La mélancolie du kangourou (French Edition)

Laure Manel · Chapitre 24 sur 69

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La mélancolie du kangourou (French Edition)

23. Pallier l’absence

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Pallier l’absence

 

La semaine de travail n’a duré qu’une journée puisque ce 2 janvier est un vendredi. Rose est déjà en week-end. Ses amis étudiants n’ont pas encore repris le chemin de la fac, mais Manon est retournée au travail ce matin, comme elle.

Ils sont au Welsh. Tous, sauf Julian. Rose n’a toujours pas de nouvelles ; les autres non plus. Bizarre…

– Alors, comment va la petite ? demande Charlotte pour chasser les inquiétudes qu’elle devine chez son amie.

– Très bien, dit Rose avec un sourire qui illumine immédiatement son visage.

– Et son père, il va mieux ? demande Vincent avec un sérieux qui ne lui ressemble pas.

– Eh bien non, en fait. Je dirais même que ça va moins bien qu’avant. Ce soir, il avait l’air mal en rentrant du travail… Je n’étais pas tranquille à l’idée qu’il passe le week-end seul avec Lou, mais j’ai reçu tout à l’heure un message de sa mère…

– De sa mère ? coupe Maxime. Mais je croyais que…

– Mais qu’il est bête ! rit Manon. C’est sûr que la mère de Lou n’envoie pas des SMS depuis le ciel, hein ! De la mère de son patron, banane… Tu es vraiment perché, non ?

Maxime la fusille du regard.

– Et donc ? s’impatiente Charlotte.

– Simone m’a dit qu’ils passaient le week-end ensemble chez lui, avec son mari, pour fêter Noël en décalé. Lou était chez ses autres grands-parents pendant mes congés… Je ne le savais pas, c’est Simone qui me l’a appris.

– Heureusement qu’elle est là, Simone, parce que tu serais au courant de quoi, sinon ?

– En même temps, elle n’a pas besoin de tout savoir, rétorque Vincent.

– Il ne s’agit pas de ça, mais quand même, c’est important qu’elle sache ce que vit Lou… tu vois ?

– Charlotte a raison. Entre tout savoir et avoir quelques bribes qui ont leur importance, j’ai de la marge. M. Dussac ne me dit rien ! À part « Bonjour », « Au revoir », « J’ai besoin de vous la semaine prochaine »… Nous sommes vraiment au degré zéro de la communication. Le soir, je lui fais un rapport sur la journée, sur comment elle a mangé, comment elle a dormi, si elle a fait un nouveau truc… Il écoute mais ne dit rien, à part « C’est bien ».

– En même temps, c’est ton patron… À part un salaire, il ne te doit rien.

– Mais qu’est-ce que tu es terre à terre et simpliste, Vincent ! s’exclame Manon. Même les clients de Maxime sont plus soucieux, enthousiastes et bavards au sujet de leurs chiens, que ce monsieur Dussac !

– Ce monsieur Dussac, comme tu dis, a quand même de gros soucis à gérer… corrige Rose. Mais c’est vrai que ce serait plus simple pour moi s’il était plus… ouvert. La semaine prochaine, je serai toute seule avec Lou jour et nuit, j’espère qu’il ne me laissera pas sans nouvelles !

– Comment ça ? demande Maxime, incrédule.

– Le père de Lou part en voyage d’affaires. Ce cas de figure était prévu dans mon contrat, explique Rose.

– Donc, si je comprends bien, tu vas rester cinq jours chez lui, mais sans qu’il soit là ? demande Maxime comme pour lui-même.

– Tu comprends bien, Maxou, le félicite Manon.

Il lui adresse une grimace en guise de réponse.

– Je suis pas idiot, mais c’est que je trouve ça étonnant, tu vois… de laisser sa fille à une quasi inconnue…

– Rose a fait ses preuves, plaide Charlotte avec ferveur.

– C’est vrai ça… C’est quand même THE baby-sitter, notre Rose. Elle s’investit à fond dans son travail…

– … Trop, à mon sens, complète Vincent.

– Tu parles en ton nom, ou en celui de Julian ? enquête Manon, soupçonneuse.

– Pas besoin d’être en couple avec Rose pour savoir qu’elle travaille trop et qu’elle en FAIT trop, surtout.

– Ah bon, alors explique-moi comment elle est supposée faire autrement ? Dès lors qu’elle a accepté son contrat…

– Justement, elle n’aurait peut-être pas dû, développe Vincent. C’était couru d’avance qu’elle allait se faire exploiter…

– Je ne suis pas exploitée ! s’écrie Rose. Et puis j’aime mon travail.

– OK, mais tu devrais te méfier un peu… Je dis ça, je dis rien…

– Tu en as déjà bien assez dit. Qu’entends-tu par-là, exactement ? demande Manon pour Rose.

– Je crois que tu prends ton travail trop à cœur, ça se voit… Tu y passes beaucoup de temps, et tu risques de t’attacher à la petite… Ce n’est pas bon, sermonne Vincent.

– Tant que ce n’est pas au grand ! rit Maxime.

– Vraiment très drôle… soupire Manon avec ironie.

– Tu vas me lâcher la grappe, toi, ce soir ? s’énerve-t-il, sous les yeux médusés des autres, peu habitués à un coup de sang de sa part.

Manon s’enfonce dans son siège et fait signe qu’elle se taira.

– Vincent a raison, tente Charlotte en rougissant un peu. Je pense que tu dois rester prudente. Tu t’investis beaucoup, tu donnes de ton temps… Tu dois trouver la juste distance. Ça reste un travail avant tout.

– Mais qu’est-ce que vous croyez ? rétorque Rose. Vous pensez que j’en fais trop ? J’aimerais bien vous y voir. J’essaie juste d’apporter à Lou ce dont elle a besoin.

– Oui… mais n’oublie pas que ça aurait dû être le rôle de sa mère, et que tu n’es là que pour un temps défini…

– D’ailleurs il se termine quand, ton contrat ? demande Maxime.

– Fin août, mais il est reconductible.

Les autres se regardent, d’un air entendu : Rose serait capable d’en reprendre pour un an. Heureusement que Julian n’est pas là pour entendre ça !

 

*

* *

 

Ce lundi matin de bonne heure, Rose se présente chez Antoine avec sa valise. Il l’accueille avec un peu plus d’allure que trois jours auparavant. Son avion est à 9 heures. Il l’appellera tous les soirs pour prendre des nouvelles (Rose sourit intérieurement, en se remémorant la conversation au Welsh). En cas de besoin, et si elle n’arrive pas à le joindre, elle pourra évidemment appeler sa mère, mais elle pourra aussi s’adresser à ses voisins (il montre la maison en question). « Ce sont des amis », glisse-t-il comme une confidence, et elle se demande quel genre d’ami il peut être.

Antoine ne tarde pas à s’en aller. Il n’est même pas allé voir Lou pour lui dire au revoir. Rose réprime un frisson. Il doit se dire que ce n’est qu’un bébé, qu’il ne lui doit aucune explication, qu’elle est de toute façon trop petite pour comprendre. Elle le lui dira, elle, que son papa est parti pour son travail, quelques jours seulement, et qu’elle va s’occuper d’elle… qu’elle n’est pas toute seule. Elle se dit d’ailleurs que Lou est sans doute moins seule avec elle qu’avec son père. Les choses sont ainsi… pour l’instant.

La semaine se passe au mieux. Rose s’habitue peu à peu à l’idée qu’elle est seule avec Lou, et entièrement responsable d’elle. Parfois, la nuit, elle va vérifier qu’elle respire toujours… Elle craint, comme tous les parents, la mort subite du nourrisson, mais se dit que la vie ne pourrait infliger un deuxième drame à Antoine. Simone est toujours disponible au téléphone, et cette présence lointaine rassure Rose.

Le temps, froid et sec, permet d’aller se balader. Rose emmène Lou dans de grandes promenades, et il lui semble que la petite est moins indifférente à ce qui l’entoure. Rose lui parle ; elle, babille. Durant ses déambulations, elle se tait aussi, et pense… à Julian. Ils se sont retrouvés un peu ce week-end, finalement. Il avait l’air calmé et a plutôt bien accepté la nouvelle de son absence de quelques jours. Après tout, il en avait pris l’habitude à l’automne, et ce n’était que pour une semaine, cette fois. Il suffisait d’être un peu patient. Devenait-il philosophe ? Elle lui savait gré de ne pas la culpabiliser, cette fois. D’autant que tous les autres s’y étaient mis le vendredi soir… Cela aurait fait trop à supporter. Malgré une fin de week-end plutôt douce, Rose ne parvient pas à se rasséréner au sujet du couple qu’elle forme avec Julian, que Manon elle-même qualifie d’improbable. Plus le temps passe, plus elle se demande où cela va les mener. Leur entente en dents de scie la fatigue. Et si Manon avait raison ?

 

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