Les démons de Berlin
Chapitre 54
54
Dans son établissement, personne ne l’avait vu depuis deux jours. « Enfin, deux soirs », se corrigea la femme à l’air las qui se tenait à l’entrée du Blau. Cette splendide blonde platine à la tête couverte de bigoudis et au corps parfait révélé par son déshabillé s’était présentée sous le prénom de Johanna, chose qui n’aurait pas manqué d’amuser l’agent Tegel, si celle-ci n’était pas restée au commissariat pour témoigner sur la mort de Julian. « Il n’a même pas appelé, précisa la blonde.
– Son absence vous étonne ? » demanda Mutti.
La femme haussa les épaules. « Il a dû se trouver un nouveau béguin. »
Non sans peine, ils finirent par lui extorquer l’adresse personnelle de Sandor, qui se révéla être un trois-pièces loué à Scheunenviertel, non loin du Monbijoupark. Un quartier chic, où Sandor ne devait pas se vanter de l’origine de ses revenus.
« Le chef de la police habite juste en face, dit Mutti quand le taxi les déposa devant un bâtiment anonyme de Lesenstrasse. Et le maire adjoint juste à côté. S’ils connaissaient les activités de ton ami, ils en feraient tout un plat. Et ensuite ils se précipiteraient dans son club. Sans leurs femmes, bien sûr.
– Que tu es cynique », commenta Sauer en sonnant. Le portier vint ouvrir, avec l’expression altière d’un majordome anglais.
Mutti dégaina aussitôt sa plaque. « Vous désirez ? s’enquit alors l’homme, impassible.
– Est-ce que M. Baraly est chez lui ? » demanda Sauer. Il imaginait que le portier irait consulter les registres d’entrées et de sorties, mais à sa grande surprise ce dernier lui répondit aussitôt que non, M. Baraly n’était pas chez lui, et qu’il n’était pas rentré depuis deux jours.
« Est-ce qu’on peut monter quand même ? demanda Mutti. Vous avez un double des clés, j’imagine.
– Absolument, répondit le portier. Malheureusement, je ne me rappelle plus où je les ai mises.
– Oh, quel dommage. Des troubles de la mémoire ?
– Ça m’arrive.
– Même quand c’est un commissaire de police en service qui vous le demande ? »
Le portier haussa les sourcils, l’air contrit. « L’âge ne fait pas la distinction des rôles et des circonstances, vous m’en voyez bien navré.
– Bien entendu », fit Mutti d’un ton compatissant. Il laissa s’écouler une seconde, vérifia que personne ne passait dans la rue puis, s’approchant du portier au point de le toucher, il reprit : « J’ai un excellent stimulant pour la mémoire, ça vous intéresse ? »
Le portier se contenta de le regarder d’un air dubitatif.
« C’est la douleur », acheva Mutti, et il décocha un coup de genou dans l’estomac de l’homme, qui blêmit et se plia en deux. Mutti le poussa à l’intérieur et entra. « Maintenant, tâche de te souvenir où sont les clés, sans quoi je me verrai contraint de t’administrer une autre dose du Remède Miraculeux du Docteur Forster. C’est compris ? »
« Tu étais vraiment obligé ? demanda Sauer en ouvrant la porte de l’appartement de Sandor.
– Il me semble que oui. On n’a pas le temps de demander un mandat, et si ton ami a vraiment pris ta carte postale pour la donner à Himmler, il me semble pertinent de jeter un coup d’œil à son appartement. Peut-être qu’on y trouvera quelque chose d’utile. »
Ce ne fut pas le cas. À l’exception du lit, d’une table et de trois chaises, l’appartement de Sandor était plus nu que ses danseuses, et quand Sauer tourna un robinet dans la cuisine, l’eau marronnasse qui en sortit en crachotant leur confirma que Sandor Baraly ne faisait pas grand-chose d’autre que dormir dans son luxueux trois-pièces.
« Et encore, il n’y a pas dormi ces derniers temps, dit Mutti en indiquant le lit défait. Il y a de la poussière sur son oreiller.
– Il doit avoir un autre point de chute », conclut Sauer.
Il ne leur restait plus qu’à vérifier dans le sac de Sauer, chez Johanna.
« Tu penses qu’elle a terminé, au commissariat ? demanda Sauer.
– Je n’en sais rien, répondit Mutti. Si elle est la dernière personne à avoir vu Julian vivant, elle va devoir répéter son histoire à pas mal de monde. Ça pourrait prendre des heures. Mais ce n’est pas grave, parce que j’ai les clés. »
Dans le taxi qui les ramenait chez Johanna, Sauer repensa à ce qu’elle avait dit à Mutti ce matin même au téléphone : Julian avait un double des clés. Ce n’était pas le meilleur refuge qui soit, si tout le monde a son jeu de clés, se dit-il, agacé. De toute évidence, Johanna et Julian avaient été ensemble par le passé, et même si maintenant Julian était mort et qu’il ne savait pas exactement ce que Johanna représentait pour lui, Sauer ne pouvait se défendre d’un pincement de jalousie.
Arrivés à destination, ils aperçurent les rubans de la police à l’entrée de la ruelle où le corps de Julian avait été retrouvé, mais ils ne s’attardèrent pas.
Quand ils furent au cinquième étage, Mutti ouvrit la porte métallique de l’ascenseur, laissant passer Sauer le premier, et lui rentra dedans quand ce dernier se figea à deux pas de l’entrée de l’appartement.
« Attention, Siggi, enfin ! grommela Mutti.
– Chut ! » fit Sauer, et, sortant son pistolet de sa poche, il indiqua la porte, qui était entrouverte.
Mutti dégaina son arme à son tour, dépassa lentement Sauer et, de la pointe du pied, il poussa le battant. Ils pénétrèrent dans l’appartement à pas de loup, les oreilles tendues pour intercepter le moindre bruit et en se couvrant réciproquement, comme ils l’avaient fait mille fois à Munich. De l’entrée, ils passèrent au vestibule, puis au couloir principal, et entrèrent dans chaque pièce pour s’assurer qu’il n’y avait personne. Rien n’avait bougé depuis la veille au soir : si quelqu’un était passé par là pour fouiller ou cambrioler, c’était quelqu’un de remarquablement discret.
La dernière pièce fut le salon, où Sauer avait raconté à Johanna l’histoire de Geli. Là, en revanche, quelque chose avait changé : non seulement tous les verres du meuble-bar étaient empilés contre un mur, mais une fenêtre était ouverte, et ses rideaux oscillaient au vent glacial.
« Quelqu’un est passé par là, constata Mutti, son pistolet tendu devant lui.
– Oui, mais qui ? demanda Sauer.
– Pas un geste ! » fit une voix féminine, hélas familière, dans leur dos.
Sauer perçut la même surprise chez Mutti, la même amertume.
Quand il se retourna et la vit sur le seuil, son pistolet braqué sur eux et un éclat dur dans les yeux, il ne fut pas vraiment étonné. Après tout, seuls ceux qui se font des illusions sont exposés aux désillusions.
« Pas un geste, répéta Johanna Tegel en serrant la prise sur son Mauser. Je ne voudrais pas que quelqu’un se blesse. »
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