La mélancolie du kangourou (French Edition)

Laure Manel · Chapitre 14 sur 69

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La mélancolie du kangourou (French Edition)

13. Être seule

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Être seule

 

La journée du mardi s’est bien passée. Assez pour que Simone confirme son départ d’aujourd’hui. Ses valises attendent déjà dans le couloir quand Rose arrive. Il est 7 h 30, Lou dort encore. Pendant le thé qu’elles partagent toutes les deux, la grand-mère ne manque pas de formuler les dernières recommandations.

– Comme nous l’avons convenu, je me permettrai de vous appeler sur la ligne de la maison… de temps en temps. Cela me rassurerait beaucoup d’avoir en plus votre numéro de portable, Rose, car avec mon fils, je m’attends à tout…

Rose griffonne son numéro sur le Post-it qu’elle lui tend.

– Je vais vous donner le mien… En cas de problème, il ne faudra pas hésiter à m’appeler. Je suis morte d’inquiétude. Pas que je ne vous fasse pas confiance, entendez-moi bien. C’est Antoine… Avez-vous vu dans quel état il est ? Mais non, suis-je idiote… vous ne l’avez même pas vu hier… Il travaille trop, on dirait un zombie. J’espère qu’il arrivera à une heure décente pour ne pas vous faire faire des journées de quatorze heures… Je vois bien qu’il n’a même plus le sens des réalités. Il ne faudrait pas qu’il perde pied totalement.

Rose hoche la tête avec politesse. Des journées de quatorze heures ? Elle pense immédiatement à Julian. Enregistre, songeuse, le numéro de portable de Simone dans son téléphone… Cette dernière de la remercier.

– Bon, je vais devoir y aller. Vous embrasserez ma petite-fille chérie, dit-elle la larme à l’œil et les épaules basses en se dirigeant vers la porte d’entrée.

– Je vous promets que ce sera fait. Au revoir, madame.

– Au revoir, Rose, à bientôt.

Elle interrompt l’élan qui la porte vers sa voiture pour lui glisser ce que manifestement elle se retenait de lui dire depuis le début :

– Je n’en reviens pas qu’il vous laisse la responsabilité de s’occuper de sa fille… Vous êtes si jeune !

Rose est décontenancée par ces paroles auxquelles elle ne s’attendait assurément pas après les confidences de Simone.

– Mais… ne vous méprenez pas, ce n’est pas que je n’ai pas confiance en vous, se reprend-elle, je ne serais pas partie, sinon. C’est juste que je trouve le choix de mon fils si… improbable… Je me devais de vous l’avouer, je ne suis pas sûre que vous compreniez le réel enjeu de ce travail. Enfin, je compte sur vous, je n’ai pas le choix de toute façon. Mon mari est perdu sans moi. Je reviendrai dans quelque temps. Au revoir, Rose. Prenez bien soin d’elle.

– Comptez sur moi, assure Rose, désarçonnée.

La jeune fille regarde la mère d’Antoine s’engouffrer dans sa voiture, puis disparaître au coin de la rue. Pousse un soupir de soulagement mêlé de trac. En effet, plus que jamais elle prend vraiment conscience de la responsabilité qui est désormais la sienne : outre subvenir aux besoins physiologiques de la petite, elle devra lui garantir la sécurité affective dont elle est pour l’instant privée…

Ce soir, Rose doit discuter des détails de son contrat avec Antoine. Même si les grandes lignes ont été évoquées, ils n’ont pas pris le temps de le rédiger avant. Tout a été si rapide ! Son optimisme naturel lui permet de ne pas trop s’en inquiéter, mais elle redoute quelque peu la confrontation avec cet homme aussi dur que fragile.

Rose, en pénétrant dans la maison, est assaillie d’émotions contradictoires qui s’entrechoquent dans son esprit : la joie d’être seule avec Lou, le malaise qui l’étreint quand elle entre dans le salon et qu’elle se sent observée par le portrait, l’incompréhension de devoir dépoussiérer des meubles rutilants. Machinalement, comme elle le ferait chez elle, Rose ôte ses chaussures et les pose dans un coin. Elle n’aime rien tant que marcher (et danser) pieds nus et ce, où qu’elle soit. Elle apprécie aussitôt le contact moelleux et douillet du tapis (un calvaire à aspirer, elle s’en doute). Elle s’assied dans le canapé qui tourne le dos à la photo géante, et attend, guettant les premiers sons qui parviendront de la chambre. Attendre ainsi… combien de temps ? Elle pourrait prendre son cahier de cours et se plonger dans l’histoire de la musique de l’Antiquité à nos jours. Mais ce n’est pas ce dont elle a envie à cet instant. Elle se retient d’aller voir Lou, dont elle doit au maximum préserver le sommeil. Elle se retient aussi de sortir dans le jardin, car le soleil matinal de ce début octobre, étonnamment généreux, lui fait de l’œil à travers la fenêtre… et puis non, elle ne se retient pas. Attrape le babyphone et sort sur le perron, descend les trois marches pour se retrouver sur l’herbe, un gazon coupé au cordeau, fin et dense, très agréable à la plante des pieds. Rose inspire profondément. Il manque juste une vue digne de ce nom et tout serait parfait. Le soleil effleure son visage, qu’elle a tourné vers lui, les yeux clos. Elle fait le vide en elle et pense à la vitamine D qu’elle fabrique encore en vue de la famine de l’hiver.

Son téléphone vibre. Un message. Alors ? Elle est partie, la vieille ? Manon… toujours nature, sans filtre. Rose sourit, mais lui répond posément. Amies, mais différentes.

Le babyphone bruisse un peu, lui aussi. Le signal que la journée commence vraiment. Une joie non dénuée d’anxiété s’immisce dans le cœur de Rose.

*

* *

 

La matinée s’est bien passée. Rose a emmené Lou faire un tour de poussette dans le quartier. La petite l’est bien trop pour apprécier visuellement la promenade, mais Rose a de l’enthousiasme pour deux. Pas un envol d’oiseau ou la course d’un chat ne lui a échappé, et elle n’a eu de cesse d’en parler à Lou, comme pour l’éveiller aux joies de l’observation du monde animal, mais aussi et surtout pour poser les prémices de moments de partage, pour que Lou se fasse à sa voix, pour créer du lien.

La petite dort enfin, après de multiples essais infructueux. Rose l’a couchée et sortie du lit à plusieurs reprises. Aurait-il fallu la laisser pleurer ou pas ? Rose ignore quels principes auraient été ceux des parents de Lou, alors elle fait comme elle le peut et se promet de poser la question à Antoine. Doit-elle faire comme elle le sent ou bien… ? Simone avait tendance à ne pas la laisser pleurer ; non pas que ce soit dans la lignée de l’éducation qu’elle a elle-même donnée à ses enfants, mais plutôt par souci de « ne pas en rajouter » vis-à-vis de cette pauvre enfant… Rose se pose tout à coup des questions éducatives. Elle imagine sans peine qu’elle va être confrontée à certaines situations, où elle devra choisir de se comporter d’une façon qui n’aurait peut-être pas été celle de Raphaëlle. Se dit qu’elle devrait peut-être potasser une bible du style « Élever votre enfant de 0 à 3 ans ». Finalement, elle se sent relativement ignorante de tout cela, même si elle a déjà gardé des enfants. Elle prend conscience qu’elle n’est pas juste une « gardienne d’enfant » cette fois, et qu’elle va devoir s’occuper de Lou bien plus que son propre père, qui lui délègue en quelque sorte sa mission éducative.

 

Ces considérations s’estompent alors qu’elle entre dans la suite parentale pour y faire le ménage. C’est la partie de la maison qui lui inspire le plus de malaise. Là où Raphaëlle est la plus présente. Ses effets personnels y sont plus nombreux qu’ailleurs. Il reste des vêtements portant sans doute son odeur ; sa robe de chambre en satin est toujours accrochée à un portemanteau. Il y a aussi de multiples photos qui constellent un mur de la chambre et qui brossent le portrait d’un couple heureux, une sorte d’historique, depuis leur rencontre jusqu’aux derniers moments de la grossesse en passant par les vacances et les fêtes de famille, leur mariage… Rose les étudie avec une curiosité coupable, un voyeurisme assez laid. Elle est là pour faire le ménage, pas pour être la spectatrice d’un film en images fixes qui ne lui appartient pas.

Mais le lit est tiré à quatre épingles, et le sol déjà immaculé. Pour le principe, elle astique la douche et le lavabo puis s’enfuit du lieu avec un nœud à la gorge. Si elle le pouvait, elle n’entrerait plus ici.

 

*

* *

 

Il est presque 20 heures quand Antoine arrive. Heureusement qu’il devait faire un effort pour rentrer de bonne heure afin de leur laisser le temps de discuter… Lou est dans son transat, il lui adresse un coup d’œil lointain. Pas un mot, encore moins un bisou. Rien. C’est sec et ça serre le cœur de Rose. Elle se dit qu’en plus de s’occuper de la petite, elle va devoir veiller sur le père et s’assurer qu’un jour il trouve le chemin du cœur de sa fille… Si c’est possible. La situation de Lou lui paraît tellement désespérante qu’elle ne fixe aucune limite à son employeur : oui, elle se rendra disponible autant que possible. Il lui explique qu’il part quelques jours tous les deux mois environ, et veut être sûr qu’il pourra compter sur elle. Bien sûr… Il lui précise qu’il a en général une réunion tardive ou un dîner d’affaires, ou les deux, chaque semaine, mais pas le même soir. Oui, il pourra compter sur elle. Il lui propose de payer grassement ses heures supplémentaires, c’est-à-dire passé 19 heures. Elle ne dit pas non. Évidemment. Il a au moins l’élégance de ne pas la prendre pour une employée corvéable à merci et de ne pas se comporter comme un patron exigeant et ingrat qui considèrerait que tout lui est dû en échange d’un salaire basique.

Elle dit oui à tout. Et rentre chez elle préoccupée, non pas tant par le volume horaire de son engagement que par la réaction de Julian. Après tout, elle a besoin de cet argent, et elle a à cœur de faire tout ce qu’elle peut pour Lou, pour qui elle éprouve déjà de l’affection. Rose a conscience qu’elle s’est déjà attachée à la toute petite fille, d’une façon bien plus importante qu’elle l’aurait d’abord cru. Elle ne saurait dire si cet état de fait est imputable au bébé lui-même ou au contexte particulier… Est-ce que, si Lou avait retrouvé sa maman le soir, les choses auraient été différentes ? À vrai dire, Rose est bien incapable de savoir d’où vient ce début d’attachement. Toujours est-il qu’elle s’est montrée prête à accepter sans discuter tous les termes du contrat… Évidemment, Julian ne l’entendra pas de la même façon… alors elle choisit de l’épargner : elle l’informera de ses retards et de ses absences à chaque fois le moment venu. Si elle lui annonce maintenant qu’ils se verront à peine dans la semaine, il va lui faire une crise. Elle sait que ce sera difficile aussi pour elle, mais songe à la passion engendrée par le manque et se dit que la qualité est plus importante que la quantité. Elle se compose donc le visage serein de celle qui a décroché un super boulot et se dit que, pour les inconvénients, elle verra plus tard.

 

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