La mélancolie du kangourou (French Edition)

Laure Manel · Chapitre 58 sur 69

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La mélancolie du kangourou (French Edition)

57. Faire le point

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Faire le point

 

Lou a passé une semaine chez ses grands-parents maternels pendant qu’Antoine travaillait. Il a prévu de passer quinze jours chez Hermance et s’en fait une joie immense. De passage à Reims, il s’oblige à expliquer en quelques mots qu’il est redevenu « une famille monoparentale » comme l’appellent les médias. Les parents de Raphaëlle ont l’air déçus. Et comment va-t-il faire ? Il va s’arranger. Antoine ne tient pas à jouer les prolongations chez ses ex-beaux-parents. Il a tellement hâte d’arriver.

– Allez viens, Lou. On mangera sur la route, dit-il.

Elle ouvre de grands yeux ahuris.

– Mais papa, danyereux ! s’exclame-t-elle.

Il met une microseconde à comprendre, sourit, puis prend le temps de lui expliquer que c’était une façon de parler…

– Tu apprendras ça à l’école plus tard, dit-il en l’attachant dans le siège auto. C’est parti, ma fille. Direction les Alpes ! Et nos premières vacances tous les deux.

Antoine se réjouit de tout ce qui se profile devant lui : des moments privilégiés avec sa grand-mère et sa fille, des virées seul avec lui-même, le grand air et de magnifiques paysages… Il souhaite un réel retour aux sources et compte bien en profiter pour réfléchir enfin à qui il est à présent et à ce qu’il veut faire de sa vie.

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* *

 

Pour soulager Hermance (bien qu’elle reste en parfaite santé) sans entraver sa propre liberté, Antoine a inscrit Lou à la garderie du village un jour sur deux. Ainsi il aura toute latitude pour donner libre cours à ses envies de randonnée. Il s’est remis au footing il y a seulement deux semaines, difficilement, mais résolu à ne pas arrêter. Il risque d’avoir un peu de mal dans les forts dénivelés, mais au moins, il n’y aura personne à ses côtés pour s’en rendre compte. Et puis comme il a quinze jours devant lui, il a prévu un programme très progressif, en durée et en difficulté de marche.

À côté de cela, il compte bien passer du temps avec sa fille et sa grand-mère, discuter, se promener… retourner à Annecy… partager de doux moments en famille, tous les trois. Hermance est tellement heureuse de les accueillir à nouveau ! Pour preuve, une délicieuse tarte aux myrtilles les attend pour le goûter, à leur arrivée.

La montagne lui a manqué. Deux ans qu’il ne l’avait pas vue à la belle saison. Dès le premier jour, il entreprend de se dégourdir les jambes aux alentours du chalet, armé de ses jumelles. La chaîne des Aravis se déploie face à lui, infranchissable rempart de la nature. Il prend de grandes inspirations, emplit ses poumons de cet air aux vertus bienfaisantes. Ici, il se sent chez lui.

Le lendemain, il monte au Chinaillon, qu’il n’a pas fréquenté en été depuis longtemps. Sur les pentes vertes des alpages se superposent dans son esprit les pistes enneigées de l’hiver. Il se remémore ses derniers souvenirs de ski, et l’affreuse combinaison de Rose, ses chutes, ses éclats de rire, et sa grâce sur la glace. Il monte jusqu’au sommet du mont Lachat, d’où l’on domine le village du Grand-Bornand. Il se pose, boit un peu d’eau, et regarde partout autour de lui avec lenteur ; saisit les vols d’oiseaux, observe dans ses jumelles, respire… Puis il s’allonge et ferme les yeux pour mieux écouter, mieux sentir.

Et il sourit. Comme s’il était heureux. C’est d’ailleurs étrange, cette impression de sérénité qu’il a en lui à présent. Il se sent plus heureux qu’avant, et pourtant il n’était pas seul. Mais la solitude, quand elle est pleine et vivante, est aussi un cadeau… bien plus qu’une vie de couple bancale et insatisfaisante. Et il y a Lou. Sa fille est devenue son unique « souci ». Il veut lui apporter tout ce dont elle a besoin (et même plus), être là pour elle et la rendre heureuse. Il saura faire à présent.

 

Durant ces deux semaines, Antoine réfléchit à sa vie, remonte le temps, analyse, dissèque. Il fait le point pour mieux rassembler en lui ce qui est important et écarter ce qui ne l’est pas. Il a conscience d’avoir besoin de changement. Il veut s’alléger de l’inutile et du futile. Garder l’essentiel, ou peut-être le trouver. Que veut-il faire de sa vie ? Il y a peu de temps, il a lu un article qui l’a interpellé. Il s’agissait de la « course à l’avoir » que les jeunes adultes disputent à peu près tous : il faut avoir un métier, avoir une femme ou un mari, avoir une maison, avoir des enfants, peut-être avoir un chien… mais aussi avoir de l’argent. Antoine avait tout (sauf le chien). Et jusqu’à présent il a tout fait pour avoir plus : travailler (trop), réussir (plus que les autres), gagner (toujours) plus… Il a… mais QUI a ? Qui est-il ? Vit-il une vie en accord avec son être profond ? Cet être qui en ce moment même se sent ici plus en vie que n’importe où ailleurs… Et si au lieu d’avoir, il essayait d’être ?

 

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Parfois, durant son séjour, Antoine a le sentiment de revenir en pèlerinage sur les lieux de ces vacances bénies d’il y a deux ans. Cette impression s’est imposée très nettement dans les ruelles et près du lac d’Annecy, et a trouvé son apogée dans son envie de retourner au col de la Colombière.

Il a refait le chemin depuis le parking. Il s’est arrêté près des bouquetins, dont on aurait pu croire qu’ils n’avaient pas bougé, les a pris en photo, et a même été tenté d’en envoyer une à Rose… mais à quoi bon ? Il est monté par le sentier jusqu’à l’endroit exact où ils avaient pique-niqué face au mont Blanc. Il s’est assis là et il a repensé à ce qu’elle avait dit sur le paysage, qu’il ne pouvait jamais être identique. La dernière fois, il y avait des nuages, cette fois, le ciel est d’un bleu pur et immaculé. Il n’y a pas un souffle d’air, et il fait très chaud. L’herbe est sèche. Antoine reste longtemps à cet endroit, pris d’une nostalgie non dénuée de sérénité. Le bien-être de se trouver ici est plus fort que les regrets. La vie est devant lui, il faut cesser de toujours regarder en arrière, vivre dans le passé, vouloir revivre les moments d’avant…

Il faut inventer l’après.

 

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