La mélancolie du kangourou (French Edition)
7. Lui dire au revoir
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Lui dire au revoir
Simone garde Lou, tous les autres sont à la messe. Parents, famille éloignée, collègues, amis, voisins… L’église, pourtant grande, n’est pas parvenue à les accueillir tous. Ceux qui sont dehors écoutent religieusement des bribes de la cérémonie.
À l’intérieur, l’émotion est extrême. Antoine se bat contre lui-même pour offrir aux yeux qui le scrutent avec parfois un certain voyeurisme autre chose qu’un visage baigné de larmes et des épaules secouées par les sanglots. Il a écrit un texte d’adieu, qu’il peine à mener à son terme. Il a l’impression de donner son chagrin en spectacle. Il a honte, mais en même temps il est déterminé à dire chaque phrase de son discours, qu’il livre comme un message à la terre entière. Lentement, mot après mot, il égrène l’hommage à sa femme disparue devant une assemblée suspendue à sa souffrance. La veille encore, il se lamentait de n’avoir jamais abordé la question de la mort avec Rapha… Étrange, d’ailleurs, qu’ils ne l’aient jamais évoquée. Se pensaient-ils suffisamment forts pour y échapper ? Se croyaient-ils immortels, pour au moins quelques décennies ? Ils n’avaient tout simplement jamais imaginé que la vie puisse leur faire un coup comme celui-ci… Pas si tôt, en tout cas. La mort n’était pas au programme de leur existence. Il ne savait donc pas ce que Raph aurait souhaité. Ses parents ont refusé le don d’organes, et il ne sait s’il doit s’en réjouir… Il est persuadé qu’elle aurait dit oui. Ils ont dit non à une crémation, et il s’est plié à leur volonté par égard pour eux. Pourtant, intimement, il pense qu’elle aurait préféré cela. Avec une petite cérémonie dans l’intimité. Là, ça ressemble à l’enterrement d’une reine, ce qu’elle était d’ailleurs. Mais il a tendance à penser que les circonstances du décès ont amené encore plus de monde… comme si l’affluence était proportionnelle à l’injustice de la fin de Raphaëlle.
À vrai dire, et tant pis pour les amis, les proches qui sont ici, il aurait préféré lui dire au revoir en tête à tête et la mener seul au cimetière.
Hier, ils ont eu leur dernier moment à deux. Il est revenu au funérarium et, cette fois, il lui a pris la main, il lui a parlé, il lui a même promis… de vivre quand même, de prendre soin de Lou autant que faire se pourrait, de ne jamais l’oublier et de ne jamais cesser de l’aimer. Il lui a dit qu’il irait la voir souvent, et qu’il lui parlerait encore… qu’il lui demanderait peut-être des conseils et qu’il guetterait ses réponses dans les signes qu’il percevrait. Il lui a dit qu’il sentait sa présence et qu’il aimera toujours regarder le portrait géant où elle est si belle… qu’elle emplit son cœur et l’espace de leur maison, et qu’elle y sera toujours chez elle. Il lui a dit « Je t’aime » à peu près un millier de fois. Mais il n’a pas osé l’embrasser.
Alors les mots qu’il dit là, dans l’église, sont forcément moins forts, moins intimes, mais ils font pleurer à peu près tout le monde… Nombreux sont ceux qui doivent s’identifier à lui, se projeter dans son malheur, imaginant sa vie future. Mais personne, au grand jamais, ne souhaiterait être là à sa place. Sûrement pleurent-ils pour lui, mais aussi sur eux-mêmes.
La sortie de l’église se fait doucement, puis les gens viennent offrir leurs condoléances à Antoine et à ses proches. Enfin, le cortège s’ébranle vers le cimetière. Le jeune veuf se surprend à regretter à cet instant précis l’absence de Lou, elle que pourtant il n’a pas encore tenue dans ses bras… Lorsque le cercueil descend dans la fosse, il jette une rose blanche et réprime l’envie de rejoindre sa femme. Les sanglots bruyants de sa belle-mère le ramènent à la réalité. Il s’approche et l’entoure de ses bras. Un peu comme il aurait aimé que son père le fasse pour lui. Celui-ci est revenu de Bordeaux, certes, mais il n’a pas prononcé un mot. Comme d’habitude. Antoine se demande pourquoi il est là, si ce n’est pour faire acte de présence Il ne veut pas gâcher ce moment d’adieu par des réflexions amères, mais il n’oubliera pas.
Son frère est absent. Il n’a pas pu rentrer de New York, où il vit. Sa mère l’a informé, bien sûr, et l’a excusé auprès d’Antoine qui aurait apprécié la présence de son frère ou, à défaut, un appel…
Ses amis proches sont vraiment là, eux. Ils le soutiennent autant qu’ils le peuvent. Vanessa a du mal à se soutenir elle-même, mais ils font bloc. Ensemble.
Ils restent un long moment une fois le prêtre et la foule partie. Devant la tombe, silencieux, la tête baissée, les yeux embués, la peine indicible, mais partagée.
Et puis il est temps de rentrer.
Une petite fille attend son papa.
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