La mélancolie du kangourou (French Edition)
10. Décrocher un job
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Décrocher un job
Quand Antoine a appelé Rose pour lui demander de revenir et qu’elle a compris que l’affaire était bien engagée, elle a applaudi, dansé et sauté de joie dans le petit appartement qu’elle partage avec Sue. Littéralement. Elle a attendu d’avoir raccroché. Un peu de bienséance quand même. Le ton sérieux, voire grave, de son interlocuteur était à lui seul un vaccin contre la joie. Sa colocataire, déjà à son poste au Welsh, n’était pas là pour assister à ça, mais elle n’aurait pas été étonnée. Sur le moment, Rose s’est promis d’attendre que ce soit sûr pour en parler à ses amis. Elle ne voulait pas se casser les dents sur un échec de plus. Ce boulot, elle le voulait. Elle n’a donc rien dit, le soir. Pas même à Julian. Sans doute a-t-il perçu, comme les autres, cette lueur enthousiaste dans ses yeux, mais quant à pouvoir la différencier de son naturel enjoué, c’était une autre affaire.
Ce samedi matin, elle franchit le portail menant à la porte d’entrée de la jolie maison d’Antoine avec confiance et une pointe d’allégresse. Ce poste est pour elle, à portée de main. Et elle est impatiente de faire connaissance avec la petite Lou.
Elle sonne. La grand-mère vient ouvrir et l’accueille sobrement, aimable mais sans plus.
– Bonjour, madame, dit Rose en tendant une main que Simone serre sans effusion.
– Bonjour, mademoiselle. Entrez. Lou vient de se réveiller.
Rose suit Simone dans le couloir et débouche dans le salon où la photo géante en noir et blanc sur le mur semble occuper toute la pièce, mais elle en fait rapidement abstraction pour se concentrer sur la raison de sa visite : Lou est dans son transat et a presque l’air de l’attendre. Rose s’approche d’elle, sous les yeux de Simone et d’Antoine, qui ne s’est pas levé. Après deux jours d’effervescence, il est retombé dans la lassitude et l’apathie. Elle le salue d’un « Bonjour, monsieur », auquel il répond du bout des lèvres. Ce qu’il veut, c’est l’observer avec sa fille, savoir si c’est elle, ou non.
– Bonjour, Lou, dit Rose avec une infinie douceur en s’accroupissant face au bébé de façon que leurs yeux se rencontrent.
Elles restent quelques instants à se regarder, et c’est un fait : il semble se passer quelque chose. Rose essaie de ne pas être gênée par les yeux scrutateurs des deux juges et s’emploie à se concentrer sur le petit être face à elle.
– Je peux la prendre ? demande-t-elle.
Simone réprime l’envie de se lever pour mettre elle-même Lou dans les bras de la jeune fille, mais puisque, après tout, la jeune fille est là pour faire ses preuves, elle la laisse attraper délicatement Lou, placer une main derrière sa nuque, l’autre sous ses fesses, et la soulever. Le bébé est calme, attentif. C’est presque trop facile, pense Simone. Elle aurait aimé la voir à l’œuvre dans une situation plus périlleuse avec pleurs et agitation. Cependant, elle doit le reconnaître : Rose sait s’y prendre, et le contact passe bien. Simone se tourne vers Antoine qui lui fait – sans sourire – un imperceptible hochement de tête : confirmation est faite. Malgré tout, Simone souhaite mettre Rose à l’épreuve et lui demande de préparer un biberon. La jeune fille s’exécute sous les yeux de Simone, qui l’a précédée à la cuisine avec Lou dans les bras. Elle observe les gestes de Rose, note une certaine assurance et se trouve rassurée quand elle la voit vérifier la température du lait sur le dos de sa main, qu’elle a préalablement pris le soin de laver. La grand-mère donne alors Lou à Rose et elles rejoignent toutes les deux le canapé où la jeune fille donne un biberon à un bébé qui n’a même pas eu le temps de le réclamer… Le test n’aurait pas été complet sans un changement de couche, vaguement inutile. Mais Simone voulait tout vérifier. Pour Antoine, l’affaire est close : Rose est celle qu’il faut à Lou, il en est convaincu.
Quand il la raccompagne jusqu’au portail, il lui annonce d’une voix atone qu’il l’attend lundi matin à 7 heures précises… si elle est toujours d’accord.
– Évidemment ! s’écrie-t-elle avec un enthousiasme visiblement déconcertant pour son interlocuteur. Je serai là.
– Je compte sur vous. Nous verrons les détails plus tard.
Il va pour refermer le portail derrière elle quand il suspend son geste et lui pose une dernière question :
– Vous êtes VRAIMENT disponible, n’est-ce pas ?
– Oui ! Vous pouvez compter sur moi ! Je serai là autant qu’il le faudra.
– Parfait. À lundi, mademoiselle.
– Appelez-moi Rose, ce sera plus simple…
– À lundi, Rose.
– À lundi, monsieur.
Il ne lui propose pas de l’appeler « Antoine… ». Il ne veut pas de familiarité entre eux. Elle est son employée. Pour Lou, Rose sera sans doute bien plus que cela.
*
* *
– J’ai un job ! s’écrie Rose en allongeant le o au maximum.
Non seulement le silence tombe autour d’elle, mais il semblerait qu’à chaque table du pub le volume ait baissé d’un cran à l’annonce de cette incroyable nouvelle.
– Nooon ? hurle Manon, les yeux arrondis.
– C’est vrai ? Raconte !
Rose s’amuse des réactions de ses amis, suspendus à ses lèvres. Comme tous les soirs ou presque, ils se sont retrouvés au Welsh, le pub qui leur fait office de QG. Près d’elle, Julian attend, peut-être plus soupçonneux ou plus prudent que les autres.
– Eh bien voilà : mercredi, j’ai vu une annonce, j’y ai répondu, j’ai passé un entretien hier, et j’ai su aujourd’hui que j’étais prise ! résume Rose.
– Euh, oui… mais ça ne nous dit pas ce que c’est comme boulot ! lance Maxime, avec une once d’ironie dans la voix.
– Je ne sais pas trop comment le qualifier. Disons « nounou à domicile ».
– Tu vas garder des enfants… traduit Charlotte.
– Merci, Charlotte. Mais quel talent ! se moque Vincent en l’applaudissant.
– Juste un, poursuit Rose en ignorant la remarque de son ami. Un bébé, une toute petite fille. Elle a bientôt un mois.
– Hein ? réagit Manon. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Un bébé de cet âge-là est gardé par sa maman. Même dans les crèches, ils ne les prennent pas si jeunes…
– Elle n’a pas de maman, explique Rose avec gravité.
– Elle a deux papas ! hurle Vincent, une fois de plus fier de sa trouvaille.
Rose lui jette un regard noir.
– Sa maman est décédée à sa naissance.
– Oh, mon Dieu… murmure Charlotte.
– C’est possible, ça, de nos jours ? demande Maxime, interloqué.
– Bah, tu crois quoi ! lui assène Vincent agacé par la candeur de sa question.
– Je n’en sais pas plus… les coupe Rose. Son père reprend le travail, et il a besoin de quelqu’un pour s’occuper d’elle dans la journée. Elle est toute mignonne, en tout cas, ajoute-t-elle en souriant.
– Oh, la pauvre… C’est horrible de débuter comme ça dans la vie, déclare Charlotte.
– Et le père ? demande Manon.
– Comme tu peux imaginer, il a l’air traumatisé.
Chacun y va de son commentaire plus ou moins empathique ; Julian, lui, n’a pas encore dit un mot depuis le début de la conversation.
– Et tu auras quoi comme horaires ? Ça consiste en quoi de s’occuper d’un bébé de cet âge-là ? s’informe Maxime que certaines réalités dépassent.
– Nous verrons cela en détail la semaine prochaine, mais j’ai l’impression que je n’en aurai pas vraiment. De toute façon, je verrai bien, le père reprend le travail lundi…
– Déjà ? s’étonne Vincent. C’est bizarre, non ?
La perplexité et la suspicion s’installent dans l’esprit de ses amis, mais Rose ne se départ pas de son sang-froid pour justifier la décision de son patron que ses amis voient déjà tous comme un sans-cœur :
– Je crois qu’il en a besoin…
– Pour vivre ? Si c’est ça, t’es mal barrée ! ricane Vincent.
Rose lui jette un regard méprisant, son humour n’est décidément pas à son goût ce soir. Comment peut-il trouver à rire, dans ce contexte ?
– Non, pour lui… Vu le quartier où se trouve leur maison et le salaire proposé, je ne crois pas qu’il ait de soucis d’argent.
– Ah ouais… fait Manon, songeuse. Donc tu as décroché le gros lot ? Genre THE job, quoi.
– … Même si je trouve que c’est une histoire très triste, je suis ravie pour toi, se réjouit Charlotte : tu vas pouvoir suivre ta formation et mettre de l’argent de côté pour l’année prochaine !
– Oui, je suis contente ! s’écrie Rose.
Elle se tourne vers Julian, qui n’a jamais été aussi silencieux. Plus de doute possible, il est visiblement contrarié.
– Hey… You… feeling bad? Quelque chose ne va pas ? Tu n’es pas content pour moi ?
– Si, si… don’t worry. Tout est bien.
– Sûr ?
– Sure.
Rose l’embrasse, il réagit à peine. Elle n’aime pas quand il se renferme ainsi. Malgré cela, elle garde le sourire. Ce soir, c’est fête ! Pour concrétiser ses projets, il lui était nécessaire de trouver une activité professionnelle temporaire. Et elle vient de décrocher le job rêvé : gagner correctement sa vie en gardant un bébé. Elle n’aurait jamais osé l’imaginer… Cependant, Rose ressent au fond d’elle un vague malaise, il lui semble indécent de se réjouir au regard du terrible contexte de son embauche – elle en aurait préféré un autre. Là, c’est un peu comme profiter du deuil d’un père et de sa petite fille. Aussi, sa joie est-elle quelque peu atténuée par une espèce de culpabilité, peut-être mal placée… Mais elle se ressaisit et, comme toujours, décide de ne voir que l’aspect positif de ce qui lui arrive.
– Sue ! appelle-t-elle. Tu peux nous apporter des bières ? C’est ma tournée !
La nouvelle est accueillie par des cris d’enthousiasme.
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