Les deux hommes la rejoignent. Cédric lui propose de boire une bière. C’est vrai qu’il fait drôlement chaud en ce mois de mai ! Ils trinquent, mais le sourire de Cédric ne se communique pas à Antoine.
– Le navire sombre… dit-il en guise d’introduction.
– À ce point-là ? demande Mélanie d’une voix attristée.
Ils sont visiblement peinés.
– Vous aviez raison… Je n’étais pas prêt. C’était trop tôt… et en plus nous ne sommes sans doute pas compatibles. Vous aviez raison, répète-t-il, dépité.
– Vous n’êtes pas bien ensemble ?
– Non. On se dispute souvent, beaucoup trop. Et puis elle ne me rend pas heureux… Moi non plus, d’ailleurs, je ne la rends pas heureuse. Je m’en veux de nous avoir infligé ça.
– Tu n’es pas le seul responsable de cet échec… Et… tout à fait entre nous, elle ne t’a pas un peu forcé la main ? Tu faisais celui qui assumait les décisions prises, mais on avait l’impression qu’elle était aux commandes et que tu te laissais faire ! s’exclame Mélanie.
Antoine baisse la tête. En y repensant, c’était couru d’avance…
– Qu’est-ce que tu vas faire ? demande Cédric.
– Je ne sais pas… attendre… lâche-t-il, vaincu.
– Attendre qu’elle se lasse et prenne enfin la décision à ta place ? ironise Mélanie.
– Je ne sais pas… C’est compliqué… Et puis il y a Lou…
– Dans ton malheur, parce que ta fille aurait pu s’attacher à une deuxième femme, tu as de la chance : ça ne lui fera ni chaud ni froid, à Lou…
– Je sais… Elle parle encore de Rose.
– Toujours pas de nouvelles ? demande Mélanie, sans trop d’espoir.
– Non… Je n’en aurai plus, maintenant. Depuis la carte d’anniversaire, rien. Même pas à Noël…
– Elle doit être un peu vexée de la façon dont les choses se sont passées… Tu n’as pas été très délicat…
– Que voulais-tu que je fasse ? attaque Antoine.
– Tu pourrais peut-être t’excuser… propose Mélanie. Même si ça vient un peu tardivement, tu devrais lui dire… je ne sais pas, moi… ce que tu veux. Lui expliquer, peut-être, le pourquoi… Enfin, je dis ça, je ne sais pas… C’est toi qui vois.
Antoine ne semble pas convaincu.
Ils poursuivent la soirée sur d’autres sujets, comme leur projet de partir en vacances avec les enfants cet été, ce qui va arriver très vite à présent.
Quand Antoine rentre, il trouve Jeanne en pleurs. Elle l’attendait, mortifiée. « Pardon… Pardon… » Il sourit d’un sourire qui se force un peu, de celui qui est fatigué de ces montagnes russes du quotidien.
Avec Rapha, ils formaient un couple calme, harmonieux, stable et doux. Sans histoires. Antoine a donc bien du mal à supporter l’électricité ambiante dans cette maison qui était auparavant un havre de paix.
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