La mélancolie du kangourou (French Edition)

Laure Manel · Chapitre 22 sur 69

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La mélancolie du kangourou (French Edition)

21. Fêter Noël

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Fêter Noël

 

La fin de l’année est déjà là, si proche, si froide… avec ses deux points d’orgue que sont les réveillons… Antoine n’en a que faire : il n’a rien à fêter. Il voudrait juste oublier cette année maudite, l’effacer. De là à se réjouir de passer à celle qui arrive… non. Il lui semble au contraire que le curseur de sa vie s’est enrayé et est resté bloqué au 7 septembre dernier. Il y a laissé sa moitié, il s’est perdu depuis.

Fêter Noël en tête à tête avec Lou n’a aucun sens. Pas plus, pas moins que fêter Noël tout court. Le seul cadeau qu’il souhaiterait, le Père Noël ne pourrait pas le lui apporter. Il se doute bien que du haut de ses trois mois et demi, sa fille voudrait le même et que si elle pouvait parler, écrire et dessiner, elle lui aurait demandé une maman. Sa maman.

Il s’imagine les bras ballants près d’un sapin (qu’il n’a pas acheté), à offrir des cadeaux sans intérêt à sa fille, bien trop petite pour s’en réjouir, de toute façon. En réalité, il va sans doute descendre sur Bordeaux, pour fêter Noël avec ses parents. Sa mère y tient… son père, sans doute pas plus que ça, et lui encore moins. Surtout que son frère semble marié avec les États-Unis et ne reviendra encore pas cette année. Ça promet !

Sa société ferme entre le 24 décembre et le 2 janvier, et Antoine va devoir rester chez lui, ce qui le révulse. Il a donc prévenu Rose qu’elle sera en congé pendant près de dix jours, ce qu’elle a accueilli sobrement.

Ses projets se trouvent remis en question le dimanche d’avant Noël, quand il reçoit un coup de fil inattendu : ses ex-beaux-parents souhaitent sa présence et celle de Lou pour le réveillon. Passé la surprise de discuter avec sa belle-mère dont il reconnaît à peine la voix, il accepte assez rapidement, n’ayant pas la force de leur infliger un refus. De toute façon, en général, Raph et lui fêtaient toujours Noël à Reims, et comme les deux familles étaient géographiquement trop éloignées, ils avaient pour habitude de reporter le repas et l’ouverture des cadeaux au week-end suivant à Bordeaux. Il en sera de même cette année : la tradition sera perpétuée.

La conversation téléphonique laisse un goût étrange à Antoine. Dans deux jours, il partira avec Lou pour son premier vrai trajet en voiture afin de rendre visite à ses ex-beaux-parents, dont il suppose que le moral n’est pas meilleur que le sien. Non, vraiment, dans fêter Noël, il y a un mot qui ne convient pas…

 

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Pierre et Marie l’accueillent avec émotion, émotion décuplée par la présence de Lou, qu’ils n’ont vue qu’une fois, le lendemain de sa naissance. Antoine en est surpris, lui qui prenait leur silence pour de l’indifférence. Il s’imaginait qu’ils allaient peut-être même couper les ponts, ne se sentant aucune envie de garder un lien avec le père de celle qui leur a pris leur fille… En réalité, Marie, la grand-mère maternelle de Lou, est prise d’une telle tendresse pour la petite qu’elle n’attend pas le dessert pour proposer à Antoine :

– Plutôt que de repartir tous les deux demain, pourquoi ne nous laisserais-tu pas Lou ?

Il est surpris au point de garder en suspens sa petite cuillère, et entreprend de réfléchir à la proposition.

– Elle pourrait passer quelques jours avec nous, poursuit Marie. N’est-ce pas, Pierre ?

– Mais oui, pourquoi pas, fait son mari qui a pris dix ans en quelques mois.

En plus de faire, manifestement, plaisir aux grands-parents de Lou, cette idée laisse voir rapidement à Antoine quelques avantages, et notamment un, immense : il disposera d’une fenêtre de liberté de quelques jours. Un luxe. La perspective de ne pas avoir à se lever le matin, de ne pas avoir de biberon à préparer et à donner, de couche à changer le propulse dans un soulagement immédiat. En effet, si à présent Antoine connaît les bases gestuelles et s’en accommode, il serait vraiment ravi d’échapper à son rôle de père pendant quelques jours. Il accepte sans chaleur, dissimulant l’enthousiasme qu’il ressent.

Sa belle-mère ne manque pas, alors, de le questionner sur la jeune personne qui s’occupe de sa petite-fille. Aux dires d’Antoine, elle a bien compris que cette Rose a un rôle primordial dans l’éducation de Lou et elle aimerait beaucoup la rencontrer un jour.

Il sent sur lui un regard un peu lourd, parfois. Est-ce le poids de leur tristesse ou bien le soupçonnent-ils d’être un mauvais père ? Antoine l’ignore. Quoi qu’il en soit, quand il les quitte le lendemain après un repas de Noël tout sauf festif, il se sent soulagé. Délivré, temporairement, d’un rôle qui l’empoisonne.

 

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Antoine s’attendait presque à une récréation… L’occasion était trop belle pour n’en rien faire, et pourtant… Ces quelques jours de liberté se sont transformés en une pente glissante le menant toujours un peu plus vers la dépression. Il n’a envie de rien. De rien du tout. Passe ses journées en pyjama, à errer comme une âme en peine dans sa maison déserte et trop silencieuse ; regarde des idioties à la télé ; grignote ce qui lui tombe sous la main sans rien cuisiner ; ne sort pas de chez lui ; ne veut voir personne ; ne répond pas au téléphone ; se lave à peine ; ne nettoie rien. Il est devenu l’ombre de lui-même, incapable de se ressaisir.

Cédric et Mélanie, ses voisins, l’ont secouru le 31 décembre.

– C’est hors de question que tu restes seul pour le réveillon !

Sur le moment, il ne voit pas où est le problème… Seul, il l’est pour l’éternité. Il devra bien s’y habituer.

Cédric l’a presque habillé, Mélanie a entrepris de ranger la maison « pour qu’il commence bien la nouvelle année ». Puis ils l’ont traîné chez eux et l’ont forcé à rester jusqu’après minuit. Antoine était désolé de ne pas avoir le cœur à la fête et de casser l’ambiance. Il avait le moral en berne et se donnait l’impression d’avoir jeté un voile noir sur la soirée. « Mais non… » l’ont encouragé ses amis. Cependant l’alcool l’a rendu encore plus triste et quand le décompte a retenti pour le passage à la nouvelle année et que chacun a embrassé sa chacune, il s’est effondré en larmes.

Il était seul même dans la foule. Au fond, il aurait préféré être seul chez lui, sans spectateur ayant vue sur sa vie anéantie.

 

Ce passage à la nouvelle année se fait donc, évidemment, dans la douleur. Il passe la journée du 1er janvier assis dans un fauteuil du salon, à regarder le portrait de Raph. Dans le plus grand silence. Il a perdu deux kilos depuis que Lou n’est plus là. Il s’étonne de faire ce constat. Peut-être que finalement sa fille lui apporte quelque chose… Peut-être que sa présence le maintient malgré lui dans une certaine vie. Son absence fait retentir le silence, et il se surprend à souhaiter son retour. Malgré toutes les contraintes que cela implique. Au moins elles ont l’avantage de l’occuper. Et puis, il y a Rose… Quand sa fille est là, elle est souvent là aussi. Il n’est plus seul. Il se rend compte que c’est sa fille qui rythme son quotidien, à présent, que c’est elle qui donne la pulsation du cœur de la maison, que son absence n’attire que le vide, que sans elle il est désespérément seul. Étrangement, il souhaite sa présence sans avoir l’envie de partager quelque chose avec elle. C’est qu’il n’est pas question d’amour, ici. Il attend qu’elle revienne simplement pour la savoir là et c’est tout. Car il est certain de ne pas l’aimer. Il lui en veut sans doute encore. De quoi, au fond ? Il l’ignore. Elle a pris la place de Raph, et c’est sans doute un grief suffisant.

 

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