Les démons de Berlin

Fabiano Massimi · Chapitre 2 sur 87

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Les démons de Berlin

Chapitre 2

2

 

 

« Rosa ? »

La voix de Rach fut couverte par une cascade de notes.

« Rosa, c’est toi ? »

La Sonate no 2 de Rachmaninov envahissait les lieux dans un flot régulier, seulement interrompue de temps en temps par une note manquante, et Rach savait bien pourquoi.

Il avança d’un pas, son pistolet toujours braqué devant lui. Dans l’entrée exiguë qui accueillait les visiteurs avec une vieille gravure de Vienne assiégée par les Turcs, il y avait un guéridon où était posé un cendrier utilisé comme vide-poches : pièces de monnaie, mouchoirs, crayon à papier et, bien visible avec son reflet chromé, une clé.

À sa vue, une flamme d’espoir s’alluma dans la poitrine de Rach.

Il baissa son arme et se précipita vers la cuisine. « Rosa ! » appela-t-il plus fort. La musique ralentit, comme en réponse à son appel, mais elle reprit aussitôt. C’était un passage plus ardu, voilà pourquoi le rythme avait changé. Pourtant, Rosa n’avait jamais eu de difficultés à jouer la Sonate.

Rach leva à nouveau son arme. Il regarda la porte conduisant au salon, en face du poêle en fonte et de l’évier en céramique. Il n’avait pas souvenir de l’avoir fermée la veille au soir, mais maintenant elle l’était, lui masquant la vue du piano et de la personne qui en jouait. Bien que son espérance fût tenace, Rach avait à présent la certitude qu’il ne s’agissait pas de Rosa : son parfum ne flottait pas dans l’appartement, et les doigts qui jouaient le morceau – le préféré de son père et de lui-même – manquaient d’habileté.

Qui est-ce, alors ?

Rach hésita un instant devant la porte, puis il se saisit de la poignée et l’ouvrit brusquement.

« Pas un geste ! » intima-t-il à la personne assise devant le piano : un chapeau en feutre noir, un long imperméable beige. C’étaient des vêtements masculins mais, l’inconnu étant de dos, il restait difficile de savoir s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme.

« Avez-vous entendu ? » demanda Rach en balayant la pièce du regard à la recherche d’éventuels autres visiteurs.

Il n’y en avait pas. Le seul était le pianiste, qui continuait de jouer et de sauter des notes.

Agacé, Rach s’avança jusqu’à ce que le canon de son pistolet soit à quelques centimètres de l’imperméable. « Arrêtez. Les mains en l’air. »

Enfin, la musique cessa. Plutôt que de lever ses mains, la silhouette assise sur le tabouret les posa sur ses cuisses. « Je pensais que vous aimiez ce morceau », dit-elle sans se retourner.

Cette voix fit à Rach l’effet d’une gifle. Même s’il ne l’avait pas entendue depuis un an et demi, il la reconnut sur-le-champ.

« Julian ? » articula-t-il tandis que les questions se chevauchaient dans sa tête.

Qu’est-ce que tu fiches ici ? Comment m’as-tu retrouvé ? Comment as-tu eu les clés de chez moi ?

Le tabouret pivota avec un léger grincement. « Ça faisait un bail, dit le jeune homme avec un sourire moqueur. Mais vous m’avez l’air en forme, commissaire Sauer. »

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