La mélancolie du kangourou (French Edition)
64. Ne plus douter
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Ne plus douter
Antoine n’a pas voulu attendre, et surtout pas le samedi matin. Ils sont donc partis tard le soir du vendredi et ont roulé de nuit. Le voyage n’a rien eu de pénible pour Lou, qui a dormi tout du long. Au début, Rose a voulu tenir compagnie à Antoine, lui faire la conversation, elle avait peur qu’il s’endorme si elle sombrait dans le sommeil, bercée par l’autoroute… Mais elle a sombré quand même. En moins d’une heure. Antoine a eu envie de lui dire : « Ne t’inquiète pas, j’ai le cerveau en ébullition et je suis sous endorphines, il n’y a aucun risque », mais il n’en a rien fait. Pendant le trajet, ses yeux venaient régulièrement glisser sur Rose ou sur Lou, les deux endormies. Il avait le sentiment de transporter un trésor. Toute sa richesse s’incarnait dans ses deux petits bouts de femme. Pour rien au monde il n’aurait voulu aller avec une autre que Rose chez Hermance.
Depuis la conversation avec ses amis, Rose et lui ne se sont pas revus. Il a laissé son impatience d’être avec elle grandir, le manque enfler dans sa poitrine. Son bonheur est donc sans limite.
*
* *
Ils arrivent au petit matin. Seules les lueurs du levant sublimant les montagnes noires qui se détachent sur un ciel rose pastel les accueillent. Il est un peu plus tôt que prévu. Hermance n’est peut-être pas encore levée. Aucune lumière ne filtre sous les volets fermés du chalet. Antoine a la clef et les croissants tout chauds qu’il a pris en passant dans la meilleure boulangerie du Grand-Bornand. Rose réveille Lou, qui tarde à ouvrir les yeux. Ses paupières clignotent. Elle resterait bien dans son siège auto, mais hors de question de la laisser congeler ; Rose la détache et la prend dans ses bras pour la porter jusqu’au canapé du salon. Sur la table rustique de la salle à manger, le petit déjeuner n’attend plus que les boissons chaudes. Hermance a préparé tout ce qu’il fallait. Antoine sourit. Ces vacances s’annoncent parfaites !
Cela remue un peu là-haut. Une porte grince, de petits pas prudents s’avancent dans le couloir jusqu’à la rambarde de l’escalier.
– Antoine, c’est toi ? demande Hermance d’une voix inquiète et encore pleine de sommeil.
– Oui, mamie, c’est nous.
Il fait signe à Rose de garder le silence en posant son index sur sa bouche.
– Déjà ? J’espère que tu n’as pas roulé comme un fou… le sermonne-t-elle gentiment.
– Ne t’inquiète pas. On est partis de bonne heure. Et je t’ai amené une surprise.
– C’est vrai ? demande Hermance, soudain parfaitement réveillée.
Plus curieuse qu’elle ne voudrait l’avouer, elle descend quelques marches à pas prudents. Baisse la tête pour découvrir ce qui l’attend en bas.
– Rose ! s’écrie-t-elle, ravie.
Tandis que la vieille dame franchit les dernières marches qui la séparent du rez-de-chaussée, Rose lance un regard en forme de question à Antoine, qui lui répond par un clin d’œil facétieux. Il semble fier de lui.
Hermance parvient enfin en bas et ouvre grand ses bras à la jeune femme.
– Rose, mais quel bonheur ! Je suis tellement contente de te voir.
Elle applique sur les joues fraîches de Rose deux grosses bises bien sonores.
– Et toi, cachottier ? Tu vas m’expliquer ! Je croyais que vous ne vous voyiez plus… que vous étiez fâchés ?
Antoine est un peu gêné d’être questionné ainsi, sous les yeux de Rose, qui ne perd rien du spectacle et garde un sourire amusé aux lèvres.
– Mais non, mamie. Tout s’est arrangé.
– Oh, je suis tellement, tellement heureuse ! Tu m’as manqué l’été dernier, Rose. Pendant que cet aventurier défiait les sommets, moi je restais seule ici, ou avec Lou. Et le chalet était un peu vide, sans toi. Je crois que tu nous as manqué… à tous… ajoute-t-elle avec malice.
Antoine rougit légèrement. Si en plus Hermance le met dans l’embarras… D’autant qu’elle le connaît assez pour lire entre les lignes…
– Et si nous préparions les boissons pour le petit déjeuner ? demande-t-il pour faire diversion.
Hermance s’avance vers la cuisine, au bras de Rose, non pour s’aider à marcher, mais dans un geste de tendresse.
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* *
Les deux premiers jours, Antoine et Rose skient ensemble à la station du Chinaillon, pendant que Lou fréquente le centre de loisirs qui initie les petits aux joies de la neige : batailles de boules de neige, concours de bonhommes, parcours ludiques, et premiers cours d’initiation au ski.
Le troisième jour, profitant du temps au beau fixe, ils décident de partir en raquettes depuis le col de la Colombière, pour découvrir leur randonnée estivale sous le soleil d’hiver. Antoine est en grande forme, et tous deux grimpent avec une tranquille efficacité jusqu’au panorama qui donne sur le mont Blanc. Antoine lui raconte la journée de l’été dernier qu’il a passée là, tout seul, à quel point il se sentait bien…, mais aussi à quel point il n’avait pas pu s’empêcher de penser à elle et à leurs souvenirs heureux. Rose sourit.
Parvenus tout en haut, ils restent sans voix, saisis par la beauté du paysage. La neige scintille et le soleil parsème des étoiles à sa surface. Les bruits sont étouffés, tout est d’un calme absolu. Les massifs montagneux forment un océan blanc devant eux, figé, baignant les lieux dans une douce torpeur hivernale.
Antoine plante l’un de ses bâtons à l’emplacement de leur ancien pique-nique.
– Je déclare que cet endroit est à nous ! Quoi qu’il arrive, il sera toujours le nôtre.
L’humour revendiqué de la première phrase est atténué par la seconde, dans laquelle Rose a décelé un fond de sérieux.
– Tout ça aussi est à nous ! crie Antoine face au panorama, les bras écartés.
Rose sourit à nouveau. Antoine n’aurait pas fait ça, avant. Peut-être s’obligeait-il à être sérieux ?
*
* *
Ils passent leurs soirées dans le salon, au coin du feu. Après une partie de Scrabble ou de dames chinoises avec Hermance, ils s’installent dans un fauteuil, pour lire ou discuter. Les deux, parfois.
– Que dirais-tu d’aller danser, un soir ? demande tout à coup Antoine.
– Il n’en reste plus beaucoup, des soirs, fait remarquer Rose dans un sourire.
– Quand même. Il nous reste demain jeudi ou vendredi. La discothèque du Chinaillon est ouverte tous les soirs.
– Moi, j’aime danser… mais toi ?
– Je suis un as de la piste, tu verras, répond-il en riant. Et si ce n’est pas le cas, tu m’apprendras !
Satisfait d’avoir obtenu gain de cause, Antoine se lève et monte se coucher. La journée du lendemain s’annonce longue, et le sommeil lui joue des tours en ce moment… Surtout depuis qu’il sait Rose dans la chambre voisine de la sienne. Il n’est qu’à une cloison de son souffle et de ses rêves. Parfois, il s’imagine osant aller la trouver dans sa chambre. Il entre sans dire un mot, il l’embrasse, puis enfin lui avoue son envie d’elle. Parfois, il envisage la scène inverse : c’est elle qui vient le surprendre. Pfff… C’est beau de rêver. La vérité, c’est qu’il est empoté, empêtré dans ses sentiments et son envie de les dévoiler… sans se prendre le râteau du siècle… Il voudrait lui ouvrir son cœur, mais ne pas tout gâcher. Lui pardonnerait-elle une affection autre qu’amicale ? Ne partagent-ils pas le même point de vue sur leur écart d’âge, qui constitue quelque part un rempart anti-effraction ? Ces quatorze ans qui les séparent le minent. Et si c’était LE point faible de leur idylle, leur talon d’Achille ? Comme une mauvaise donne au départ qui rend le jeu impossible. Sauf qu’il ne joue pas, mais alors pas du tout. Parce que plus il regarde Rose et moins il doute… Jamais il n’aurait cru retomber amoureux. Pas si tôt, pas comme ça, pas d’une fille comme elle… Mais c’est une certitude viscérale. Et il n’en éprouve pas la moindre culpabilité.
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