Les démons de Berlin
Chapitre 79
79
Il ouvrit brusquement les yeux. De la fumée flottait tout autour de lui. Il s’assit en toussant – douleur, douleur atroce – et se toucha la tête. Il saignait. Son front était moite. Ses tempes palpitaient, prêtes à exploser. Mais il était vivant.
Rosa, se dit-il. La table.
Il se tourna péniblement et s’agenouilla avec précaution. Il avait comme des éclats de verre plantés dans les nerfs, tout son corps le faisait souffrir, mais il parvint à se redresser en s’appuyant sur un pupitre en bois.
La nausée tourbillonnait dans sa poitrine. Il ne voyait plus que d’un œil. Mais il était vivant.
« Rosa ! » Il se dirigea vers là où il l’avait vue, et enregistra confusément la présence des flammes autour de lui : sur le bureau du président, sur les rideaux derrière lui, sur au moins deux rangées de l’hémicycle.
La salle des séances est en feu.
La fumée le faisait tousser, et il avait dû se casser quelque chose, car une douleur lancinante remontait sa jambe à chaque pulsation.
Où est Veitchen ?
Faisant appel à toutes ses forces, il se traîna jusqu’à deux mètres de la table. Et il les vit.
Rosa et Marinus, étendus par terre côte à côte.
Il s’agenouilla et tendit une main tremblante vers elle.
« Rosa ! » Il tâtonna à la recherche de sa jugulaire.
Elle était vivante. L’espoir ruissela en lui comme de l’eau fraîche.
« Rosa ! » Il la secoua doucement.
Elle ne répondit pas, ne réagit pas. Mais elle était vivante.
Sauer se consacra à l’autre corps. Le jeune homme semblait dormir du sommeil paisible de l’enfance. Était-il mort, lui ?
Non. Le cœur de Marinus battait encore, lui aussi.
« Réveille-toi ! » lui cria Sauer, la gorge enrouée par la fumée.
Il lui administra une gifle, puis une autre.
« Réveille-toi, bon sang ! » répéta-t-il en le secouant comme un pantin.
Marinus s’agita.
D’abord une grimace, puis il se mit à tousser convulsivement.
« Allez ! » cria Sauer.
Le jeune homme ouvrit les yeux.
« On doit partir d’ici », lui dit Sauer. Mais Marinus eut encore besoin de quelques instants. Son regard balaya l’hémicycle, où les flammes remontaient rangée après rangée, rideau par rideau. Le plafond en verre était masqué par une couche noirâtre. « On n’a pas beaucoup de temps. Aide-moi ! »
Marinus hocha légèrement la tête et se saisit de la main que Sauer lui tendait.
« Tu es blessé ? lui demanda Sauer.
– Ce n’est rien. Comment va Rosa ?
– Elle respire, mais elle ne se réveille pas. Il faut qu’on l’emmène dehors. Je ne vais pas y arriver seul. »
Un grincement sinistre se fit entendre au-dessus de leurs têtes. La chaleur ne cessait d’augmenter.
« Vite ! dit Sauer.
– Alors on laisse tout brûler ? demanda Marinus.
– On sort Rosa d’ici, puis on appelle les secours. »
La jeune fille ne pesait pas bien lourd, mais, diminués par leurs blessures, Sauer et Marinus peinèrent à la transporter jusqu’au couloir, dans cette chaleur de plus en plus vive, cette fumée de plus en plus épaisse.
Dès qu’ils eurent franchi la porte et l’eurent refermée derrière eux, la température baissa sur-le-champ, et Rosa ouvrit enfin les yeux.
« Rosa », l’appela Sauer. Elle cligna des paupières et le regarda.
« Siegfried ? »
Sauer se sentit submergé par l’émotion, mais l’heure n’était pas aux sentiments. Le salut était encore loin.
Ils la déposèrent sur un canapé du couloir.
« Tu es capable de te lever ? De marcher ? »
Rosa mit quelques secondes à répondre. « Je crois que oui. » Sa voix semblait fragile, comme fêlée.
« Allons, essaie », dit Sauer, l’aidant à se redresser.
Une rumeur sourde provint de la salle des séances.
« Le plafond, dit Marinus. Il commence à céder. »
Rosa vacillait légèrement, mais elle tenait sur ses jambes.
« Partons, dit Sauer. Les nazis sont peut-être encore dans le bâtiment.
– Partez, vous, moi je reste ici, dit Marinus.
– Quoi ?
– Je vais essayer d’éteindre l’incendie », répondit Marinus en indiquant un rideau sur le côté de la porte.
Sauer vit qu’il cachait une bouteille métallique peinte en orange. Un extincteur. « C’est trop tard, dit-il. On va appeler les pompiers.
– Je peux au moins ralentir l’avancée des flammes. Cherchez un téléphone et donnez l’alarme. Je vous rejoindrai, insista Marinus. Je sais ce que je fais.
– C’est une folie ! Le plafond va tomber d’un instant à l’autre, la fumée va t’intoxiquer.
– Je sais ce que je fais, répéta le jeune homme en s’emparant de l’extincteur.
– Et si les pompiers te trouvent ici ? demanda Rosa. Qu’est-ce que tu leur diras ? »
Un grand sourire éclaira le visage de Marinus.
« Vous ne comprenez pas ce qui se passe. Si le Reichstag brûle, l’Allemagne brûlera aussi. Si on ne l’empêche pas, les communistes seront accusés, et Hitler n’attend que ça.
– Alors, ils ont déjà gagné, rétorqua Sauer. Ça ne sert à rien que tu risques ta vie.
– Je peux essayer de ralentir la progression de l’incendie et de vous faire gagner du temps. Et si je n’y arrive pas, je pourrai toujours endosser la responsabilité. Seul. Pas le parti communiste, mais un homme isolé », dit le jeune homme avec une candeur désarmante. Puis, sans attendre la réaction de Sauer et Rosa, il ouvrit la porte de la salle des séances et s’élança dans l’enfer.
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