Les démons de Berlin

Fabiano Massimi · Chapitre 34 sur 87

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Les démons de Berlin

Chapitre 34

34

 

Quoique spacieux, le bureau était si encombré d’objets qu’il étouffait dans son faste, laissant peu de place à Goering et à son imposante corpulence. Sauer trouva l’homme plus gros qu’en septembre 1931, époque où la morphine dont il abusait l’avait déjà tant fait enfler qu’il était entravé dans ses mouvements. Il remarqua également ses gros cernes noirs, qui lui donnaient un air fantasque et faisaient plus encore ressortir le bleu de ses iris. Le pouvoir use, pensa-t-il. Et l’avidité porte tort, pensa-t-il encore en regardant la pièce qui n’avait rien à envier à une boutique d’antiquaire : bibelots, statues, bustes et tableaux étaient entassés partout, la plupart emballés dans un épais papier marron.

« Excusez le désordre, dit Goering en se levant péniblement. Je prépare mon déménagement, et il faut tout inventorier, dépoussiérer et emballer d’ici à demain…

– Alors finalement vous avez décidé de vous installer au ministère ? demanda Mutti.

– Oui. Je suis navré de quitter le Parlement, mais le ministère de l’Intérieur est une machine très compliquée, il faut la suivre de près, au quotidien. Bien entendu, j’accomplirai mes deux fonctions de front…

– Je n’en doute pas.

– … mais du ministère, j’aurai la possibilité de mieux garder nos amis à l’œil, ajouta Goering avec une étrange lueur dans le regard. Et nous savons combien ce moment est délicat. » Il passa devant Mutti et Sauer, laissant derrière lui un sillage capiteux d’eau de Cologne, et gagna la seule fenêtre de la pièce, à demi masquée par des rideaux de velours rouge, qu’il écarta d’un geste impérieux. De l’autre côté de la fenêtre, la Victoire ailée semblait le regarder droit dans les yeux depuis le centre de la place. « Himmler et son sous-fifre trament quelque chose. Diels n’a pas encore compris ce qu’ils ont derrière la tête, mais je sens que l’étau se resserre. C’est pourquoi je suis très content que vous soyez ici, Herr Sauer.

– Moi ? » s’étonna Sauer, pris de court.

Goering vint se planter devant lui et le toisa. À la surprise de Sauer, il posa une main aussi chargée de bagues que celle d’un prince de la Renaissance sur son épaule. Sauer eut l’impression qu’un rideau de plomb venait de s’abattre sur lui et le faisait s’enfoncer dans le sol. « Vous avez fait du bon travail, à Munich. J’ai beaucoup apprécié la manière dont vous avez dupé Heydrich. Vous savez qu’il a failli y laisser la peau ? C’est bien dommage qu’il ait réussi à s’en tirer ! »

Certes, Sauer aurait désiré que l’Ennemi qui avait failli les tuer Rosa et lui ne s’en sorte pas, mais il était stupéfait que Goering souhaite la même chose. En théorie, il était dans le même camp que Heydrich…

« Himmler écumait de rage, reprit Goering. Je sais que vous aviez trouvé une certaine lettre, et il ne se remet pas qu’elle ait disparu en même temps que vous. Racontez-moi, comment vous êtes-vous débrouillé ? »

Sauer fut tenté de lui répondre la vérité – mais demandez donc à ce cher Helmut Forster, ici présent, ce qu’elle est devenue  –, mais il pensa qu’il gagnerait à s’attribuer du mérite, vu la position dans laquelle il se trouvait. « Je l’ai jetée au feu.

– Au feu ! rugit Goering. Fantastique ! » Et il rit de bon cœur, ses grosses joues tremblant comme de la gélatine tandis qu’il serrait l’épaule de Sauer dans son étau.

Qu’est-ce qu’on fiche ici ? demanda Sauer à Mutti du regard.

Attends, lui répondit ce dernier de la même manière. « Diels a voulu rencontrer Sauer, dit-il ensuite d’un ton grave. À l’Alex.

– Pourquoi donc ? demanda Goering.

– Pour les filles du canal.

– Ah, oui. Les cadavres. La femme que nous cherchons n’était pas l’une d’elles, n’est-ce pas ?

– Non. Pas pour le moment, en tout cas.

– Bien. Nous devons la retrouver avant que Heydrich ne le fasse, et avant que l’attentat n’aboutisse. »

Au mot « attentat », Sauer sentit son cœur tressaillir.

« Avez-vous pris connaissance des complots en cours ? » lui demanda Goering.

Moi oui, répondit intérieurement Sauer. Par contre, je suis étonné que toi, tu sois au courant. « Vaguement.

– Pour le moment, nous n’avons pas identifié l’objectif. Et nous n’avons pas non plus de date précise, peut-être le 3, moins probablement le 4. Si c’était le 4, Goebbels va devenir fou : il organise une journée de réveil national à la veille des élections. Ce serait vraiment un mauvais réveil pour lui », dit Goering, avant un nouvel éclat de rire. Apparemment, le pouvoir usait, mais n’entamait pas la bonne humeur. « En tout cas, ce sera peu avant les élections, et nous savons que les préparatifs sont en cours à Berlin. Les anarchistes, sans doute de mèche avec les communistes.

– Qu’est-ce qui vous fait dire cela ? demanda Sauer.

– Nous avons trouvé des documents, répondit Goering avec un geste vague, comme pour signifier que cela n’avait pas grande importance.

– Une descente à la Karl Liebknecht Haus, expliqua Mutti. L’ancien siège du parti communiste. Hier après-midi, on a passé tout le bâtiment au peigne fin. Dans les caves, on a trouvé beaucoup de documents imprimés, des fascicules, des polycopiés, des tracts. Un appel aux armes imminent.

– Et nous savons que Rosa Rach était impliquée, intervint Goering. Vous vous connaissez, non ? » demanda-t-il à Sauer.

C’est ce que j’ai cru, autrefois, se dit-il. Et, à haute voix : « Oui, on se connaît. »

Le président du Reichstag hocha la tête, satisfait. « Et, ensemble, vous avez battu Heydrich. Cela fait de vous l’homme idéal pour le défier une nouvelle fois. Trouvez la fille avant lui, obtenez d’elle toutes les informations possibles sur l’attentat, et rapportez-les-moi. Si Himmler y arrive le premier, toute la gloire sera pour lui. Il essaie déjà de me virer du nouveau ministère, avant même que j’aie pris mon poste ! Il veut mettre son sous-fifre à la place de Diels. Faire fusionner les services secrets du Parti avec la police nationale. Il a même déjà un nom pour cette nouvelle structure : Gestapo. Cet imbécile imagine qu’il va devenir le maître du pays en deux temps trois mouvements. Mais si j’arrive à le doubler, conclut Goering, ce cher Himmler retournera élever des poulets avec sa bonne femme. Tous les membres du Parti comprendront qui a le don du commandement, et qui est seulement un médiocre arriviste.

– En d’autres termes, reprit Sauer après un instant de silence, vous me demandez de travailler pour vous.

– Tout à fait. Comme votre collègue, répondit Goering en indiquant Mutti. En échange, je vous offre ma protection. Je vous assure que, à l’heure qu’il est, en Allemagne personne n’est mieux protégé que mes amis. »

Sauer dut prendre sur lui pour réprimer l’expression de dégoût qui lui venait en entendant le mot « amis ». Hermann Goering était peut-être le visage présentable du Parti, à des années-lumière de la duplicité de Goebbels et dépourvu de la violence contenue de Himmler, mais il ne fallait pas s’y tromper : bien que noyée dans des litres d’eau de Cologne, la puanteur de soufre rendait l’air de ce bureau somptueux irrespirable. Vous êtes tous des apprentis du diable. Vous êtes tous des démons voraces, qui vous repaissez d’âmes.

Mais il se souvenait du dossier portant son nom entre les mains de Diels, et de ce que Mutti avait dit dans la voiture : sa présence à Berlin n’était plus un secret. S’il voulait retrouver Rosa, il avait besoin d’aide.

« Marché conclu ? » demanda Goering en lui tendant sa main potelée et couverte de bijoux.

Sauer eut un sourire triste. Il avait déjà dû prendre une décision semblable par le passé, et l’homme à qui il avait répondu oui à l’époque était maintenant celui contre qui il allait travailler : Himmler.

« Marché conclu, répondit-il, en se réconfortant à l’idée qu’une parole donnée ne vaut qu’entre personnes civilisées. Je travaillerai pour vous.

– Fort bien, dit Goering en lui serrant la main avec un air rayonnant. Vous ne le regretterez pas. »

Ce qui n’était pas tout à fait faux, car personne ne peut regretter une erreur commise en toute lucidité. Et son âme était damnée.

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