La mélancolie du kangourou (French Edition)

Laure Manel · Chapitre 17 sur 69

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La mélancolie du kangourou (French Edition)

16. Demander plus, imposer moins

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Demander plus, imposer moins

 

Une nuit en forme de goutte d’eau. Le vase qui déborde. Les pleurs et l’insomnie de trop. Antoine n’en peut plus. Lou est une gêne à son bien-être, à sa santé mentale, aux nécessités de son travail. Il ne supporte plus de l’entendre la nuit, de rompre son sommeil, de casser son repos. Il n’a ni l’envie ni la force de se lever. Cette nuit, il l’a laissée pleurer. Vraiment pleurer. Pas juste dix minutes en guise de test ou pour lui montrer que papa ne répond pas dans la seconde. Non, plutôt deux heures. Deux heures de sanglots d’un bébé qui ne comprend sans doute rien, et qui pleure de faim, d’incompréhension et de manque d’amour. En face, l’indifférence d’un père qui n’assume pas. Deux heures, puis plus rien. Lou a fini par s’endormir d’épuisement. Son père aussi, vaguement coupable quand même.

Au matin, une certitude : trouver une solution. En réalité, elle est toute trouvée. Elle s’appelle Rose. Elle avait promis qu’elle se rendrait disponible autant que possible. Il suffit de lui demander, et de se montrer généreux en heures supplémentaires. Le souci, c’est qu’il veut qu’elle commence dès ce soir ; il ne peut pas envisager une nuit de plus sans dormir. Il se décide à l’appeler avant l’heure où elle quitte vraisemblablement son appartement.

– Bonjour, Rose, c’est monsieur Dussac.

– Bonjour… répond une voix mal assurée.

– Excusez-moi de vous appeler de si bonne heure, mais c’est important. Voilà, j’aurais besoin que vous restiez ce soir pour garder Lou, lui demande-t-il sans détour.

– Ah oui, vous avez un dîner d’affaires…

– Non. Enfin, à vrai dire, j’aimerais que vous restiez toutes les nuits de cette semaine.

– Ah…

Il perçoit une certaine incrédulité chez Rose qui semble trouver sa demande incongrue.

– Oui, donc cela suppose que vous veniez ce matin avec vos affaires.

– Mais… vous partez ? demande-t-elle, visiblement dans l’attente d’en savoir plus.

– Non, non, je serai présent, mais bon, comme vous le savez, Lou ne fait pas ses nuits, et… je n’arrive plus à travailler. Ni à me lever… Je suis fatigué… Puis-je compter sur vous ?

– Vous pouvez.

– Merci, Rose, vous me sauvez. À tout à l’heure.

Il raccroche sans qu’elle ait pu ajouter quoi que ce soit.

 

*

* *

 

Rose est prise de court, un peu en mode panique. Se précipite pour ramasser quelques affaires qu’elle jette en vrac dans son sac de voyage. Elle a cinq minutes devant elle, pas plus, sinon elle sera en retard. Son cœur bat la chamade, parce qu’elle ne verra pas Julian ce soir et qu’elle va devoir lui annoncer au téléphone qu’ils ne se verront pas avant le week-end. Elle voit d’ici sa réaction. Ses tremblements ne l’aident pas à être efficace. Sa colocataire grogne parce qu’elle s’agite. D’ailleurs elle en met partout, parce qu’en cherchant des vêtements dans son bazar (certes organisé), elle en jette une bonne partie un peu au hasard. Et elle n’aura pas le temps de ranger. Cela va encore faire râler Sue. Mais tant pis… Rose a plus important à faire : être à l’heure, répondre à l’urgence de la situation, satisfaire son patron. Elle a aimé qu’il lui dise « Vous me sauvez » ; c’est la première fois qu’il lui dit quelque chose qui ressemble à une gentillesse. D’habitude, il est indifférent, il prend tout ce qu’elle fait comme un dû, sans une once apparente de gratitude. C’est peut-être là l’occasion qu’il la voie comme quelqu’un sur qui compter, sans qui la vie serait plus compliquée. Son patron lui semble une énigme. Son côté dur, sérieux, plutôt froid, austère donc, l’intimide, mais elle n’oublie pas qu’il a des circonstances atténuantes pour être ainsi. Elle ne peut lui en vouloir. Elle se demande parfois comment il était, avant…

Alors que le métro l’emmène vers plusieurs jours différents des autres, elle songe à tout cela. Et au coup de fil qu’elle va passer à Julian tout à l’heure. Il est encore trop tôt, il doit dormir. Hier soir, ils sont allés au cinéma. Il avait envie d’elle, alors ils ont quitté la salle avant la fin du film et profité que Sue ne soit pas encore là pour s’adonner à un corps-à-corps très hot and quick. Il aime bien ça, faire l’amour à la va-vite, ça l’excite beaucoup. Surtout quand il a fumé un pétard. Rose aime lui faire plaisir, mais ce n’est pas son mode de rapports amoureux préféré. Parfois elle se demande quels sont ses sentiments à lui, et même les siens propres. Cela fait plusieurs mois qu’ils sont ensemble. Ça se passe bien, mais quelquefois elle se dit qu’il y a quelque chose qui cloche. Malgré tout, elle l’aime. Et lui aussi, enfin c’est ce qu’il lui dit. Et c’est ce qu’elle croit. Elle espère que faire l’amour avec elle n’est pas la seule chose qu’il aime. Avec lui, elle n’est pas vraiment elle-même. Elle se force à être un peu sérieuse, à effacer sa fantaisie. C’est à cause de son côté sombre. Elle ne sait même pas s’il se donne un genre, pour faire un peu l’artiste torturé, le musicos au vague à l’âme, le rocker british un peu grunge, s’il joue un rôle ou s’il y a du vrai… Mais, à ses côtés, elle tamise sa propre lumière, comme pour lui renvoyer un reflet de son côté sombre. Elle s’affadit. Manon le lui a dit, un jour ; Rose n’a pas apprécié sur le moment. Puis elle y a réfléchi… Sans vraiment jouer un rôle, elle se soumet elle-même à une certaine attitude : quand il n’est pas là, elle est plus ouverte, plus vivante, plus drôle, plus riante. Certains de ses amis l’ont remarqué. Manon, par exemple, qui la connaît bien, a mis plus d’une fois le doigt sur cette bizarrerie qu’elle attribue à un manque de personnalité dû à son jeune âge (elle a le même, cependant), et sur le paradoxe qui la fait rester avec un mec avec qui elle n’est pas elle-même. « C’est parce qu’il baise bien, hein ? » lui a-t-elle demandé. Rose a haussé les épaules. « Même pas… », ou en tout cas, pas selon elle (elle aime une certaine douceur). Elle est sûre que certaines filles rêveraient de se faire culbuter dans les toilettes d’un bar par ce genre de bad boy à guitare qu’elles s’imaginent prêt à les plaquer contre un mur. Mais pas elle. Rose est une incorrigible romantique, même si elle a toujours craqué pour les jeunes hommes un peu déroutés-déroutants. Elle est attachée à Julian. Au point de craindre son courroux et ses mots. Au point de craindre qu’un jour il la largue.

 

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