La mélancolie du kangourou (French Edition)

Laure Manel · Chapitre 46 sur 69

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La mélancolie du kangourou (French Edition)

45. Fonder un couple

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Fonder un couple

 

Les jours passent. Antoine et Jeanne apprennent à se découvrir. Ils sortent ensemble, vont au cinéma, au théâtre, au restaurant… et passent aussi beaucoup de temps chez elle. Son appartement est devenu une sorte d’annexe pour Antoine. Il s’y sent bien. Les moments où il est avec elle, il en oublierait presque Lou. Sur son emploi du temps, elle semble être passée au second plan, même si dans son esprit ce n’est pas le cas du tout. Et il ne se donne pas le temps de culpabiliser. Pour la première fois depuis le décès de Raph, il se sent heureux et comblé ; a priori, Lou ne peut que s’en porter mieux puisqu’ils passent ensemble des moments de qualité.

Antoine et Jeanne se voient surtout en semaine, car il tient à consacrer ses week-ends à sa fille. De ce fait, Rose et lui ne font pratiquement plus que se croiser.

Un soir qu’il dîne chez Jeanne, ils sont interrompus par la meilleure amie de celle-ci, visiblement très curieuse de découvrir l’élu. Jeanne est si fière de le présenter et joue si bien la surprise qu’Antoine ose se demander si la scène n’a pas été préparée en amont. Une façon de le prendre au piège, et de le faire sortir de l’anonymat… Il en éprouve une certaine gêne. Il aurait préféré attendre encore un peu avant de devenir officiellement le petit ami de Jeanne. Ce qu’il est au demeurant. Mais il a parfois l’impression que leur relation va trop vite et qu’elle lui échappe.

*

* *

 

Un mois après leurs débuts, Antoine et Jeanne sont attablés dans un excellent restaurant parisien. Il a souhaité la gâter pour son anniversaire. Elle jubile. Il lui tend une enveloppe dans laquelle elle découvre une carte d’invitation pour un magnifique week-end sur la Côte d’Azur. Jeanne est aux anges. Et impatiente.

– Quand voudrais-tu partir, mon amour ? demande-t-elle, galvanisée.

Antoine est surpris par les mots choisis ou trop spontanément sortis de sa bouche. C’est la première fois qu’elle l’appelle ainsi, et à aucun moment elle ne l’a encore brusqué en matière de sentiments. Ils ne se sont jamais dit « Je t’aime », et il est sûr de ne pas avoir envie de le lui dire avant… très longtemps. Peut-être en a-t-il trop fait…

– Je ne sais pas… J’avais pensé au week-end de l’Ascension. Tu serais libre ?

– Bien sûr. Et même si je ne l’avais pas été, je me serais arrangée. Un week-end rien que pour nous ! s’exclame-t-elle. De quatre jours !

– Bien, il faudra que je vérifie avec Rose… si elle disponible pour garder Lou.

– Ah, oui, bien sûr. Oh… j’espère…

Elle fait une pause et ajoute, les yeux suppliants, et les mains en prière :

– Tu ne pourrais pas lui demander maintenant par texto ? S’il te plaît…

Bien qu’étonné, Antoine s’exécute, non sans se demander pourquoi il cède ainsi aux caprices de Jeanne. Les yeux de celle-ci, rivés sur l’écran, guettent déjà une réponse. Une chance pour elle, Rose répond rapidement et favorablement à la demande, au moment même où les coupes de champagne arrivent. Ils lèvent leur verre :

– À nous ! s’écrie-t-elle.

– À nous, fait-il en écho. Et à Rose, sans qui nous ne pourrions partir…

Jeanne le regarde avec étonnement.

– Tu aurais pu demander à quelqu’un d’autre… à tes parents, par exemple, non ?

– Certes. Sauf qu’ils partent en week-end avec des amis tous les ans à cette date.

– Ah. Tu aimes la croire indispensable, je me trompe ? demande-t-elle en plissant les yeux d’un air soupçonneux.

– Que veux-tu dire? Je te rappelle que c’est parce qu’elle vit chez moi que je peux te voir aussi souvent.

– Oui, convient-elle. Je devrais la remercier, alors. Quand nous nous verrons…

– Tu voudrais la rencontrer ? demande-t-il surpris.

– Eh bien, oui. Quand même… Elle s’occupe de ta fille, et elle vit chez toi. C’est normal que je voie qui est cette perle, non ?

Réalisant ce qui se joue, Antoine la taquine, une petite lueur malicieuse dans les yeux :

– Ne me dis pas que tu es jalouse…

– Jalouse, moi ? Mais non. Simplement… Je ne sais pas… Ce que tu m’as dit de votre fonctionnement avant que j’arrive dans ta vie me rend curieuse… Cette vie à trois, les vacances « en famille » chez ta grand-mère, Noël, tout ça… C’est étonnant.

– Mais qu’est-ce que vous avez tous, à la fin, c’est pourtant clair. Je t’ai déjà expliqué pourquoi… J’étais déprimé, démuni, seul… et j’avais besoin d’aide et de quelqu’un pour Lou, c’est aussi simple que ça.

– J’apprécie que tu en parles au passé.

– J’ai toujours besoin d’elle, évidemment, mais plus de la même façon. Elle m’offre de la liberté, et aussi une tranquillité d’esprit. Je sais que Lou est bien avec elle.

– Lou l’aime bien ?

– Lou l’adore ! s’exclame-t-il avec un enthousiasme sincère qui déplaît aussitôt à Jeanne.

– Alors si Lou l’adore… fait-elle en s’inclinant, un pli amer au coin de la bouche. Changeons de sujet, tu veux bien ? Je ne voudrais pas que Rose monopolise notre dîner.

Elle tente de rire, mais sa joie sonne faux.

 

*

* *

 

Quelque temps après, Jeanne a demandé à Antoine si elle pourrait venir chez lui un soir, pour dîner. Elle veut faire connaissance avec Lou, en toute discrétion bien sûr. Cela fait six semaines qu’ils se fréquentent à présent. De toute façon, Lou est bien trop jeune pour comprendre la situation. Jeanne se présentera comme « une amie » de son papa. Et puis, elle aimerait tant voir où il vit !

Alors Antoine a pris son après-midi et s’est mis aux fourneaux pendant que Rose s’occupe de Lou. Cette première visite d’une autre femme chez lui le rend nerveux… et il est loin d’être un as de la cuisine… En outre, même s’il ne s’agit pas d’expliquer la nature de sa relation à sa fille, la situation le met mal à l’aise. Globalement, il trouve que c’est trop tôt. Il aurait aimé que cela se passe naturellement, plus tard. Là, il n’a pas eu le temps de se préparer, de s’habituer à tout ça, d’en avoir vraiment envie aussi… Un jour, ce serait devenu une évidence. Mais le moment n’est pas encore venu…

Quand Antoine et Jeanne arrivent dans le salon, Rose est en train de jouer à monter des cubes gigognes avec Lou. Antoine est si stressé qu’il ne s’aperçoit pas que sa compagne vit un triple événement : la rencontre avec ces deux-là, mais aussi le face-à-face avec le portrait géant de Raphaëlle, qui semble l’accueillir autant que Rose et Lou. Un choc. Sentant son malaise, qui lui rappelle le sien dix-huit mois plus tôt, Rose se lève pour venir lui serrer la main. Celle-ci la scanne rapidement. C’est donc elle, la fameuse Rose… De taille moyenne et de corpulence normale, elle est vêtue d’un jean et d’un T-shirt basique, avec des baskets aux pieds. Elle a tout d’une fille simple, mais elle dégage malheureusement un charme naturel qui loge dans des traits fins, de beaux yeux verts et des cheveux blonds mi-longs. Antoine s’était bien gardé de lui dire qu’elle était jolie. Tandis qu’il repart s’affairer en cuisine, elles échangent quelques paroles banales. Jeanne remercie Rose de se rendre disponible pour leur week-end en amoureux qui approche à grand pas ; ce à quoi la jeune femme répond par un sourire et un « de rien, c’est normal », avant de s’éclipser dans son studio pour les laisser seuls. En réalité, Rose a le cœur serré d’imaginer Lou dans les bras de sa potentielle belle-mère, et préfère ne pas assister à ce moment.

Dans le salon, Jeanne s’intéresse à la petite fille qui, farouche et intimidée, cherche les bras de son papa – lequel revient de la cuisine à point nommé – pour s’y réfugier. Bien que blessée, Jeanne n’en laisse rien montrer : la petite aura bien le temps de s’habituer à elle.

– Je te fais visiter ? lui propose Antoine pour se donner une contenance et ne pas s’appesantir sur ce premier contact manqué avec sa fille.

L’œil aux aguets, Jeanne n’en finit pas de découvrir combien la maison est un temple à la femme disparue. Elle qui cherchait à évaluer l’importance de Rose, réalise que son problème est tout autre… Elle va aussi (et avant tout ?) devoir rivaliser avec une morte…

 

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