Les démons de Berlin

Fabiano Massimi · Chapitre 66 sur 87

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Les démons de Berlin

Chapitre 66

66

 

Lundi 27 février

 

Grande réouverture

 

Après les récents travaux de rénovation

l’Alte Nationalgalerie rouvre ses portes au public

avec une exposition sur

 

Karl Schinkel et le symbolisme

 

À l’honneur la célèbre série

 

L’Île des morts d’Arnold Böcklin

 

(avec l’aimable autorisation du Kunstmuseum de Bâle)

 

Ouverture des portes à 10 h

Concert inaugural à 18 h

 

Entrée gratuite

 

Un vent glacial soufflait le long du fleuve, sifflant et grondant comme une mer tempétueuse, mais les trois hommes collés contre le mur en brique n’y prêtaient pas attention, concentrés comme ils l’étaient sur l’entrée de l’Alte Nationalgalerie, le musée d’art le plus important de Berlin. Autour d’eux, l’île aux Musées était traversée par un flux incessant de trains, voitures et gens pressés, qui se rendaient à leur bureau comme tous les lundis matin.

« Tu es bien sûr que c’est une des cibles ? demanda Bernie en observant la grande façade de la vieille Galerie nationale, avec ses deux escaliers qui conduisaient à l’entrée néoclassique, un hommage au Parthénon athénien en plein cœur de la capitale prussienne.

– Oui », répondit Sauer, et il indiqua à son ami l’affiche qu’il avait remarquée quelques jours auparavant, quand il était passé là avec Johanna, après leur visite au Damenparadies.

Sandor s’approcha de l’affiche et l’arracha pour la rapporter à ses camarades.

« Une cible bien choisie, commenta Bernie après l’avoir lue. L’art antique, par opposition à l’art contemporain et dépravé que Hitler n’arrête pas de dénoncer.

– Et il y aura du monde, ajouta Sandor. Il risque d’y avoir des morts.

– L’Île des morts, souffla Sauer. Ce doit être ça, leur cible. Les nazis aiment les symboles.

– Si le concert est à dix-huit heures, on est très en avance, dit Bernie. D’ailleurs, il n’est même pas dit qu’ils frappent à cette heure. Peut-être qu’ils veulent seulement faire des dégâts pendant cette journée importante. Obtenir de la visibilité.

– C’est juste, reconnut Sauer.

– Qu’est-ce qu’on fait ? On reste là toute la journée ? On attend que les auteurs de l’attentat arrivent et on essaie de les arrêter ? s’interrogea Bernie.

– Et les autres cibles, alors ? demanda Sandor.

– Commençons par celle-ci, intervint Sauer. D’une certaine manière, c’est l’attentat le plus facile à déjouer. Si les nazis ont l’intention de frapper un lieu public à ses heures d’ouverture mais sans se faire remarquer, ils ont dû préparer leur coup à l’avance, non ?

– Oui, évidemment. Ils ne pourront pas agir à la dernière minute. Le musée ne va plus tarder à ouvrir, il va y avoir du monde tout le temps.

– Sans doute qu’ils sont déjà venus, renchérit Bernie. Si ce que disait Marinus est vrai, ils ont déjà répandu du phosphore là où ils veulent frapper.

– Donc, poursuivit Sauer, on ne peut pas empêcher les préparatifs, seulement éviter qu’ils aboutissent.

– Alors il faut qu’on empêche l’inauguration d’avoir lieu, suggéra Sandor.

– Impossible, objecta Bernie en consultant sa montre. Les portes ouvrent dans une heure, on n’aura jamais le temps de mettre au point une stratégie d’ici là.

– Effectivement, abonda Sauer. En revanche, je parie que le gros du public arrivera dans l’après-midi, ou pour le concert, ce qui nous laisse une bonne marge de manœuvre. »

 

Ils furent parmi les premiers à entrer, peu après dix heures, et étudièrent les lieux : l’escalier d’accès, la série de colonnes doriques, les trois portes en bois noir ornées de panneaux de bronze – des scènes mythologiques et des épisodes glorieux de l’histoire prussienne –, le vaste hall, le grand escalier d’honneur qui conduisait à l’exposition permanente… Chaque espace et chaque détail fut scruté d’un œil critique, à la recherche d’une idée. Le dispositif de surveillance était important, des dizaines de gardiens étaient répartis dans l’immense bâtisse, mais après ces mois de fermeture, ils avaient tous l’air un peu dépaysés, et si contents de retrouver leur public qu’ils se montraient presque trop attentionnés. C’était là le premier point faible que Sauer remarqua.

Le deuxième, évidemment, était les tableaux.

L’Alte Nationalgalerie, née de la collection personnelle du vieil empereur et enrichie par les butins des guerres menées par Bismarck, était devenue au cours du temps un des musées d’art moderne les mieux fournis d’Europe, avec des œuvres de presque tous les grands maîtres des derniers siècles, depuis Goya jusqu’à Friedrich, depuis Le Greco jusqu’à Klimt, et il était aussi le premier à abriter plusieurs toiles des impressionnistes. Ainsi, vu la richesse de ses collections, la visite durait des heures, et il était compliqué de garder à l’œil tous les chefs-d’œuvre les plus connus, bien trop nombreux et trop dispersés. Quand il s’en rendit compte, Sauer se mit à réfléchir à un plan d’attaque. Et, quand il en fit part à ses amis, il fut heureux de s’apercevoir que ces derniers avaient le même genre d’idée en tête.

« Dans les trois dernières salles il n’y a que trois gardiens, commença-t-il.

– Et une trentaine de visiteurs, ajouta Bernie. Qui ont tous des questions.

– Le personnel est très sollicité, commenta Sandor. Mais aussi excité, un peu éparpillé, distrait. »

Tout en parlant, ils gagnèrent la vaste salle centrale du premier étage, consacrée aux œuvres de grandes dimensions. Aussitôt, Sauer sentit l’odeur de peinture fraîche, légère mais tenace, signe que la pièce avait été récemment repeinte. Un coup d’œil à ses compagnons lui confirma qu’ils se posaient la même question que lui : était-il possible de mélanger le phosphore à la peinture ? Et ce mélange restait-il aussi inflammable ?

La salle avait été préparée pour un événement particulier : au milieu, sur douze rangées séparées par un couloir central, étaient alignées plus de cent chaises en bois et velours rouge, toutes tournées vers une estrade rectangulaire, où six chaises accompagnées de pupitres faisaient face aux autres.

Le concert aura lieu ici, pensa Sauer. Puis il tourna la tête et vit le tableau rectangulaire qui occupait seul le mur du fond.

L’Île des morts.

Les trois amis en eurent le souffle coupé. Comme tout le monde en Allemagne, ils avaient vu cette image des dizaines, voire des centaines de fois dans leur vie, mais c’était la première fois qu’ils se trouvaient dans la même pièce que l’original, et cette pensée les bouleversa. Certes, il existait depuis longtemps des méthodes pour reproduire et diffuser les œuvres d’art à l’infini, mais l’émotion de contempler la véritable œuvre restait unique.

Ils traversèrent la salle pour mieux l’admirer. Deux gardiens surveillaient le tableau, et un ruban tendu entre les murs tenait les visiteurs à distance. Ainsi, le public ne pouvait pas s’approcher de l’œuvre d’art, mais bien que les dimensions de cette dernière soient relativement modestes – un mètre sur un mètre et demi environ –, elle exerçait un tel pouvoir sur l’observateur qu’elle paraissait immense.

« Quelle émotion », chuchota Bernie en fixant la fameuse scène : une île rocheuse au centre d’une lagune immobile, de hauts cyprès inquiétants tout autour et un muret au ras de l’eau, vers lequel se dirigeait une barque, seulement occupée par un nocher assis à la poupe et par une silhouette représentée de dos, aussi claire et mélancolique que l’aube. Il émanait de cette image si simple quelque chose qui apaisait les pensées, allégeait l’esprit et invitait au silence.

Une paix éternelle, se dit Sauer. La fin de toutes les souffrances.

Il découvrit soudain un détail qui lui avait échappé toutes les fois où il avait vu une reproduction du tableau – qui était peut-être le plus copié depuis des décennies, encadré et accroché dans tous les salons de la bourgeoisie allemande. Curieux, il s’approcha jusqu’au cordon de sécurité et se concentra sur la forme de la barque. Alors il comprit pourquoi elle avait retenu son attention. La proue n’était pas orientée vers l’île, mais dans la direction opposée. Le nocher et sa passagère – pour une raison mystérieuse, Sauer avait toujours tenu pour une évidence qu’il s’agissait d’une femme – n’étaient donc pas sur le point de toucher à l’île, mais ils venaient juste de la quitter.

Voilà pourquoi tu es si mélancolique, pensa Sauer, comme s’il s’adressait au tableau.

Ta paix n’est pas un lieu d’abordage.

C’est un exil.

Les trois amis passèrent de longues secondes devant cette image douce-amère, oubliant brièvement la raison de leur présence en ces lieux.

« J’imagine que ce n’est pas le bon tableau, finit par déclarer Sandor.

– Il y a trop de gens, il attire trop l’attention. Il faut quelque chose de plus confidentiel, renchérit Bernie.

– Et peut-être de plus petit », ajouta Sauer.

Ils quittèrent la salle centrale et continuèrent leur visite, relevant plusieurs éléments d’intérêt : un passage de service caché derrière un rideau, un escalier qui descendait au sous-sol, une série de petites salles rondes, un laboratoire interdit au public. Ce n’est qu’à l’avant-dernière salle qu’ils trouvèrent l’œuvre parfaite.

Aucun d’eux ne connaissait Karl Schinkel, mais ils comprirent que c’était un artiste renommé, puisqu’on lui consacrait une exposition, entre les Espagnols du xviie siècle et les Français de la fin du xixe siècle – une sorte de collection dans la collection, qui comprenait presque cent œuvres : tableaux, dessins et esquisses. Aucun autre peintre n’était autant représenté dans le musée. Quand Sauer lut la brochure qui lui était consacrée, prise sur un présentoir à l’entrée, son intuition se confirma : Schinkel était présenté comme le peintre phare du musée.

Sauer échangea un regard complice avec Bernie et Sandor, et ils passèrent à l’action.

La salle était déserte, à l’exception d’un gardien, un sexagénaire rubicond assis sur sa chaise. Bernie et Sandor firent mine d’admirer une série d’esquisses afin de s’interposer entre le gardien et Sauer qui, à l’autre bout de la salle, cachait la vue d’un tableau avec sa stature. Il s’agissait d’une fantaisie aztèque intitulée Le Temple, qu’il avait choisie pour des questions pratiques – c’était l’œuvre la plus adaptée en raison de ses dimensions, et accrochée à la bonne hauteur pour un homme de sa taille –, mais en l’observant de plus près, il s’aperçut que le sujet était pertinent lui aussi : le temple était entouré par les flammes, et la nuance bleu sombre de l’ensemble laissait supposer que quelque chose de terrible était sur le point d’advenir.

Soudain il entendit des cris derrière lui.

« Va-t’en, sale juif ! siffla Sandor.

– Ne me touche pas ! » répliqua Bernie.

Sauer ne se retourna pas, mais les bruits qui suivirent lui suffirent pour imaginer la scène : une bousculade, un coup d’épaule, le début d’une bagarre, le gardien qui se levait et essayait d’intervenir – « Messieurs ! Messieurs, arrêtez ! » –, Bernie et Sandor qui quittaient la pièce en se tapant dessus, suivis par le gardien.

Maintenant, se dit Sauer, et en un éclair il s’empara de l’œuvre de Schinkel, la décrocha du mur et la glissa sous sa veste, coincée entre son bras et sa poitrine. Puis il passa à la salle voisine, où Bernie et Sandor se roulaient par terre, écarlates, tandis que deux gardiens essayaient de les séparer, sous les yeux effarés d’un troisième. « Salaud ! Usurier ! » criait Sandor, et Bernie serrait ses mains autour de son cou en l’insultant en yiddish.

Dans cette salle se trouvait le passage de service. D’un regard furtif, Sauer vérifia que personne ne regardait dans sa direction, puis il écarta le rideau et s’engouffra dans le couloir étroit, qui devait sans doute conduire à une autre salle du musée, et tira la porte derrière lui. Il n’avait pas l’intention de quitter le musée avec le tableau, seulement de semer la panique. En étudiant les lieux, il finit par trouver ce qu’il lui fallait : une trappe dans le plafond. Il se hissa sur la pointe des pieds et parvint à l’ouvrir : une cachette parfaite.

Quand Sauer ressortit du couloir délesté de son larcin, Sandor n’était plus dans la salle. Bernie, contrit et humilié, expliquait aux deux gardiens qu’il n’avait rien fait de mal, il était venu pour admirer les tableaux, mais ce fou l’avait agressé sans raison et l’avait traité de juif.

« Mais vous l’êtes ? demanda le plus jeune gardien.

– Oui, et alors ? »

L’autre ne dit rien, ce qui était une réponse plus qu’éloquente.

Sauer tourna le dos à la scène et regagna l’entrée, salua la jeune femme à l’accueil, puis sortit et rejoignit calmement la colonnade devant le musée.

Sandor était déjà là, et Bernie ne tarda pas, arborant le sourire satisfait d’un comédien après une représentation triomphale. « Bien joué, dit-il en donnant une bourrade à Sandor.

– Tu n’y es pas allé de main morte, quand même, le rabroua ce dernier.

– Il fallait entendre tes insultes, aussi.

– C’était pour les besoins de la scène. C’est bon pour toi avec le tableau ? demanda Sandor à Sauer.

– Oui. On n’a plus qu’à téléphoner. »

Ils trouvèrent non loin une cabine téléphonique et demandèrent au central d’être mis en relation avec l’accueil de l’Alte Nationalgalerie.

« Allô ? Comment puis-je vous être utile ? s’enquit la jeune femme de la billetterie que Sauer avait saluée peu avant.

– Bonjour, répondit Sandor en forçant son accent. Aujourd’hui, nous allons voler trois tableaux dans votre musée. Le premier, c’est déjà fait, et ça s’est passé sous vos yeux. Le deuxième se volatilisera dans dix-huit minutes. Le troisième, ce sera L’Île des morts. » Et il raccrocha.

Quelques minutes après, l’Alte Nationalgalerie évacuait tout le public sans explications et annonçait une fermeture pour raison de force majeure. Le concert prévu en fin de journée était annulé.

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