La mélancolie du kangourou (French Edition)
12. Voir ses amis
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Voir ses amis
Rose n’a eu aucune nouvelle de Julian de la journée, pas même après lui avoir dit qu’elle finissait à 19 heures. Aussi quel n’est pas son étonnement quand elle le découvre à la sortie du métro, qui l’attend avec une rose. Elle adore qu’il lui fasse des surprises. Étant donné son silence de la journée, elle s’attendait à tout sauf à cela. L’effet en est décuplé. Elle se jette dans ses bras et l’embrasse avec ferveur. Il sourit, fier de son coup.
– Alors, ça s’est bien passé ?
– Oui, ça a été ! La mamie du bébé m’a tout expliqué. Et puis Lou est facile, même si elle pleure beaucoup. Ça s’annonce bien.
– Je suis content, alors, si tu es contente.
– Really?
– Oui, oui, vraiment. Excuse-moi, pour hier… Je n’ai pas été très cool. Mais… tu sais comme j’aime être avec toi !
Rose est heureuse de constater que Julian voit d’un meilleur œil son nouveau travail. Tout s’annonce pour le mieux. Elle l’embrasse passionnément. Ils se dirigent ensuite tranquillement vers le Welsh, espérant y retrouver l’un ou l’autre de leurs amis. Sue et Maxime y sont déjà attablés et les accueillent avec le sourire. C’est lundi, Sue n’est donc pas en serveuse, puisqu’elle ne travaille au pub que les soirs du week-end.
– Alors ? demande Sue avec son accent typiquement anglais. Raconte !
– C’était bien. Simone est plutôt sympa, en fait. J’avais un peu peur au début, mais…
– Simone ? C’est qui ? demande Maxime, qui n’essaie même pas de deviner.
– La mère de mon patron.
– Et tu l’appelles Simone ? s’étonne Sue, toujours prompte à s’étonner du comportement des Français.
– Tu rigoles ? Non, elle me l’a proposé, mais je dis « madame », explique Rose avec un grand sérieux et la main sur le cœur, ce qui fait rire la petite assemblée.
Manon arrive à ce moment-là, tirée à quatre épingles dans son tailleur pantalon, et très maquillée. Elle aussi s’enquiert de la première journée de travail de Rose. Celle-ci se met donc à raconter ce qu’elle a fait par le menu.
– Mais tu n’as pas peur de t’ennuyer ? demande Maxime.
– Pourquoi je m’ennuierais ? Tu sais ce que c’est de s’occuper d’un nourrisson ? Quand Lou dormira ou sera tranquille, je ferai le ménage, et puis je te rappelle que j’ai des cours par correspondance à suivre… Et au pire, un bon livre et hop. Je ne sais pas m’ennuyer, tu ne le savais pas ?
– Non, mais tu es sûre que tu ne vas pas tourner en rond, avec la petite ? Ça doit être chiant…
– Et toi, c’est pas chiant de t’occuper de tous tes chiens ? rétorque Manon en riant.
– Pas plus que de tes clients, enchaîne Maxime, piqué au vif. Au moins, les chiens dont je m’occupe sont contents de me voir.
– Mes clients aussi !
– Tu parles, tu te plains toujours qu’ils ne disent pas bonjour, qu’ils ne savent pas ce qu’ils veulent… qu’ils te racontent leur vie et que ça te soûle…
– Tu joues trop bien au dog-sitter épanoui, là, mais quand tu les promènes sous la flotte, tes clébards, ou qu’il y en a un qui fait sur ton lino, me dis pas que tu bénis le ciel d’avoir dégoté un super boulot !
– Ça paye mes factures, et c’est bien tout ce que je demande. Et puis j’aime bien la compagnie des chiens. Ça te pose un problème ?
– Ah que non, plus maintenant.
Ces deux-là se donnent à nouveau en spectacle devant les autres qui ne s’en étonnent plus… et qui les charrient régulièrement sur leur statut d’ex respectifs. Jamais d’accord, mais toujours contents de se voir, ils fascinent les autres par leur incapacité à passer une soirée sans « se fritter ». C’est presque devenu une attraction.
De toute la petite bande, c’est Manon qui dénote le plus. Elle ne doit sa
présence parmi eux qu’à son statut d’amie d’enfance de Rose 1. C’est elle qui l’a fait entrer dans leur cercle. Elles se sont rencontrées sur les bancs de l’école primaire et malgré des cursus différents et un éloignement géographique temporaire, elles ne se sont jamais perdues de vue. Hormis Manon, tous fréquentent le domaine artistique (arts plastiques, lettres, musique, théâtre, danse…) et n’en sont qu’aux balbutiements d’une éventuelle future carrière. Manon, elle, est vendeuse en parfumerie depuis trois ans. Bien que son quotidien soit différent du leur, et malgré son caractère parfois explosif, ils l’ont tous adoptée. Maxime est même un temps tombé sous son charme (il faut dire qu’elle est dotée d’un physique avantageux)… jusqu’à ce qu’elle l’épuise avec son dynamisme égocentré. C’était un couple improbable, mais ils avaient tenu le coup huit mois, en dépit de disputes et de chicaneries qui perdurent encore aujourd’hui dans leur amitié. Rien n’a vraiment changé entre eux. À croire qu’ils aiment ça.
*
* *
Antoine dîne chez ses voisins. Une invitation spontanée à laquelle il a répondu favorablement, profitant de la présence de sa mère à la maison. Une bonne raison de ne pas trop poser le pied chez lui. Il n’avait aucune envie de rentrer, de passer la soirée avec sa mère et de s’entendre résumer la première journée de travail de Rose avec force détails. Il voulait juste savoir si cela s’était bien passé. Un simple « oui » faisait l’affaire. C’est la première fois qu’il voit ses amis depuis le décès de Raphaëlle. Cédric et Mélanie étaient naturellement présents à l’enterrement, mais que pouvaient-ils lui dire pour atténuer sa peine ? Ils ont hésité avant de lancer cette invitation, mais ils se sont dit que plus ils attendraient, plus ce serait difficile… Avant le drame, ils se voyaient souvent tous les quatre, parfois plusieurs fois par semaine. Ils étaient devenus proches. Le temps de passer de son jardin au leur, Antoine se demande si les récents événements les rapprocheront encore, ou au contraire les éloigneront. Qui sait ? Il se doute bien que parmi ses amis, certains seront tellement mal à l’aise qu’ils espaceront leurs venues et leurs invitations. Sans compter qu’il n’est pas d’humeur très sociable depuis… D’autres se feront sans doute un devoir de l’accueillir, mais ça ne se passera peut-être plus comme avant et le lien se délitera. À l’heure qu’il est, Antoine ignore lesquels de leurs amis le resteront. La mort de Raph fera le tri.
Quand il arrive chez eux, ils le prennent dans leurs bras. Et il sait… Il sait qu’ils seront là pour lui et qu’ils ne l’abandonneront pas. Ce simple geste, comme une preuve d’amitié sincère et pérenne.
La soirée commence aussi bien que possible, mais le plus dur reste à venir. Ils s’attablent. Antoine sent sur lui leurs regards pleins de tristesse et de compassion mêlées. Ils souffrent aussi, mais pas comme lui…
– Tu n’es pas venu avec Lou… commence Mélanie, visiblement déçue.
– Non, ma mère est encore là, alors…
– Oui, j’ai vu que sa voiture était toujours sur le trottoir, note Cédric.
– Elle part mercredi.
– Mais tu vas faire comment ? Tu as repris le travail, non ?
– En effet. J’en avais besoin…
Un ange passe. Raphaëlle, sans doute.
– Et Lou ?
– J’ai trouvé une nounou. Une jeune. Elle a l’air bien.
– Tu la connais ? demande Mélanie, entre curiosité et surprise.
– Non, c’est l’impression qu’elle me fait, c’est tout.
– Ah… Je ne sais pas si je pourrais laisser mon enfant… laisse échapper Mélanie.
– Mais si, assure Antoine, tu verras…
Ils baissent la tête, Antoine ne se rend pas compte de la gaffe. On perd son empathie, on oublie les problèmes des autres quand on est centré sur les siens. Cédric choisit de court-circuiter la conversation :
– Et alors, cette reprise ?
– Ça a été. Tout le monde est globalement trop gentil avec moi, ça a tendance à m’agacer… Je me suis enfermé dans mon bureau. Au début, j’ai eu du mal à bosser, en fait. J’avais perdu le fil, et puis… je n’y arrivais pas vraiment…
Il se met à pleurer en revoyant le moment où il s’est assis à son bureau et qu’il a vu le cadre avec la photo de Rapha qui lui sourit. Elle le lui avait offert quelque temps après leur rencontre. Sur la photo, elle tient une ardoise d’écolier où il est écrit « Est-ce que tu m’aimes comme je t’aime ? ». Il lui avait répondu par un cadre photo qu’elle avait à son tour posé sur son bureau, où il tenait le même type d’écriteau et où il avait écrit : « Oui… pour toujours. » Un truc idiot de jeunes amoureux… mais en vérité, il est plus que jamais persuadé qu’il n’aimera qu’elle… pour toujours.
Ma Rapha,
Tu n’es plus là. Comment est-ce possible alors même que tu es partout ? Je sens ta présence, la chaleur de ton sourire et ton souffle, encore. Tout me ramène à toi, comme une obsession rageuse, comme une image incrustée sur la rétine qui se superposerait à toutes les autres. Tu étais, tu es toujours mon Tout, mon rocher, mon refuge, mon oxygène. Tu étais mon monde, tu adoucissais ma vie. Je n’arrive pas à vivre sans toi. Le bonheur des couples autour de moi m’écœure et me donne la nausée ; ils s’enlacent dans la rue, se tiennent la main, se retrouvent au téléphone dans la journée et au lit le soir.
Mais toi tu n’es plus là. Pourtant je m’attends chaque soir à ce que tu rentres à la maison ; je n’arrive pas à me dire que ça n’arrivera plus.
Ton courrier t’attend. Je n’ai pas l’indécence de l’ouvrir à ta place ni le courage de le renvoyer aux expéditeurs. Je me demande combien de temps tu en recevras encore…, si un jour l’assurance, le téléphone et tes produits de beauté préférés t’oublieront parce que tu ne réponds plus. Tu fais la morte. Au fond, tu ne l’es pas vraiment. En moi, tu vis. En Lou, sans doute plus encore…, mais je préfère ne pas le voir.
J’espère que tu ne me juges pas trop de là où tu es… Car je sais que je suis un mauvais père, un père absent, un père invisible, un père manquant. Mais je n’arrive pas à être père. Je suis désolé… J’ai déjà du mal à me lever, à tenir debout… alors, être père… ? J’essaie juste de rester vivant. C’est une lutte de chaque minute, crois-moi…
Je t’embrasse comme un fou,
Ton mari
1. Voir La Vie en Rose, Laure Manel, 2017.
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