La mélancolie du kangourou (French Edition)
37. Recevoir ses beaux-parents
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Recevoir ses beaux-parents
Le lendemain de l’anniversaire de Lou, Pierre et Marie, les parents de Raphaëlle, ont téléphoné à Antoine. Ils voulaient passer pour l’anniversaire, et il les a invités, s’y sentant obligé. Il ne les a pas vus depuis les vacances de Noël, et les coups de fil se font assez rares depuis. Néanmoins, ce sont les grands-parents de sa fille, et il se doit de les accueillir, même si son envie à lui est très mesurée.
Le samedi suivant, ils sont donc là. Antoine a convenu avec Rose qu’elle devrait rester « dans ses appartements » et se sentir libre de profiter de son temps à l’extérieur.
Marie ne manque pas de faire remarquer dès son arrivée qu’elle trouve la maison moins bien rangée qu’avant. On peut en effet déplorer la présence de quelques livres traînant sur la table du salon et de jouets de Lou un peu partout. Antoine préfère ne pas relever. Il compte bien éviter les ennuis avec eux, mais il suppose que sa patience risque d’être quelque peu mise à mal… Il ne faudrait pas trop le titiller.
Après le repas de midi, ses ex-beaux-parents se rendent au cimetière. Ils en reviennent les yeux humides et rougis. Antoine éprouve de la pitié pour eux, mais elle est vite relayée par une forme de colère quand Marie lui dit :
– Nous avons refleuri la tombe. J’avais apporté des bouquets. J’ai jeté deux roses fanées, au passage. Elles ne ressemblaient plus à rien et elles dénotaient trop. Ah, et puis… c’est quoi ces cadres ? Que vient faire Lou sur la tombe de Raphaëlle ? Quelle drôle d’idée… Tiens, je te le rends. J’ai laissé l’autre.
Antoine se crispe et serre les mâchoires. De quel droit… Mais il ne dit rien, attrape le cadre qu’elle lui tend et le pose sur le buffet. Il appréhende déjà la suite du week-end et n’a plus qu’un souhait : qu’ils s’en aillent. Ils ont soufflé la première bougie de Lou, offert leur cadeau, sont allés se recueillir sur la tombe de leur fille… Pourquoi prolonger leur séjour ? Antoine voudrait être tranquille, ne pas avoir à leur parler, à cuisiner pour eux, à faire bonne figure. Et puis Marie en fait trop, avec Lou. Les « ma chérie » à tout va, cela l’insupporte.
*
* *
Dimanche matin. Ils prennent le petit déjeuner. Ils n’ont déjà plus grand-chose à se dire, visiblement. C’est alors que Lou s’approche de la porte qui donne sur l’escalier, en criant :
– Yo, Yo !
– Qu’est-ce qu’elle dit ? demande Marie, amusée.
– Elle appelle Rose, explique Antoine.
– Rose ? Ta baby-sitter ? Tu la caches dans le garage ! se moque-t-elle gentiment.
– Rose est jeune fille au pair. Elle loge dans le studio, voilà tout.
Marie plisse les yeux comme s’il y avait anguille sous roche, alors que Lou continue d’appeler Rose.
– Vous vivez ensemble ?
– On ne vit pas ensemble, elle vit ici, au rez-de-chaussée, ce n’est pas pareil. Cela facilite mon quotidien… Enfin, Marie, vous savez bien que je travaille énormément…
– À qui le dis-tu… Combien de fois Raphaëlle s’est plainte de tes absences… lâche-t-elle avec un ton de reproche.
Antoine ouvre de grands yeux. Cette attaque postmortem visant à le culpabiliser n’a aucun fond de vérité : sa femme aussi travaillait avec acharnement. La mauvaise foi de son ex-belle-mère commence à l’irriter sérieusement. D’autant qu’il sait déjà qu’elle ne va pas lâcher si vite le morceau « Rose »…
– Et Lou la réclame comme ça ?
– C’est normal… Elle passe beaucoup de temps avec elle et elle y est attachée. Un enfant a forcément un lien particulier avec la personne qui s’en occupe, que ce soit sa nourrice, ou…
– Sa mère ! Lou risque de croire que Lou est sa mère…
– Mais pas du tout ! Vous dites n’importe quoi…
– Qu’elle la remplace, alors… C’est presque pareil, rugit la grand-mère. Que va-t-il se passer quand elle ne sera plus là ? Elle va vivre un second abandon… Et puis c’est malsain…
– Malsain ? Vous plaisantez… Que voulez-vous insinuer ?
– Antoine, tu es aveugle ou quoi ? Vous avez une vie de famille, tous les trois, alors que vous n’en êtes pas une ! Cette Rose a pris la place de ma fille, et tu ne t’en rends même pas compte !
– C’est faux… Vous ne savez même pas de quoi vous parlez.
– Ah oui ? C’est peut-être très clair pour toi, encore que… mais pour Lou ? Que veux-tu qu’elle comprenne ?
– Et que me suggérez-vous ? rétorque Antoine.
– Tu devrais la mettre à la crèche. Il y en a qui ont des horaires très élargis…
– Ah oui ? Admettons. Et quand je pars en voyage d’affaires ?
– Ah, parce que tu laisses Lou à cette fille plusieurs jours d’affilée, ici, seule chez toi ? Mais c’est insensé ! explose Marie.
– Je crois que vous allez devoir rentrer chez vous plus vite que prévu, Pierre. Je ne laisserai pas votre femme me parler sur ce ton et me faire la morale. Je vis comme je l’entends et je n’ai aucune raison de me justifier.
– Tu salis la mémoire de Raphaëlle… murmure Marie, les yeux rageurs.
– Je vous interdis de dire ça ! Et maintenant, vous sortez de chez moi. Vous entendez ? Dehors ! hurle-t-il en leur indiquant le chemin d’un grand geste autoritaire.
Sa belle-mère paraît offusquée d’être traitée ainsi, son beau-père demeure neutre et docile, sans expression. Ils se lèvent, disent au revoir à Lou et quittent la maison sans un au revoir pour Antoine, qui reste sur sa chaise, abasourdi.
Il est si énervé qu’il ressent un besoin de grand air et de courir. Mais Rose n’est pas là… Il frappe à la porte de ses voisins, qui sont encore en pyjama, demande à Mélanie s’il peut lui confier Lou une petite heure, ce qu’elle accepte volontiers.
Il rentre chez lui, trouve avec beaucoup de peine une tenue de sport (jogging défraîchi, T-shirt délavé et vieilles baskets), et part vers le parc municipal pour tenter un footing autour du lac. Il risque d’en baver, mais il a besoin d’évacuer sa rage.
« C’est n’importe quoi… » se répète-t-il en boucle.
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