La mélancolie du kangourou (French Edition)
59. Faire des choix
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Faire des choix
Les mises à plat et les remises en question amorcées lors de son séjour chez Hermance se réenclenchent. Cette fois, Antoine veut prendre les décisions qui s’imposent, aller de l’avant, renoncer à certaines choses pour être mieux. Il y a du travail… Il faudrait savoir quand et par quoi commencer. Le cap des trois ans était symbolique, il s’est dit que c’était le meilleur moment pour passer la seconde.
Ce soir-là, après l’école, Antoine a emmené Lou sur la tombe de sa maman. Ils y ont déposé chacun une rose blanche. Puis ils sont rentrés. Antoine avait trouvé une recette de gâteau au chocolat fourré aux fraises. Mariage assez improbable donc, mais à sa grande surprise plutôt réussi… Il était heureux de partager ce moment seul à seule avec Lou. Celle-ci, gagnée par la joie de la fête et des cadeaux, en a visiblement oublié Rose, ce qui soulage Antoine.
– Tu sais ma Lou… Ça fait aussi trois ans que ta maman est morte…
– Oui… Tiste, papa ?
– Oui… bien sûr. Mais elle sera toujours là et là, a-t-il dit en mettant une main sur son cœur et l’autre sur celui de sa fille. Je me disais que peut-être… Il faudrait enlever la grande photo, ici, sur le mur…
Il lui a semblé qu’il entendait encore les paroles de Jeanne. Elle avait raison, mais il ne s’en sentait pas capable, alors. À présent, il était prêt, mais il ne voulait pas descendre la toile et la faire disparaître dans le dos de sa fille. Il voulait qu’elle soit associée à cette décision. Elle a haussé les épaules, en guise de réponse. Elle était habituée à cette photo, mais ne portait sans doute pas le même regard sur elle que lui et que les adultes en général. Cela ne changerait pas sa vie. Cette photo-là, même très grande, n’est pour elle pas différente de celle qu’elle a sur sa commode.
Antoine ne voulait pas le faire seul, quand Lou serait couchée, alors, devant elle il a décroché du mur la photo sur toile, avec difficulté, en raison de ses dimensions. Il se rappelait le jour où ils étaient passés devant la boutique d’un photographe. Ils avaient fait des prises de vue, et Antoine avait tellement aimé cette photo-là précisément, qu’il avait vu les choses en grand… Il lui avait offert la toile à son anniversaire. Elle était aussi éberluée que ravie. C’était peut-être too much et narcissique, mais c’était son cadeau…
Après le coucher de Lou, il a emballé la toile dans du papier kraft et l’a montée à l’étage qui lui sert vaguement de grenier. Il a contemplé quelques instants le paquet contre le mur, il a souri, et il est redescendu, fier de ce qu’il venait d’accomplir.
Au mur restait un grand cadre rectangulaire fantôme, vestige de l’ancien, ouvrage du soleil et de la lune. Afin de redonner à cette surface la blancheur intacte des débuts, il allait falloir passer un bon coup de peinture. Et d’ailleurs… pourquoi ne pas en profiter pour changer la couleur du mur ?
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Après cette première étape, Antoine s’est attaqué à un autre grand sujet : sa vie professionnelle. Alors même qu’il se posait de sérieuses questions quant à la longévité de sa carrière actuelle, il avait pris une grande décision : il voulait travailler moins, pour offrir plus de temps à sa fille… et à la vie. Il était las de cette course folle qu’il menait tous les jours et qui le vidait de sa substance. Il avait réussi, il avait fait ses preuves… Il comptait bien ne plus subir, imposer ses choix plutôt que se les voir imposer ou se les imposer à lui-même : il a fait embaucher un collaborateur, lui a délégué certaines tâches (dont tous les voyages professionnels), il a pris un temps partiel pour passer les mercredis avec sa fille… et il rentre plus tôt le soir.
Un jour, il a décroché le téléphone pour appeler son père. Il voulait lui faire part de ses décisions, le prévenir que l’ambition, le toujours plus, c’était fini… qu’il voulait une vie agréable, non stressante, une vie auprès des gens qu’il aime… qu’il espérait lui avoir assez prouvé, à lui qui lui avait imposé une voie aux antipodes de ce qu’il souhaitait. Il a réglé ses comptes avec son père en cinq minutes, et juste après il a eu encore l’étrange sensation de s’être allégé et libéré… Il se sentait aussi moins fils, mais plus adulte. Cédric et Mélanie n’en revenaient pas. Ils l’ont félicité chaleureusement. « On a un nouvel Antoine ! » s’est écrié son ami. Il n’était pas peu fier de sa décision, la meilleure de sa vie peut-être : un premier pas vers la liberté… ?
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Antoine n’est peut-être pas un nouvel homme, mais c’est un nouveau père. Son lien avec Lou n’a eu de cesse de se renforcer, ils se rapprochent de plus en plus et gagnent encore en complicité. Le mercredi est presque une fête, comme une annexe de leurs week-ends. Il l’emmène à la piscine, à la bibliothèque, aux jeux indoor, au musée parfois… au cinéma, aussi. Ils font de longues promenades, au parc ou en forêt, où l’automne ravit leurs yeux émerveillés, où un arbre peut les mettre en joie par ses couleurs incroyables. Antoine porte un regard qui n’a plus rien de blasé sur les choses et la nature, et il sait à qui il le doit.
Il est parfois nostalgique, mais il éprouve surtout une très grande sérénité, cette sensation étrange que le meilleur est devant alors qu’il pensait l’avoir laissé derrière lui. Il sait qu’un jour il sera pleinement heureux et qu’il vivra une vie en accord avec lui-même. Parfois, il ressent l’appel de la montagne, mais sa Raison lui dit que ce n’est pas possible, que son existence est ici, à Paris, et d’ailleurs il ne se voit pas quitter tout ce qui fait son quotidien, pas plus que sa maison…
Et sinon… il continue le sport, plus que jamais.
Ma Rapha,
Trois ans après ton départ, je me sens bien comme jamais. Enfin ! Ne le prends pas mal, tu sais combien ça a été difficile pour moi. J’ai dû faire face au vide que tu as laissé et à des tâches qui me dépassaient totalement. Je me suis parfois senti aussi démuni qu’un papa kangourou incapable de subvenir aux besoins de son petit.
Quand je repense à l’état dans lequel j’étais il y a trois ans… J’étais en déroute. J’ai cru que je n’arriverais pas à me relever. J’ai cru que je n’arriverais jamais à aimer Lou, parce qu’elle t’avait prise… mais non. Je m’en veux maintenant de lui en avoir voulu, de ne pas l’avoir bien accueillie dans la vie, d’avoir été un père absent, un mauvais père.
Maintenant, je pense m’être bien rattrapé… Je m’en occupe autant pour elle-même que comme ton prolongement.
Finalement, elle est là, et heureusement. Elle m’a maintenu en vie, et à présent c’est elle qui met de la vie dans la maison. C’est un univers de douceur et d’amour, notre petite fille… Je n’arrive toujours pas à savoir si elle te ressemble… Je dirais plutôt qu’elle est un parfait mélange de nous deux, même si nous sommes bruns et qu’elle est blonde… pour l’instant.
Je ne sais pas si tu as vu, mais j’ai opéré de sacrés changements dans ma vie, ces derniers mois. Depuis que Jeanne est partie. Cette tentative de vie de couple a été un échec cuisant. Je n’étais pas prêt. Je t’aimais trop, je crois que je ne voulais pas laisser la place à une autre. Mais je n’ai aucun regret : ce n’était de toute façon pas la femme qu’il me fallait.
Mon bonheur sera sans doute entier le jour où je l’aurai trouvée.
En tout cas, je ne vois plus la vie de la même façon. Je crois que je suis sorti des rails sur lesquels j’étais installé. Il me reste à tracer ma voie, ma deuxième vie. Je la veux différente de celle que nous vivions (je pense d’ailleurs que nous faisions fausse route). Je la veux riche et pleine, mais pas d’argent… plutôt de temps et de partage. Je la veux rieuse et pas trop sérieuse. Je la veux centrée sur les plaisirs et les petits bonheurs de la vie. Je la veux contemplative.
Tu vois, je me sens libre. Je n’ai plus peur d’être et de vivre.
Je vais vivre pour nous deux. Deux fois plus, et surtout deux fois mieux.
Ton mari qui t’aura toujours dans le cœur.
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