La mélancolie du kangourou (French Edition)
14. Remplir ses obligations
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Remplir ses obligations
Le soir de la discussion du contrat, Antoine devait quitter le travail à une heure raisonnable. Ce qu’il avait fait, d’ailleurs. À 17 heures, il avait récupéré sa voiture au parking et pris la route du retour. Mais le trajet s’était déroulé tout à fait autrement que dans ses habitudes et dans ses prévisions. Il roulait sur le périphérique en écoutant la radio, faisant le point sur sa journée, quand il a été rattrapé par une chanson-claque. Leur chanson, à Raph et lui, du moins celle qui avait bercé leurs débuts : Dans 150 ans, de Raphaël (ça ne s’invente pas). Il écoute et les larmes coulent toutes seules. Il n’aura pas attendu cent cinquante ans pour avoir le mal d’elle… Ils ne vieilliront pas ensemble. Alors il est pris d’une envie de ne pas rentrer. De partir, de rouler jusqu’ailleurs indéfiniment, sans s’arrêter. Partir loin. Loin d’elle, et même loin de lui-même. Loin de ses obligations, loin de tous, loin des siens.
Et c’est ce qu’il a fait. Il a quitté le périph à la première sortie et il a pris l’autoroute vers la province. Il a roulé comme ça de longues minutes, pas loin d’une heure sans doute. Sans but, sans destination. Assez vite. Comme pour défier la mort, comme pour se rire d’elle. Elle ne lui fait pas peur à cet instant : il pourrait rejoindre Raphaëlle. C’est sans doute ce qui lui fait le plus envie maintenant. Il pourrait se briser en deux, en mille, peu importe. Son ange au ciel l’accueillerait chaleureusement, les bras ouverts. Peut-être que c’est à ce moment de sa rêverie qu’il a vaguement pensé que Raphaëlle désapprouverait l’abandon de Lou. Qu’elle lui en voudrait pour le restant de leurs jours au ciel, et que l’éternité serait longue avec ce poids à porter. Peut-être que c’est cela qui l’a fait renoncer à sa fuite, qu’il a ralenti, qu’il a fait demi-tour. Qu’il est rentré vers Paris. Et qu’il s’est rendu compte qu’il allait être sacrément en retard.
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Depuis le départ de sa mère, Antoine peut enfin se laisser aller en toute impunité. Sa solitude lui apporte la liberté de faire ce qu’il veut, et surtout de se renfermer dans sa coquille sans rendre de comptes à quiconque. Il a le droit de ne pas manger, de ne pas sortir de chez lui, de ne voir personne, sans essuyer de remontrances. Il a toujours eu horreur qu’on lui fasse la morale ou même qu’on lui dise quoi faire.
Il n’a envie de rien. Chez lui, en tout cas. Seul le travail lui apporte tout ce à quoi il peut aspirer : la fuite, et quelques secondes quotidiennes d’oubli, quand il est suffisamment captivé par sa tâche (et en général, ce n’est pas le veuf qui remonte les bretelles d’un fournisseur négligent). Le travail est un puissant anesthésiant. Au bureau, sa douleur s’estompe, devient moins lancinante ; il focalise sa conscience et ses pensées sur les dossiers en cours, sur le prochain voyage d’affaires qu’il doit organiser, sur la recherche du meilleur fournisseur pour l’ingrédient principal d’une nouvelle crème… Son poste de directeur des achats dans une entreprise de cosmétiques le passionne toujours autant qu’à ses débuts, et a l’immense mérite de lui apporter d’autres soucis que les siens propres… Mais dès qu’il rentre chez lui, c’en est fini du repos. Lou est là, et il doit s’en occuper. Chaque soir, il aimerait que Rose prolonge jusqu’au coucher de sa fille. En réalité, il ne veut pas la toucher. Il n’y arrive pas vraiment. La nuit, il y est bien obligé, parce qu’elle se réveille au moins trois fois… et c’est toujours le même calvaire : il la maudit presque d’exister. Elle ruine ses nuits : il se réveille difficilement, titube jusqu’à sa chambre, doit préparer un biberon, le lui donner, attendre le foutu rot, la recoucher… Pour peu qu’elle pleure, alors c’est l’horreur. Son énervement, même silencieux, ne lui permet pas de calmer la petite. Le réveil est terrible et, évidemment, il manque d’efficacité au travail. La fatigue étant très amie avec la déprime, il s’enfonce de plus en plus dans la dépression. Voit tout en noir. Mange à peine. Finit par se coucher tard pour ne plus avoir à se réveiller, et ne dort qu’entre le biberon de 1 h 30 et celui de 5 h 30. À ce rythme, il ne tiendra plus très longtemps.
Lou lui pompe le peu d’énergie qui lui reste, puise dans ses réserves. Il ne peut s’empêcher de se dire qu’elle lui a tout pris, en premier lieu la femme qu’il aimait, et sa vie d’avant. Si Raphaëlle était là, il en serait autrement. Elle s’occuperait d’elle, et tellement bien… Lui, bien sûr qu’il avait envie d’avoir un enfant, mais après tout, il aurait pu attendre encore un peu. C’est Raphaëlle qui était la plus pressée des deux. Finalement, elle n’aura jamais connu la joie d’être mère. Il la revoit pendant l’accouchement, et cette image, terrible, lui reste au fond des yeux : le sourire de la future mère qui va étreindre son enfant dans quelques secondes qui se mue en crispation, qui convulse. Peut-on considérer qu’elle a été mère ? Au final… il est bien plus père, par la force des choses, que ce qu’il pensait. Père dans le statut. Pas dans les gestes. Il ne prend Lou dans ses bras que par nécessité : juste pour les biberons et les changements de couches, la nuit. Il ne lui parle pas vraiment, ne lui sourit pas. On dirait un pantin. Des gestes d’automate, un cœur qui ne bat que pour le chagrin. Pas de bisous, pas de câlins. Même pour le biberon, il la met dans le transat. Le moins de contact possible. Comme s’il avait peur de quelque chose. Comme si la petite était contagieuse. Mais à part de l’amour, que pourrait-elle lui transmettre ?
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