La mélancolie du kangourou (French Edition)
29. Discuter et partir
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Discuter et partir
Une agréable odeur de tarte aux pommes parvient à Antoine dès son entrée dans la maison. Rose ne cuisine pas souvent les desserts, et il est content de constater qu’elle a fait une exception. Et quelle exception ! Il adore la tarte aux pommes…
Lou l’a entendu arriver et vient vers lui à quatre pattes en babillant. Il la prend dans ses bras et la soulève au-dessus de sa tête. Elle agite ses jambes frénétiquement en éclatant de rire. C’est devenu leur premier rituel du soir.
Antoine découvre Rose dans la cuisine. La table est mise pour lui et la chaise haute est prête à accueillir Lou.
– Vous ne mangez pas avec nous ?
– Non… Je vais vous laisser.
– Vous allez à la danse ? demande-t-il, comme certain de la réponse.
– Non, non, je vais descendre…
– Ah, non ! la coupe-t-il. Vous nous avez visiblement préparé un dessert de haute volée, je souhaite que nous partagions cette tarte.
– Ce n’est qu’une tarte aux pommes, glisse-t-elle, amusée.
– Je suis un spécialiste de la tarte aux pommes, croyez-moi, donc je vous dirai ce que j’en pense. Il faut que vous soyez là. Dînons ensemble et nous prendrons le dessert après que Lou sera couchée.
Rose ne rechigne pas, et dresse un couvert supplémentaire.
Lou dort déjà, et ils s’apprêtent à goûter le fameux dessert… Antoine se charge de couper la tarte et les sert tous les deux. Chacun entame sa part en silence. Rose constate à quel point Antoine est absorbé par sa dégustation, mais n’ose s’en étonner à voix haute.
– Elle est bonne, annonce-t-il avec autant de sérieux qu’un juge culinaire. Vous avez fait la pâte vous-même ?
– Oui, mais ce n’est qu’une pâte sablée toute simple…
– Ne vous sous-estimez pas. La tarte aux pommes, c’est tout un art, j’en sais quelque chose, et vous n’avez pas à rougir de la vôtre. Réussir une tarte aux pommes est bien moins simple qu’il n’y paraît. Il faut que la pâte soit cuite juste comme il faut, dorée mais pas trop, que les pommes soient fondantes mais pas en purée et que le sucre soit justement dosé.
– Vous parlez comme un scientifique…
– Je vais vous révéler un secret : la tarte aux pommes, c’est ma madeleine de Proust à moi, celle que faisait ma grand-mère, plus précisément… J’adorais la regarder cuisiner, et comme elle y passait des heures…
Il semble plongé dans de vieux souvenirs, puis poursuit :
– J’en parle comme si elle n’était plus de ce monde, c’est idiot ! Elle cuisine sans doute toujours…
– Vous n’en êtes pas sûr ?
– Non, c’est une simple supposition. Je ne l’ai pas vue depuis plusieurs années… au moins cinq ans.
– Mais… pourquoi ? Si je puis me permettre cette question indiscrète…
– Je ne peux même pas répondre à votre question… C’est comme ça, c’est la vie, je serais tenté de dire. C’est idiot, peut-être même égoïste, mais elle est trop âgée pour faire le trajet, et moi-même, enfin nous, nous n’y sommes pas allés depuis… longtemps. Pas le temps…
– Pas le temps ? Vraiment ?
Il la regarde fixement durant une microseconde et la quitte des yeux pour réfléchir.
– Nous travaillions énormément… presque tout le temps.
– Et vous n’aviez pas de week-end ? Pas de vacances ? demande-t-elle presque naïvement.
– Nous avions des semaines tellement chargées… que deux jours n’étaient pas de trop pour se reposer. Et puis elle n’habite pas à côté…
– Où est-elle ?
– Elle vit dans un chalet, près du Grand-Bornand.
– Dans un chalet à la montagne ? Quelle chance…
Et les yeux de Rose se mettent à pétiller.
– Et même en vacances…
– … Nous n’y allions pas, termine Antoine. Nous allions ailleurs… à l’étranger, au soleil… Et puis Raphaëlle n’aimait pas trop la montagne…
C’est la première fois que Rose l’entend prononcer le prénom de sa femme.
– Ah, fait-elle avec un peu d’étonnement.
Un vague silence tombe sur eux quelques instants et elle reprend :
– Mais… pourquoi n’iriez-vous pas voir votre grand-mère, là ?
– Quand, là ? Vous êtes drôle, Rose… je n’ai pas de vacances…
Elle réfléchit une poignée de secondes.
– Vendredi est férié, c’est le 1er mai… Vous pourriez y aller trois jours…
– Et Lou ? Cela ferait trop de route en trop peu de temps…
– Je n’ai rien de prévu de mon côté. Je peux rester avec elle.
– Vraiment ? demande-t-il interloqué. Je ne sais pas… Ça me gêne pour vous, et puis…
– Ne soyez pas gêné. Vous savez que tout se passera très bien. Et surtout… Votre grand-mère, je suppose, n’est pas toute jeune… On ne sait jamais ce qui peut se passer… si vous attendez plus longtemps… Vous pourriez le regretter, non ? Si votre grand-mère comptait pour vous…
– Elle comptait, oui, énormément.
– Alors allez-y… Il faut profiter des gens qu’on aime tant qu’ils sont là.
Rose, en plus de se permettre de donner un conseil sous forme de leçon à son patron, vient de s’aventurer sur un chemin glissant sans même s’en rendre compte… son côté spontané, sans doute. Il la regarde un instant comme si elle était transparente et déclare :
– Vous avez raison. Si je ne le fais pas maintenant, je risque de ne jamais le faire, et surtout il pourrait être trop tard… Merci, Rose.
*
* *
C’est ainsi qu’Antoine prend la route au petit matin du 1er mai, après cinq courtes heures de sommeil. Pour s’épargner une éventuelle mauvaise surprise, il a appelé Hermance afin de savoir comment elle allait et s’il pouvait venir. Elle a pleuré de joie au téléphone. Elle avait su son malheur par son fils, et surtout par sa bru, plus encline à parler, mais n’avait pas osé l’appeler.
Pendant le trajet, il réfléchit… La dernière fois qu’il a fait cette route, c’était avec Rapha, il doit y avoir six ans. C’était en hiver. Sa femme détestait le froid, la neige, le verglas… Elle n’aimait pas skier ni marcher avec des raquettes (elle n’aimait pas marcher tout court). Bref, elle n’aimait pas la montagne, encore moins en hiver. Elle faisait l’effort de suivre son montagnard de mari… comme elle l’appelait quand elle voulait le taquiner, en référence à ses origines grenobloises. Il rétorquait en lui disant que lui bravait le climat breton (brestois !) pour lui plaire. Ils étaient quittes… Heureusement, Rapha aimait beaucoup Hermance, mais qui ne l’aurait pas aimée ? Antoine a les yeux qui s’embuent de honte. Quel petit-fils négligent il a été ces dernières années… Il se demande qui et quoi d’autre il a négligé, presque sacrifié sur l’autel de sa carrière… et se dit qu’il lui faudra dorénavant trouver du temps… pour sa fille, au moins.
Le séjour chez Hermance se passe admirablement bien. Elle l’a accueilli gentiment, sans une once de rancœur. Elle était si heureuse de le voir ! Et lui est ravi de constater qu’elle est encore en bonne santé. Le climat montagnard l’a conservée en forme, malgré ses quatre-vingts ans passés, et elle n’a rien perdu de sa malice et de sa générosité.
Dans le chalet, rien n’a changé. Tout est resté à la même place. Seul le chien est différent du précédent, et le chat a vieilli. Sa chambre est restée telle que dans son souvenir.
Pour Antoine, c’est un retour aux sources. Il aide sa grand-mère à préparer les repas, comme avant, et retrouve le plaisir de converser avec elle. Ils parlent de tout, y compris du pire. Il répond même aux questions qu’elle n’a pas osé poser. Ils rattrapent le temps perdu.
C’est comme si rien n’avait changé. Il a vraiment l’impression de l’avoir quittée deux mois plus tôt et que ces années perdues ne le sont pas vraiment.
Antoine repart le dimanche matin revigoré par ce week-end au grand air, le premier depuis des mois… heureux d’avoir renoué tous les liens avec sa chère grand-mère. Il lui a promis de revenir très vite.
– Tu m’avais dit la même chose la dernière fois ! rit-elle malicieusement.
– Oui, mais cette fois c’est vrai ! affirme-t-il avec un clin d’œil.
Il quitte la montagne sans en avoir profité. Elle n’a été que le décor, en arrière-plan, d’heureuses retrouvailles, et c’est très bien ainsi.
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