La mélancolie du kangourou (French Edition)
17. Devoir se justifier
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Devoir se justifier
Le Welsh est plongé dans la demi-torpeur de début de soirée, à cette heure où certains sont encore à l’apéro quand d’autres attaquent déjà l’après-repas à coups de bières. Rose est avec Julian. Les autres arriveront dans une petite heure. Ils ont juste assez de temps pour se voir un peu en tête à tête, et ils en ont besoin. La communication entre eux a été réduite au minimum. Le mardi, Rose a finalement opté pour un SMS d’explication, simple et mesuré, auquel il a répondu par un Super… On en reparle vendredi soir… Dans le super…, elle a bien subodoré la traduction ironique d’un shit bien senti. Puis elle a fait l’autruche, tentant de se concentrer sur sa tâche dans la journée, tentant de dormir la nuit, entre les réveils nocturnes de Lou et les longues réflexions dans son lit au sujet de la conversation qui ne manquerait pas d’arriver. Elle avait le trac. Elle craignait les réactions de Julian, et elle avait raison. D’autant qu’elle a attendu leur tête-à-tête pour lui expliquer qu’elle allait à nouveau s’absenter, toute une semaine cette fois. Déjà qu’il l’a à peine embrassée en la retrouvant tout à l’heure…
– Ça va ? s’enquiert-elle pour engager la conversation…
– Ça dépend de quoi on parle… Et toi ?
– Oui, bien.
– Tant mieux, alors, dit-il avec ironie. Tu m’étonnes… En même temps, si tu es payée pour coucher avec ton patron…
– What? Tu dis vraiment n’importe quoi, Jul… Je t’avais dit qu’il y avait une chambre en bas.
– Et alors ? Il peut pas s’en occuper, de son baby ?
– Il est fatigué, il a beaucoup de travail.
– Oh… Poor man! Tu parles… Tu ne crois pas qu’il abuse de la situation ?
– Non, mais mets-toi à sa place. Ce doit être très difficile, il vient de perdre sa femme, il doit s’occuper de sa petite fille, et son travail lui prend beaucoup de temps.
– Et alors ?
– J’ai signé, Jul, c’est mon job ! J’assume.
– Et moi ? Moi, je me retrouve tout seul ! Pendant que tu prends soin de cette gosse et de son pauvre papa.
– Je ne m’occupe pas du papa, Julian. Et je te rappelle que c’est très bien payé. Tu sais que j’en ai besoin ! Pour aller à Londres avec toi…
– C’est pas pour moi que tu veux y aller, c’est pour l’école…
– À quoi tu joues, Julian ?
– Nothing… C’est ton job qui m’énerve. Tu es là les soirs de la semaine prochaine ?
– Il m’a demandé de rester du lundi au vendredi jusqu’à ce qu’elle fasse ses nuits.
– Are you serious? Et il y en a pour combien de temps, tu crois ?
– Aucune idée. Lou est petite, c’est normal qu’elle réclame des biberons la nuit. Et puis elle doit être angoissée…
– Fais chier, Rose ! crie Julian. Le week-end prochain, je joue avec le groupe, on doit répéter avant, faire les balances… Nous deux, on se voit quand ?
Inutile de répondre : elle ne sait pas vraiment. De toute façon, Julian s’en va. Rose se sent meurtrie, déconfite. Elle comprend qu’il accepte mal la situation, mais qu’y peut-elle ? Elle a signé un contrat de travail, un contrat moral qu’elle se doit d’assumer et d’honorer. Ce n’est pas qu’une question d’argent. Elle a envie d’aider cette famille mutilée. Et puis ces trois nuits qu’elle a passées chez eux lui ont permis de dépasser le simple statut de baby-sitter. À présent, elle est plus que ça : sa place est plus grande, son rôle plus important. Et surtout, elle a réalisé que son affection pour la petite Lou ne cesse de grandir. Chaque fois qu’elle est venue, la nuit, la retrouver pour un biberon, chaque fois qu’elle l’a prise dans ses bras, elle a vu son contentement, elle a constaté qu’elle s’épanouissait de bien-être, chaque fois qu’elle l’a regardée s’endormir au son de la petite musique… elle a ressenti ce début de tendresse que l’on peut éprouver à l’égard d’un nourrisson. Elle qui ne se voyait que danseuse se projette maintenant un jour maman, et pour la première fois, elle aurait presque hâte.
*
* *
Rose ayant fui le Welsh, ses amies Manon et Charlotte l’ont rejointe chez elle. Elles sirotent une bière tiède au milieu du bazar ambiant. Le canapé est encombré de piles de linge ; des livres et des magazines jonchent le sol, la vaisselle s’amoncelle dans le coin cuisine… Rien ne semble rangé, enfin surtout du côté de Rose, et cela n’étonne pas ses amies. Ce qui les surprend, c’est son visage fermé, ses yeux rougis.
– Mais… tu comprends son point de vue, n’est-ce pas ? demande Charlotte.
– Son point de vue ? répète non sans ironie Manon, toujours prête à défendre son amie. Ce n’est qu’un égoïste…
Charlotte, qui n’est pas du genre « rentre-dedans » pour mettre quelqu’un face à ses responsabilités, cherche la manière de faire passer son idée sans heurter l’une ou l’autre.
– On peut aussi essayer de le comprendre… C’est normal qu’il soit déçu, non ? Ils vont à peine se voir dans les semaines à venir…
– Et alors ? rétorque Manon avec force. S’il l’aime, il peut bien attendre. Elle ne peut pas être disponible dès qu’il le souhaite !… Franchement, vous croyez qu’il renoncerait à la musique ou à ses cours de théâtre pour elle ?
Rose acquiesce devant cet argument de poids. Pourquoi devrait-elle se soumettre à l’emploi du temps de Julian, et à ses seules envies ? Est-il prêt à écouter ses désirs à elle, ses projets, ses rêves ? Leurs perspectives devraient pouvoir être compatibles. Même si Charlotte est la voix de la raison, elle ne prend pas vraiment parti pour Julian, et Rose se félicite que Sue travaille ce soir au Welsh. Ce qui blesse Rose n’est pas tant qu’il ait raison, mais plutôt cette façon qu’il a eue de lui parler, agressive, virulente, dénuée d’amour. Elle n’a vu dans ses yeux et dans ses mots que colère et jalousie. Il lui a même semblé y déceler de la haine. Oui, c’est cela qui l’a blessée. Elle a vu sa colère, mais pas les sentiments qu’il devrait lui porter. Et ses yeux en témoignent encore.
Elle écoute Charlotte et Manon converser à bâtons rompus au sujet de son petit copain, comme si elle assistait à son procès au tribunal. A-t-il tort ou raison ? Pour elle, ce n’est pas vraiment la question…
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