La mélancolie du kangourou (French Edition)

Laure Manel · Chapitre 34 sur 69

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La mélancolie du kangourou (French Edition)

33. Contempler

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Contempler

 

À peine ont-ils entamé leur marche qu’ils tombent sur des bouquetins. Antoine aurait bien continué (ils viennent juste de partir et ils s’arrêtent déjà !), mais Rose est immédiatement enchantée par le spectacle de ces quadrupèdes agiles et peu farouches. Elle parvient à s’en approcher, jusqu’à n’être qu’à un mètre de certains d’entre eux. Elle prend des photos avec son téléphone, et se met en quête d’un selfie improbable, sous les yeux mi-amusés mi-agacés d’Antoine, qui trouve le temps un peu trop long… Lui qui commençait tout juste à s’échauffer et à renouer avec certaines sensations de son corps, il se sent coupé dans son élan. À s’extasier ainsi pour rien ou presque, Rose lui paraît puérile tout à coup. Ce n’est qu’une gamine, après tout… Parfois, et sans doute parce qu’à côté de cela elle semble mature, il a tendance à l’oublier.

Il ne s’entend pas soupirer, mais elle s’écrie :

– Allez-y, je vous rejoins !

Il hésite et finalement poursuit la montée du sentier. Après tout, s’il prend un peu d’avance, ce n’est peut-être pas si mal, pour lui qui ne fait plus de sport depuis une bonne dizaine d’années… D’ailleurs son corps fait déjà des siennes. Ses muscles sont douloureux, son souffle se fait court. Il est obligé de s’arrêter de temps en temps. De loin, il aperçoit Rose qui a repris la marche. C’est qu’elle monte vite ! Il a déjà honte du peu de temps qu’elle va mettre à le rattraper… En effet, elle parvient vite à sa hauteur, fraîche et presque sautillante. Les heures de sport qu’elle pratique assidûment reviennent en mémoire à Antoine. Loin de fanfaronner, Rose se met dans ses pas, et le suit sans un mot. Il est trop essoufflé pour parler. Parfois, elle s’arrête pour saisir un paysage en photo, puis elle le rattrape en sautant de rocher en rocher comme un cabri. Elle est légère et tonique, sûrement souple aussi. Ne danse-t-elle pas ? Antoine se sent nul et se demande s’il ne devrait pas reprendre le sport.

Parvenus là-haut, sur la crête, le panorama est superbe. Elle reste sans voix. Il la regarde, assez content de son petit effet : il connaissait bien cette vue sur le massif du Mont-Blanc. Ils retirent leur sac à dos et s’assoient pour pique-niquer.

– Merci, monsieur Dussac.

– Par pitié, Rose, pourrais-tu arrêter de m’appeler monsieur Dussac ? Je vais dire comme toi, je me sens vieux !

– Vous l’êtes ! rit-elle. Enfin… plus que moi, se reprend-elle.

Il est surpris. Se demande quel âge elle lui donne. Ne lui posera pas la question pour autant.

– Devant ce panorama aussi, vous êtes blasé ?

– Pourquoi dis-tu cela ? demande-t-il, étonné.

– Vous ne regardez pas…

– Je le connais par cœur.

– Ah oui ? Mais ces nuages en troupeau, là-bas, par lesquels le soleil fuse difficilement, ils n’étaient pas là la dernière fois que vous êtes venu, si ?

Il trouve sa remarque étonnante plus qu’insolente, et regarde ce qu’elle lui désigne avec son doigt.

– Et ces oiseaux qui tournoient ? Et ce tapis de fleurs violettes ? Est-ce que ça sentait la même odeur ? Est-ce que vous entendiez aussi siffler les marmottes ?

Antoine n’a même pas prêté attention à tout cela.

– Vous qui n’avez jamais le temps… Pourquoi ne le prendriez-vous pas maintenant pour apprécier ce qui vous entoure comme il se doit ? Demain, nous rentrons à Paris, vous allez reprendre le travail pour quelque temps… Profitez de ce moment… Moi, en tout cas, j’ai très envie de profiter de cette chance que vous m’avez donnée de vivre ça.

Il la regarde, mais ne dit rien, trop frappé par sa leçon. Elle s’allonge dans l’herbe et ferme les yeux. Il l’observe un instant et se dit qu’il pourrait essayer… Après tout, pourquoi pas ? C’est vrai, il sera bientôt trop tard. Il s’allonge en utilisant son sac à dos comme oreiller, puis ferme les yeux pour prêter attention à tous les sons de leur environnement. Il entend les marmottes, les cris de quelques rapaces, les cloches des vaches, très loin, et puis le vent… et les voitures qui franchissent le col de la Colombière, en contrebas. Il se détend, il se laisse aller… Pour un peu, il s’endormirait. Quand il se redresse, il aperçoit Rose qui a fait quelques pas et qui a le nez sur une fleur sauvage. Il se lève pour mieux profiter de la vue à trois cent soixante degrés, prend le temps de regarder chaque parcelle de paysage, la variété des couleurs, les différences d’éclairage. Il essaie aussi de se rappeler le nom des sommets environnants. Et il inspire profondément. Il ressent alors pour la première fois une espèce de sérénité dans son cœur, qui le surprend. Il pense à Raph et culpabilise. Ne va-t-il pas trop bien, tout à coup ? A-t-il le droit de se sentir mieux ? A-t-il le droit d’aimer cette montagne qu’elle n’aimait pas ? Ces questions le troublent suffisamment pour qu’il interrompe cette parenthèse et veuille redescendre.

– On y va ? demande-t-il à Rose par politesse.

– D’accord, dit-elle avec enthousiasme.

– Vous… Tu as eu assez de temps ?

– Oui, c’était parfait. J’ai fait le plein.

– Le plein… ?

– Oui, le plein d’images, le plein d’oxygène, le plein de bonheur. Tous ces pleins-là. Ça fait tellement de bien !

– Et ça vous rend heureuse ?

– Mais oui…

Elle se retient d’ajouter « Pas vous ? », parce qu’il se relève à peine d’un malheur trop grand pour être heureux si vite avec si peu…

– Ça vous suffit ? demande-t-il, perplexe.

– Oui !

Et le sourire qu’elle affiche est d’une telle sincérité qu’il en reste interdit. Il n’imaginait pas que le bonheur puisse se loger dans quelque chose d’aussi simple, d’aussi « intérieur » et gratuit. Peut-être qu’avant il mettait la barre trop haut… Or depuis que le malheur est son quotidien, il sait que s’il voulait bien le lâcher un peu, ce serait peut-être déjà le début du bonheur…

 

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