Les démons de Berlin

Fabiano Massimi · Chapitre 11 sur 87

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Les démons de Berlin

Vendredi 24 février 1933

 

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11

 

Il fut réveillé par une voix de femme qui l’appelait.

« Herr Rach ? Herr Rach ? »

Il ouvrit les yeux et fut surpris de se retrouver couché dans un confortable lit à baldaquin, dans une chambre au plafond couvert de fresques. La lumière froide du matin frappait son visage.

« Herr Rach, vous avez de la visite. La police », ajouta la voix. Sauer se tourna pour identifier sa provenance, et tout lui revint soudain en mémoire : le voyage de Vienne à Berlin, la Fafnir de Julian, la pension Linke. C’était la veuve qui l’appelait, depuis le couloir.

« J’arrive », dit-il. Erreur : les mots explosèrent dans son crâne comme des coups de tonnerre, et il dut refermer les yeux.

Tu as bu hier soir, se dit-il en repensant à son duel alcoolisé avec Sandor. Tu as bu et tu as perdu.

Il s’assit dans son lit avec lenteur et circonspection, comme s’il s’agissait d’un tapis de clous. Son champ de vision suivit sans se presser, un peu décalé, comme lié à sa conscience par un élastique détendu. Sauer était assoiffé et moite. Les bruits de la rue – pas, voix, automobiles, trams – lui parvenaient de manière atténuée, ce qui ne les empêchait pas de griffer son crâne comme des crochets métalliques.

Voilà pourquoi tu avais arrêté de boire, se dit-il en portant ses mains à ses tempes comme pour comprimer la douleur, dans l’espoir de la rendre plus acceptable.

On l’attendait. La police, se souvint-il soudain. Pourquoi ? Qu’est-ce que j’ai fait ? Il n’avait pas la moindre idée de la manière dont il avait regagné sa chambre après sa beuverie avec Sandor – il n’avait pas même souvenir d’avoir donné l’adresse à ce dernier. Il y réfléchirait plus tard. Maintenant, il devait se lever, se rendre présentable et quitter cette chambre pour affronter la journée qui l’attendait.

Rosa. Je dois trouver Rosa.

Lorsqu’il prononça mentalement ce prénom, un soupçon subit s’empara de lui. Il bondit jusqu’à sa veste, posée sur le dossier de la chaise, et en fouilla frénétiquement les poches. Il fut soulagé d’y trouver l’enveloppe de Bernie, ainsi que son pistolet.

Puis, après avoir fait une toilette sommaire et s’être changé, il sortit dans le couloir.

Celui-ci était désert, mais un bruit de vaisselle se faisait entendre non loin. Frau Linke devait préparer le petit déjeuner. Sauer se laissa guider par cet indice sonore et se retrouva dans une vaste cuisine qui donnait sur un balcon rempli de plantes. La pièce, aux murs couverts de carreaux couleur crème, était lumineuse, et une grande poêle grésillait sur le feu. La bonne odeur des œufs fit gargouiller son estomac.

« Bonjour », dit Frau Linke en se tournant vers lui.

« Bonjour », lui fit écho l’homme assis à table. Il était âgé d’une quarantaine d’années, grisonnant, et sa grosse moustache en guidon de vélo lui donnait un air débonnaire et un peu désuet. « Vous devez être le nouveau pensionnaire, ajouta-t-il, et il se leva pour lui tendre la main. Je suis Horst Veitchen, représentant en fours, poêles et cheminées, si cela peut vous servir, et aussi pensionnaire extasié de la merveilleuse Frau Linke.

– Il dit ça parce qu’il espère avoir une double ration d’œufs, dit celle-ci en secouant la tête. Avez-vous parlé avec le policier qui vous attend dans l’entrée, Herr Rach ?

– Non, je suis venu directement ici.

– Vous le trouverez au fond du couloir. »

Sauer acquiesça et quitta la cuisine de mauvais gré, l’estomac dans les talons. Il n’était pas particulièrement gourmand et avait dû se forcer pour prendre les kilos nécessaires à son travestissement, mais cela faisait presque vingt-quatre heures qu’il avait le ventre vide et la veuve semblait être un fin cordon-bleu. Si la police n’était pas là pour l’arrêter, il s’accorderait le temps de prendre un solide petit déjeuner.

Dans l’entrée, il découvrit un homme fluet et pâle qui attendait patiemment dans un fauteuil, le regard perdu dans le vide. Ce quinquagénaire glabre portait un imperméable beige, un costume beige, une cravate beige et un chapeau beige. La seule variation chromatique venait de sa chemise, jaune pâle. « Bonjour. Vous vouliez me voir ? » s’enquit Sauer.

L’homme en beige bondit sur ses pieds, comme réveillé par ces mots, et lui tendit la main. « Peter Rach, n’est-ce pas ?

– Tout à fait.

– Je suis le sergent Walther Mann, de la police de Berlin. Bienvenue en ville. Je viens te chercher de la part de l’inspecteur Julian, qui a été retenu au dernier moment. »

Sauer eut un temps d’arrêt. De la part de l’inspecteur Julian ? Il se demandait comment le sergent munichois s’était débrouillé pour autant monter en grade à Berlin. « Ai-je le temps de prendre un petit déjeuner ? demanda-t-il plutôt.

– Bien sûr. J’attendrai le temps nécessaire, je ne suis pas en service aujourd’hui.

– Merci, je ferai vite », et tandis que Mann se rasseyait, il repartit vers la cuisine.

L’inspecteur Julian, se répéta-t-il en s’attablant. Alors comme ça, il est toujours dans la police, et il a même obtenu une promotion. Pourquoi est-ce qu’il ne me l’a pas dit hier ? Il repensa à la remarque de Julian à Vienne – « À Berlin on a des soutiens partout, même dans la police » – et il esquissa un sourire désabusé. Te voilà de retour dans le grand manège des dissimulations, mon cher Sauer.

« Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ? demanda Frau Linke. Préférez-vous du jarret ou du boudin noir ? Et j’ai de l’excellente pilsner.

– Je vous remercie, dit Sauer, mais j’ai oublié de vous prévenir que je ne mange pas de viande et ne bois pas de bière.

– Oh, fit Frau Linke en le regardant avec curiosité. Alors ce sera œufs et choucroute, décréta-t-elle en regagnant le poêle.

– L’homme est ce qu’il mange, commenta Veitchen en finissant de saucer son assiette. Qui a dit ça, déjà ? Marx ? Moi aussi j’évite de manger de la viande le matin, quand je peux. Mais c’est surprenant de la part d’un Munichois ! Ne me regardez pas comme ça : mon métier a fait de moi un vrai détecteur à accents, et le bavarois est inimitable. Ah, pour sûr, un Bavarois qui refuse boudin et houblon, voilà qui a de quoi surprendre, mais je ne me permettrais pas de juger. Et mieux, je vous en félicite, car comme ça il y en aura plus pour moi ! conclut-il. Avez-vous prévu de séjourner longtemps en ville ?

– Deux ou trois jours. Je dois revoir quelques vieux amis, peut-être conclure une affaire, puis je m’en retournerai à Nuremberg.

– Ah ! Nuremberg ! Et dans quel domaine travaillez-vous, si je puis me permettre ?

– Je suis pianiste, improvisa Sauer. Enfin, je l’étais. Maintenant, je me contente de vendre des instruments.

– Voilà qui a l’air fascinant, dit Veitchen mais, au ton de sa voix, il était clair que le sujet ne le passionnait pas.

– Nous avons un piano, intervint Frau Linke en servant à Sauer une assiette fumante d’œufs et de choucroute accompagnée de cornichons du Spreewald et d’un morceau de fromage. Dans la salle où il y a la cheminée. Vous pouvez en jouer, si vous le souhaitez.

– C’est bien aimable à vous, mais je ne voudrais pas déranger les autres pensionnaires.

– Il n’y a que moi ! déclara Veitchen. Et je me couche toujours très tard. Un peu de bonne musique ne serait pas pour me déplaire. »

Sauer inclina la tête. « Alors merci pour votre proposition, Frau Linke. J’en profiterai. »

La veuve lui répondit avec un clin d’œil qui le laissa perplexe, jusqu’à ce qu’il découvre un petit mot à côté de son assiette, à demi caché par sa serviette.

Sauer le glissa discrètement dans sa poche, puis mangea de bon appétit tout en continuant de bavarder avec Veitchen. Après le petit déjeuner, il repassa rapidement dans sa chambre pour lire le mot en paix. Il avait été rédigé par une main masculine et, bien qu’il fût dépourvu de signature, Sauer comprit immédiatement que son auteur n’était autre que son ami Sandor :

 

Remercie ta logeuse : elle s’est montée très compréhensive quand je t’ai ramené hier soir.

Je te ferai signe si j’apprends quelque chose. D’ici là, ne fais confiance à personne, surtout pas à ceux qui portent une plaque.

 

Ne fais confiance à personne, pensa Sauer en soupirant. La règle d’or de Mutti, et voilà où elle nous a menés.

 

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