La mélancolie du kangourou (French Edition)
5. Tomber
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Tomber
Il est un peu plus de 6 heures, ce terrible 7 septembre. C’est son portable qui le lui dit. Des messages attendent qu’il les lise, mais il n’en a pas envie. Après une nuit où il a presque décroché de la réalité, il n’a plus qu’un souhait : quitter cette chambre. Il se lève brusquement, enfile son pantalon, sa chemise, ses chaussures. Attrape la valise de Raph et sort de la pièce comme un voleur. On l’intercepte rapidement. Pas pour l’empêcher de partir, après tout, il n’a plus rien à faire ici : on est dans une maternité. Non, on vient l’informer que Lou a été transférée en service de néonatalogie, car elle non plus ne doit pas rester ici. Il est donc libre de faire ce qu’il veut : rentrer chez lui ou bien aller voir sa fille. Il pourra même demander un lit kangourou pour dormir à côté d’elle, le temps que le pédiatre autorise sa sortie. Les tests post-accouchement sont bons. Antoine s’en fiche. Pire, il se demande comment on a pu faire passer des tests à une orpheline. Ils n’avaient rien d’autre à faire ? L’amour d’une mère ne se prescrit pas sur ordonnance, certes, mais bon… un peu de soutien ? Personne ne pourra le lui donner. Parce qu’elle vient du ventre de Raph, qui l’a portée, nourrie et aimée déjà plus que quiconque, Lou est à présent comme amputée du principal. Lui n’est que le géniteur, après tout… La plupart des pères vous le diront : on naît père à la naissance de l’enfant. Antoine a raté le coche.
– Merci, se contente-t-il de répondre.
Il a besoin d’air, alors il sort. L’air est frais, ce matin de septembre. Le jour se lève malgré le drame de la nuit dernière. Antoine est effondré. Plus rien n’a de sens. Encore moins la naissance de Lou. La pauvre… Il pense à elle avec un peu de compassion distanciée, comme s’il s’agissait de n’importe quel bébé. Il n’arrive pas à se dire qu’il a un enfant pour de vrai. Une fille… qui s’appelle Lou, comme l’aurait voulu Raph. Il préférait Lalie. Il l’indiquera en deuxième prénom. Il va devoir aller à la mairie pour déclarer la naissance… et le décès. Les médecins lui expliqueront cela tout à l’heure, sans doute.
Il sort son téléphone de sa poche et s’emploie à faire défiler les messages dans la boîte de réception. Le dernier qu’il a lu date d’hier matin : Chéri, j’ai perdu les eaux ! Viens vite. Ça y est !!! Une larme pointe au coin de son œil. Il préfère ne pas se plonger dans l’historique de leur conversation. Un SMS de Raph, ça suffit pour l’instant. Il lui semble impossible que ce soit le dernier qu’elle lui envoie. Oui, impossible. Puis il lit les autres, ceux qu’il n’a pas lus, arrivés tôt ce matin ou dans la nuit. De ses parents et beaux-parents. Les quatre personnes qui sont au courant. Il frissonne en pensant à tous ceux qu’il va falloir avertir. La liste est si longue… et il n’a pas l’envie, pas la force de le faire. Surtout pas de vive voix. Il se dit juste qu’il ne peut pas ne pas le dire dès maintenant à Vanessa, la meilleure amie de Raph. Il ne sait pas comment s’y prendre. Il cherche une tournure, mais aucune ne peut édulcorer l’implacable réalité : Rapha est décédée. Alors il envoie juste ces trois mots. En priant pour que Vanessa prenne le relais auprès de leurs amis communs… Imaginer comment chacun réceptionnera émotionnellement la nouvelle lui échappe complètement. Il est centré sur lui. Au mieux, il peut penser à ses beaux-parents qui vont arriver d’une minute à l’autre après une nuit sans sommeil.
*
* *
Antoine glisse la clef dans la serrure et inspire un grand coup avant de pousser la porte de la maison. À l’intérieur, il n’y a jamais eu autant de silence. Il fait quelques pas, pose machinalement ses clefs sur la commode, comme il le fait toujours. Mais il contient le « Raph ? » qui s’ensuivait souvent, quand il arrivait tard le soir… sa façon de l’appeler pour savoir où elle se trouvait dans la maison et aller la rejoindre, l’enlacer, déposer un baiser dans ses cheveux. Elle n’est pas là – ce qui lui arrivait parfois – , aussi il s’attend à la voir rentrer bientôt, passant la tête par la porte en disant « Coucou, toi », suivi de « Comment va mon mari ? ». Il ferme les yeux une fraction de seconde pour chasser ces images de leur routine qu’il chérissait. Ces petits riens de leur vie à tous les deux qui faisaient qu’ils étaient à la fois des amoureux, mais aussi des compagnons, leur soutien mutuel les rendant plus forts. La solitude s’abat sur lui un peu plus quand le portrait géant de Raph apparaît dans son champ de vision et lui éclate au visage. Ils avaient fait faire cette photo en noir et blanc chez un professionnel, et elle trônait dans le salon, avec ses dimensions ahurissantes qui faisaient qu’on ne voyait qu’elle : Raphaëlle, son teint de porcelaine, ses yeux clairs et perçants, ses soyeux cheveux d’ébène et son sourire d’ange à la dentition parfaite.
Il s’installe dans le fauteuil qui fait face à la photo et la regarde comme jamais. Chaque petit détail l’hypnotise, chaque millimètre de sa peau l’électrise. Il l’attend. Elle va rentrer, forcément rentrer. Elle rentrait tous les jours, elle était toujours là. Raph était son rocher. Son grand amour. Le seul qu’il voulait vivre.
Il se sent amputé. L’essentiel de sa vie est parti. Il est désormais seul. Les sanglots le secouent violemment à cette pensée. Il pleure sur sa vie anéantie.
Tapie au fond de son cerveau, dans l’ombre, il y a la petite Lou.
Ils étaient tous dans la chambre d’hôpital, tout à l’heure, lui séquestré par son chagrin, ses parents dans l’infinie tristesse, ses beaux-parents dans une hébétude muette. Ils ne se sont presque rien dit. Antoine a laissé les médecins expliquer. L’autopsie, d’ailleurs, a confirmé le diagnostic d’embolie amniotique. « C’est très rare. » Donc, c’est encore plus injuste. Pourquoi elle ? Pourquoi lui ? À cet instant, il aurait préféré, à choisir, que ce soit le bébé qui soit décédé. Il ne la connaît pas, il ne l’aime pas. Il pense même qu’il ne l’aimera jamais… ou jamais autant qu’il aimait Raph. Elle était précieuse, essentielle… Lou, non. Un psychologue de l’hôpital est venu le trouver et a fait sortir les grands-parents. Il lui a conseillé de parler à Lou… de lui dire qu’elle n’y est pour rien… que c’est la faute à « pas de chance »… mais pas à elle, que son chagrin à lui est immense, mais qu’un jour la vie reprendra ses droits et qu’ils seront heureux. « Je n’y arriverai pas », a lâché Antoine. Ni à parler à Lou (pour lui dire quelque chose qu’il ne pense pas ?), ni à être heureux sans Raph… Le psychologue lui a tendu la carte d’un confrère. « Vous en aurez sans doute besoin, il ne faudra pas hésiter à vous faire aider. » Et d’ajouter en lui serrant la main, avant de quitter la chambre : « Courage, vous allez y arriver. » Antoine n’a pas de courage, et même, il n’a pas envie d’y arriver. Plus rien n’a de sens. Il se sent aspiré par un gouffre où il pourrait aller s’enterrer. Il crève d’envie de se faire oublier de tous et de partir loin. Seul.
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