Les démons de Berlin
Chapitre 67
67
« Et maintenant ? » demanda Sauer sans arrêter de regarder autour de lui dans le petit café sur Unter den Linden où ils s’étaient réfugiés après le désordre qu’ils avaient provoqué au musée. L’horloge accrochée derrière le bar indiquait 11 h 35 : le compte à rebours avait débuté, et aucun d’eux ne savait à quelle heure il s’achèverait.
« Il nous reste les commissariats et les grands magasins, répondit Bernie avec une assurance que Sauer lui envia.
– Si ma théorie est bonne, précisa Sauer.
– Pourquoi elle ne le serait pas ?
– Pourquoi elle devrait l’être ? »
Bernie ne se démonta pas. « Il me semble que plusieurs éléments vont dans ton sens. Le musée était sans doute une cible, tout concordait : la date, le concert, le tableau… Tu savais que Hitler l’adore ?
– L’Île des morts ? demanda Sandor.
– Oui, une vraie fixette. Il a même embauché un ami à moi qui est marchand d’art pour qu’il convainque le propriétaire de le lui vendre. Il voulait le payer avec l’argent du Parti, évidemment. Mais le propriétaire, c’est un Suisse, ne veut pas en entendre parler. On peut imaginer que son projet était de mettre le feu au musée pendant le concert et de profiter du désordre pour voler le tableau.
– Risqué, commenta Sauer.
– Nazi, rétorqua Bernie en haussant les épaules. De toute façon, si ta théorie n’est pas la bonne, on n’a aucune piste. Si c’est la bonne, on a une chance de les arrêter. Il me paraît clair qu’il faut parier là-dessus. »
Sandor ricana et secoua la tête : « Voilà pourquoi vous, les juifs, vous dirigez le monde… »
Bernie esquissa une révérence ironique et poursuivit son raisonnement : « Donc, si, comme on peut l’espérer, c’était le seul musée qu’ils visaient, l’affaire est réglée. Les commissariats sont hors de notre portée, on aura besoin d’un coup de main de tes collègues, dit-il en se tournant vers Sauer.
– J’aimerais autant les tenir à l’écart tant que leur intervention n’est pas indispensable.
– Sage idée. Ce qui nous laisse les grands magasins. Il y en a plusieurs à Berlin, mais si vous vouliez faire un gros coup d’éclat, lequel vous frapperiez ?
– Un de ceux du centre-ville, répondit aussitôt Sandor. Un de ceux à la mode. »
Bernie approuva avec conviction. « Moi aussi. Mettre le feu à une boutique de la périphérie, ce ne serait pas pareil. Si tu veux te faire remarquer, tu vises l’Alte Nationalgalerie, l’Île des morts.
– Wertheim ? hasarda Sandor. Le KaDeWe ?
– Oui, ou Tietz, fit Bernie. Ce sont les trois plus grands.
– Ils appartiennent tous les trois à des juifs, non ?
– Sandor, tu m’as l’air un peu obsédé par ça. Je dois commencer à me faire du souci ?
– Ce sont les seuls grands magasins importants ? intervint Sauer.
– Au centre-ville, oui. Les autres ne sont pas assez connus pour frapper l’opinion publique s’ils sont visés pour des raisons politiques.
– Pourtant, les communistes ne reprochent rien aux juifs, non ?
– Les communistes, non. Par contre, les Russes, par le passé…, répondit Bernie. Et puis, dans ce cas, ce qui compte, c’est qu’il s’agit d’entreprises capitalistes. Himmler est malin, il a bien fait son choix : l’art bourgeois, les temples du commerce, le bras armé du gouvernement… Si j’étais un terroriste communiste, je viserais les mêmes objectifs.
– Le problème, intervint Sandor, c’est que Wertheim, Tiez et KaDeWe, ça fait trois endroits. Il faut qu’on se sépare.
– Je ne crois pas que ce soit une bonne idée, réagit instinctivement Sauer.
– Tu en as de meilleures ? »
Un court silence suivit, puis Sandor reprit : « On en choisit un par tête, et on fait comme au musée : on trouve un point faible, on provoque un petit dommage sans conséquence, puis on passe un coup de fil anonyme. Grand magasin fermé, attentat évité.
– Ou, au moins, attentat sans victimes. Bon, entendu, on se sépare. Vous avez des préférences ? » demanda Sauer en consultant l’horloge au mur. Il était 11 h 50. Était-ce trop tard ? Trop tôt ?
« Moi oui ! s’exclama Sandor, le visage rayonnant. J’ai une amie qui travaille chez KaDeWe. Je pense qu’elle sera contente de recevoir ma visite, après tout ce temps…
– Tu es vraiment impayable… », souffla Bernie.
Une demi-heure plus tard, Sauer était devant le Wertheim. Il traversa le hall, couvert par une grande coupole de verre multicolore, et se dirigea vers l’escalier central. Le premier et le deuxième étages étaient consacrés aux vêtements féminins, le troisième aux accessoires et à la parfumerie, le quatrième aux vêtements masculins. L’accès à plus de la moitié de l’espace était interdit par des barrières, le sol couvert de bâches et de tréteaux, où des planches récemment peintes étaient en train de sécher. L’odeur de peinture était encore plus forte que dans la grande salle de l’Alte Nationalgalerie, et Sauer espéra que ce point commun entre les deux lieux était un signe favorable. Se pouvait-il qu’il ait la chance de déjouer le deuxième attentat ?
Il déambula entre les portants, feignant de s’intéresser à la coupe des costumes et à la qualité des tissus. Les ouvriers, sans doute partis pour la pause déjeuner, avaient laissé tous leurs outils sur place. Les clients, une douzaine en tout, ne prêtaient pas attention à lui. Les vendeurs, un quinquagénaire et une femme un peu plus jeune, bavardaient dans un coin. S’étant assuré que personne ne regardait dans sa direction, Sauer franchit les barrières.
Il se dirigea tout droit sur quelques pots de peinture fermés. Sur l’un d’eux était posé un pinceau, taché de la même peinture jaune que sur les murs : ce pot avait été utilisé récemment. D’un geste vif, Sauer déplaça le pinceau, ouvrit le pot, plein aux trois quarts, et approcha son visage. Aussitôt, ses yeux piquèrent, et il renifla plus fort, sans savoir ce qu’il cherchait. Quelle odeur pouvait bien avoir le phosphore, s’il en avait une ?
Soudain, il eut une idée. Il repéra un pot encore fermé, et, en se servant du manche du pinceau comme levier, il réussit à l’ouvrir après plusieurs tentatives infructueuses. Il huma la peinture, puis revint au premier pot pour comparer. L’odeur était différente.
Son cœur se mit à battre la chamade. Il y avait quelque chose dans le premier pot de peinture. Peut-être qu’il avait raison, que c’était bien là que le phosphore avait été ajouté.
Peut-être que tu as visé juste. Peut-être que cette fois tu as eu de la chance.
À ce moment précis, il entendit des pas dans son dos, qui arrivaient droit sur lui. Tous ses doutes sur sa chance s’évaporèrent aussitôt.
OceanofPDF.com