Les démons de Berlin
Chapitre 62
62
« Désolé, répéta Diels en rangeant son marteau. J’étais obligé. Vous me comprenez, n’est-ce pas ? »
Ligoté à sa chaise, ruisselant de sueur, le souffle coupé par la peur, la main contractée et douloureuse à l’endroit où la corde s’était tendue au point de mordre sa chair, Sauer regardait, hébété, l’endroit de la table où Diels avait abattu son coup, creusant un cratère profond dans le bois.
S’il avait vraiment visé ma main, ne cessait-il de se répéter, elle serait réduite en bouillie.
« J’imagine votre inquiétude, continua Diels d’un ton tranquille et un peu amusé, mais il fallait bien que je leur donne quelque chose. Maintenant, je peux vous libérer. »
Il détacha les nœuds qui tenaient Sauer attaché à la table et à la chaise avec des gestes précis et délicats, puis il lui laissa le temps de se ressaisir, de se lever, de se masser le poignet, en profitant pour promener son regard curieux et scrutateur sur la pièce, comme s’il s’agissait d’une Wunderkammer baroque. « Alors comme ça, Mlle Weiss s’est cachée ici pendant tout ce temps… »
En l’entendant appeler Rosa par son vrai nom de famille, Sauer resta interdit. Il adressa un regard suspicieux à Diels, qui sourit.
« Il n’est pas si difficile de trouver certaines informations, si on sait où les chercher. Vous avez de la chance, car Himmler, lui, ne sait pas où chercher, même s’il est convaincu du contraire.
– Pour qui travaillez-vous ? Goering ?
– Oui, répondit Diels. Et non. Hermann est un ami, un véritable ami, pour autant qu’on puisse l’être dans notre milieu. Il me protège depuis longtemps, et moi je le protège aussi. Malheureusement, il a commis une erreur, il y a quelques années de ça… Asseyez-vous. Discutons.
– Je préfère rester debout, répondit Sauer, réticent à se rasseoir à la table où il avait failli perdre une main. Quelle erreur Goering a-t-il commise ? »
Diels soupira. « Avec ses talents, son savoir-faire, ses connaissances, Hermann était un homme politique parfait pour Weimar. Mais après la guerre, il a choisi le mauvais camp.
– Le Parti, vous voulez dire ?
– Oui.
– Eh bien, je n’ai pas l’impression que cela lui nuise tant que ça. Président du Reichstag, et maintenant ministre de l’Intérieur…
– Dans le mauvais camp, répéta Diels. Savez-vous comment il a fait son choix ? Avec un froid calcul. Une opération mathématique. Quand le moment de décider est arrivé, il ne s’est pas demandé en quoi il croyait, ni ce qui pouvait être utile à son pays. Il s’est demandé : dans quel parti j’ai le plus de chances de faire carrière ? Il avait besoin d’un mouvement jeune, inexpérimenté, mais avec un gros potentiel de développement, un cadre dans lequel il se distinguerait par son charisme et son intelligence. Ça n’a jamais été une question d’idées, juste d’opportunisme. En fin de compte, il a choisi le NSDAP parce qu’il pensait pouvoir gravir les échelons en peu de temps. Il rêvait de devenir un leader incontesté. Voilà son erreur.
– Il n’avait pas tenu compte de Hitler », dit Sauer.
Diels sourit : « Qui tenait compte de lui ? Si je vous montrais son dossier aux archives politiques centrales, vous auriez envie de rire, ou de pleurer. Fin 1931, il n’y avait encore que neuf pages dans son dossier. Neuf pages, vous imaginez ? Cet homme est passé de 3 à 33 % en huit ans presque sans se faire remarquer. C’est incroyable.
– Pourquoi me racontez-vous cela ?
– Parce que vous me l’avez demandé. Je travaille pour Goering, mais pas pour Hitler. Plus tôt on se débarrassera de ce clown, mieux ce sera. Tout le monde le sous-évalue, même maintenant qu’il est chancelier, mais les clowns savent faire leurs tours, et ce sont toujours eux qui rient les derniers. »
Sauer finit par s’asseoir. « Mutti est au courant ?
– De quoi ?
– De votre orientation politique.
– J’espère bien que non.
– Et Johanna ?
– Vous plaisantez ? Un simple agent, et une femme en plus… Non, personne n’est au courant.
– Alors pourquoi me la révélez-vous ?
– Parce que de toute façon vous ne sortirez pas vivant de cette pièce », répondit Diels, changeant soudainement d’expression. Puis il se détendit et sourit à nouveau. « C’est cela que vous vouliez entendre ? »
Sauer repensa à sa terreur quand Diels avait brandi son marteau au-dessus de sa main et l’avait abattu comme une guillotine. « Si vous aviez voulu me frapper, vous l’auriez déjà fait, vous avez eu deux occasions.
– Exact, répondit Diels.
– Pourquoi toute cette mise en scène ?
– Pour mes hommes. Pour Forster et l’agent Johanna Tegel, qui sont maintenant au-dessus de tout soupçon. Et pour vous. Pour vous couvrir avec ce qui va arriver. La situation se corse, Herr Sauer. Dans quelques jours, les élections assureront une large majorité à Hitler, et la liste des hommes à abattre est prête depuis longtemps. Goering m’a chargé, avec quelqu’un d’autre, de la mettre à jour. Communistes, socialistes, bureaucrates, juifs… Des milliers de noms, avec des adresses précises où aller les chercher, et des instructions sur le sort qu’il faut leur réserver. Demain, une circulaire sera envoyée à tous les postes de police de la nation, pour les prévenir qu’une tentative de putsch communiste se prépare, et que la répression doit être impitoyable. Les policiers qui refuseront de tirer à vue seront jugés en cour martiale. Qu’est-ce que cela vous évoque ? »
Sauer serra les dents. « Le Parti prépare son action.
– Oui, bien plus tôt que prévu.
– Les élections auront lieu la semaine prochaine », dit Sauer, se souvenant du plan de Rosa.
Diels réprima un éclat de rire. « Oubliez les élections. Himmler prépare un gros coup avant cette date. Si je vois juste, il voudra éviter la tenue d’élections. Pour renverser l’État de droit. Un geste fort, décisif, qui puisse le promouvoir aux yeux du Führer, et lui donner un avantage définitif sur Goering.
– Quand, alors ?
– Précisément, je l’ignore, répondit Diels. Mais j’ai un soupçon. Savez-vous où se trouve Hitler, actuellement ?
– Quelque part dans la Saxe ? Je sais qu’il n’arrête pas de faire le tour du pays.
– Exact. La campagne électorale la plus coûteuse de l’histoire. Il prend jusqu’à trois avions par jour. Un programme impressionnant, qui se déroule depuis des semaines et ne s’achèvera qu’à la veille des élections. Avec une seule exception, qui mérite d’être soulignée.
– Laquelle ?
– Demain et après-demain. J’ai eu accès à son agenda : le 27 et le 28 février, rien n’est prévu. Hitler regagnera Berlin et y restera pendant quarante-huit heures d’affilée, sans aucun rendez-vous officiel. »
Sauer haussa un sourcil. « Pas même en tant que chancelier ?
– Non. En pleine campagne électorale, après avoir sillonné le pays en long en large et en travers comme un fou, il s’est réservé deux jours de vacances absolues à Berlin. Suspect, non ? »
Très suspect, pensa Sauer, mais les autres explications n’étaient pas à exclure. « Il veut peut-être se reposer avant la dernière ligne droite.
– Peut-être. Ou peut-être pas. En tout cas, la date est significative : le 27 février est un jour particulier pour les nazis, vous devez le savoir. »
La gorge de Sauer s’assécha. Diels était donc au courant de son passé dans les rangs des SA.
« À sa sortie de prison, Hitler a refondé le NSDAP lors d’une cérémonie solennelle à Munich. Le 27 février 1925. Il y a huit ans de ça. Vous vous en souvenez ? »
Sauer s’en souvenait. Il s’en souvenait parfaitement.
« Alors ? conclut Diels en le regardant dans les yeux avec un sourire démoniaque. Croyez-vous que le fait que le 27 février 1933 Hitler s’accorde une pause dans sa campagne électorale pour revenir à Berlin soit une simple coïncidence ? »
Ils quittèrent la pièce par le passage utilisé par Bernie et Sandor – le mécanisme pour l’ouvrir était caché sous le tapis, comme ils le découvrirent bien vite – et se retrouvèrent dans une ruelle que Sauer ne connaissait pas. L’automobile de Diels était garée non loin. Ils la rejoignirent en prêtant attention à ne pas être repérés.
« Dans deux jours votre corps sera retrouvé dans une carrière, dit Diels sans entrer dans les détails. D’ici là, vous ne devez pas vous montrer à la ronde.
– Et Rosa ? Et les autres ?
– Ils sont à l’Alex. Ils seront interrogés par mes hommes. Je les ai prévenus que la fille nous sert vivante. Quant aux trois hommes, je ne peux pas répondre de leur santé. Il faut bien que quelqu’un y laisse des plumes, si on veut rester crédibles. Baissez la tête », conclut-il en démarrant.
Il conduisit pendant un quart d’heure, bifurquant fréquemment, et Sauer fut très vite désorienté. Quand, finalement, la voiture s’engagea dans une ruelle plus sombre et s’arrêta devant un petit bâtiment gris à la façade maculée de taches d’humidité, Sauer aurait été incapable de dire où ils se trouvaient. Ils pouvaient tout aussi bien être à Friederichshain, à Moabit, à Kreuzberg ou à Wilmersdorf. N’importe où dans un rayon de cinq kilomètres autour du cabaret de Bernie.
« Nous y sommes, déclara Diels en descendant de la voiture avec un air circonspect. Attendez ici », et il s’éloigna. Sauer, recroquevillé sur la banquette arrière, fut vaguement tenté de s’échapper, mais cela lui parut vain.
« C’est bon, annonça Diels en revenant. Sortez. »
Sauer obtempéra et le suivit dans l’immeuble. Ils montèrent trois étages et, arrivés au quatrième, ils s’engagèrent dans un long couloir où se succédaient des portes closes, ébréchées, tachées et couvertes de messages injurieux. « Où sommes-nous ?
– Chez des amis », répondit Diels en s’arrêtant devant la porte la plus mal en point de toutes. Il frappa trois coups discrets, suivis de trois coups forts, et encore de trois coups discrets. « Préparez-vous à une surprise », ajouta-t-il, les yeux pétillants.
Au point où on en est, pensa Sauer, je ne vois pas ce qui pourrait encore me surprendre.
La porte s’ouvrit, et il dut revoir ses opinions.
OceanofPDF.com