La mélancolie du kangourou (French Edition)
15. Refuser d’admettre
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Refuser d’admettre
Antoine oscille toujours entre déni et colère, surnage entre « Elle va revenir » et « Pourquoi moi ? ». Les courriers s’amoncellent, le parfum du foulard de Raph s’évapore, mais il n’y a pas que cela, et c’est Simone qui le lui rappelle, un soir de la fin octobre, alors qu’elle l’appelle pour prendre de ses nouvelles – des nouvelles de Lou, Rose lui en donne quotidiennement finalement. Elle veut aussi avoir son sentiment à lui quant au bien-être de sa fille. Lorsqu’elle a tenté d’appeler la baby-sitter dans la journée, elle est tombée sur le répondeur, et elle ne va pas pouvoir s’empêcher d’en parler à son fils. Elle contourne d’abord l’obstacle avant de l’attaquer frontalement :
– Comment vas-tu, Antoine ?
– Ça va.
La voix est monocorde et le point à la fin de la phrase pourrait être le point final de la conversation : il n’a visiblement pas envie de lui parler.
– Je crains que non, soupire Simone, qui n’est dupe de rien.
– Je te dis que ça va…
– Et Lou ?
– Elle va bien.
– Tu y arrives ?
– Qu’est-ce que tu crois ? Que je ne suis pas capable de m’en occuper ?
C’est sûr, il sait s’en occuper, comme on s’occupe d’un animal de compagnie (et encore)… pense Simone.
– Et ton travail ? Tout se passe bien ?
– Maman… C’est pour ça que tu m’appelles ? J’ai l’impression d’avoir dix ans.
– Très bien, alors je vais te parler comme à un adulte… un adulte qui a besoin d’entendre certaines vérités et de revenir un peu sur terre, d’ailleurs…
– Pardon ?
– Antoine, j’ai essayé d’appeler Rose aujourd’hui, mais son portable devait être en mode silence, et je suis tombée sur le répondeur de la maison… et… Comment dire… Tu te rends bien compte que tu ne peux plus garder ce message…
– Quel message ?
Il pose la question, mais dans le même temps il comprend… C’est vrai qu’il n’a pas l’habitude (encore moins maintenant) d’appeler chez lui. Simone sent qu’il va se braquer et tente de prendre un ton aussi doux que possible :
– Votre message d’accueil, tu sais bien… C’est la voix de Raph, Antoine… Tu ne peux pas le garder…
– Qu’est-ce que ça peut te faire ? rétorque-t-il, piqué.
– Mais enfin, elle n’habite plus ici… Elle n’est même plus de ce monde, ça n’a pas de sens ! C’est horriblement morbide ! Et puis imagine ce que vont penser les autres…
– Je me contrefous de ce que pensent les autres, maman. Je ne changerai pas de message d’accueil.
– Mais…
Il a déjà raccroché. Inutile de débattre du sujet. Raphaëlle restera ici. Où serait sa place, sinon ? Ici est sa maison, cela le restera. Il n’effacera pas ce message, comme il ne veut pas laver ses affaires ou la rayer sur la boîte aux lettres. Et parce que sa mère lui a rappelé l’existence de ce lien avec elle, il compose le numéro rien que pour entendre sa voix, guette le déclenchement du répondeur, le cœur battant : Bonjour, vous êtes bien chez Antoine et Raph, nous ne sommes pas là pour le moment, mais laissez-nous un message ! À très vite.
La voix est enjouée, chaleureuse, sympathique. Le message, trop court, impersonnel, mais peu importe. Il l’écoute à nouveau. Plusieurs fois. Jusqu’à ce qu’il pleure. Sur son portable, les derniers appels de Raph se sont évanouis dans l’obscurité où elle est elle-même plongée, mais il peut écouter ce message d’accueil à l’infini. C’est doux et difficile en même temps.
Il file dans le bureau, ouvre le grand placard, dont il sort les albums photo. Il a besoin de la voir, il a besoin de l’entendre. Il feuillette rapidement le film de leur histoire en accéléré, puis part à la recherche de films stockés sur DVD. Il a besoin de la voir vivre. Et l’espace d’un instant, il oublie presque qu’elle n’est plus là, qu’il n’y aura plus de nouvelles images, de nouveaux sons, qu’il ne saura jamais comment elle aurait vieilli, comment serait devenue sa voix, sa silhouette ou sa chevelure. Comment ils auraient grandi, vécu et vieilli ensemble. L’histoire s’est achevée beaucoup trop tôt. La réalité l’atteint à nouveau en pleine face, comme un boomerang. Mais il lui reste tout ce qu’ils ont vécu à deux. Au milieu des larmes et du chaos, une impression de chaleur : l’idée qu’il peut, à tout moment, la regarder, l’entendre, la voir s’animer à nouveau, et qu’elle aura pour toujours trente-trois ans. Qu’elle restera à jamais telle qu’il l’a aimée.
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