Les démons de Berlin

Fabiano Massimi · Chapitre 35 sur 87

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Les démons de Berlin

Chapitre 35

35

 

Tandis que Mutti et Sauer discutaient d’art et de complots au cœur du Reichstag, Johanna ne se tournait pas les pouces. Après avoir garé l’automobile le long des haies de la Platz der Republik, où les deux hommes la repéreraient facilement en sortant du Parlement, elle s’était rendue à la cabine téléphonique la plus proche et avait appelé le commissariat de Potsdamer Platz pour parler à Mann. Celui-ci était absent, mais le collègue qu’elle avait eu au bout du fil l’avait informée que le docteur Meingast avait réussi à identifier les deux premiers cadavres défigurés.

« Anna Pozl et Klara Schatten, annonça-t-elle à Mutti et Sauer quand ils se furent retrouvés. Nous avons les empreintes dentaires de la première, qui était ouvrière dans une filature de Wilmersdorf mais qui, de temps en temps, aimait bien boire gratuitement dans les bars…

– Une prostituée occasionnelle, traduisit Mutti.

– … et elle a été fichée en novembre 1929. La deuxième, elle, a été identifiée par son père. Elle avait disparu depuis des jours, on ne sait pas combien exactement parce qu’ils n’habitaient pas ensemble. Il la cherchait depuis mercredi. Quand il l’a vue, il a éclaté en sanglots. »

Avoir une petite fille, la bercer quand elle a peur, l’élever avec amour, lui apprendre ce qu’on sait, et voir ça après, pensa Sauer. Sauvagement tuée, jetée comme un détritus. « Des points communs ? demanda-t-il, se réfugiant dans les questions de routine pour échapper à ses sombres pensées.

– Juste leur physique et leur âge, entre vingt et trente ans.

– Ça ne nous avance pas beaucoup, commenta Mutti. Une équipe est sur le dossier ? »

Johanna hocha la tête. « Rolf et Jäger.

– Alors on peut être tranquilles. S’il y a quelque chose à trouver, ils ne le trouveront pas. Deux imbéciles de première, expliqua-t-il à Sauer. Ils seraient incapables de trouver un Polonais en Pologne. Mais au moins on peut avoir la certitude qu’ils ne feront pas de dégâts, ils n’en ont pas les moyens intellectuels. Allons donc déjeuner. »

Johanna s’installa au volant et lui demanda : « La succursale ?

– Et que ça saute ! répondit Mutti. J’ai tellement soif que je pourrais boire tout le contenu de la Sprée et de la Havel. »

 

À midi passé, l’air était aussi froid que celui d’une cellule réfrigérante, mais au moins il avait cessé de neiger, et le gris du ciel hivernal s’était effiloché, laissant entrevoir des pans de ciel cobalt. C’était le meilleur moment pour admirer la ville où, sur les façades austères, les grandes fenêtres laissaient entrevoir les intérieurs : plafonds ornés de stucs, suspensions en cristal, bibliothèques en bois sombre remplies de volumes reliés de cuir et d’or. La beauté de Berlin n’était pas aussi évidente que celle de Munich ou de Vienne, il fallait de la patience pour la comprendre. Berlin avait plus le charme d’une dame élégante que d’une jeune fille effrontée, comme quelqu’un avait dit. Sauer, qui autrefois avait trouvé cette ville peu attrayante, se surprenait maintenant à l’apprécier.

Ils arrivèrent à destination, destination qui ne pouvait être qu’une brasserie. Sur ce point au moins, Mutti ne réservait pas de surprises. « Qu’est-ce que tu en dis ? dit-il en montrant à Sauer la façade de l’Englischer Garten. N’est-ce pas magnifique ? »

Sauer scruta l’entrée de la Brauerei sans saisir ce qu’il y avait de si magnifique : la porte était plutôt ordinaire, de même que la grande vitrine. C’est en lorgnant l’intérieur qu’il comprit : les serveuses revêtaient la tenue traditionnelle bavaroise, le Dirndl, court, moulant à la taille, et au décolleté plus que généreux.

« On se croirait à Munich ! » s’exclama Mutti en soupirant d’aise.

Oui, on se serait vraiment cru à Munich, avec les musiciens qui jouaient et les discussions joyeuses de dizaines de clients plutôt éméchés, les chopes de bière perlées d’humidité et les portions fumantes de jarret et de saucisses.

Ils s’installèrent à une table non loin d’une grande cheminée allumée, et quand la serveuse – une bonne femme rubiconde débordant d’énergie – vint prendre leur commande, Johanna se contenta de demander une assiette de légumes et de pommes de terre avec un cidre. Sauer l’imita, remplaçant le cidre par un thé noir, ce qui lui valut un regard déconcerté de la serveuse. C’est alors que Mutti intervint, comme s’il se sentait obligé de compenser : « Betta, ma jolie, pour moi ce sera comme d’habitude, mais en double portion. »

Celle-ci sourit, satisfaite, et posa un regard rayonnant sur ce client qui savait vivre : « Deux brochettes de buffle et deux assiettes de choucroute au vin, donc ?

– Et des pommes de terre comme s’il en pleuvait, ou plutôt comme s’il en neigeait ! »

La serveuse acquiesça et repartit en chaloupant vers le comptoir.

« Tu ne prends pas de bière ? » s’étonna Sauer.

Mutti lui jeta un regard ambigu, et se contenta de répondre : « De l’eau a coulé sous les ponts, mon ami. Beaucoup de choses ont changé.

– Excusez-moi, je vous abandonne deux minutes, je vais me rafraîchir », les interrompit Johanna.

Sauer se leva comme un vrai gentilhomme, mais Johanna sembla piquée de cette attention : elle fronça les sourcils, baissa la tête et s’éloigna sans le remercier.

« Elle n’aime pas les chichis, expliqua Mutti. C’est une forte tête.

– Je m’en suis aperçu.

– Tu sais que c’est la fille de l’adjoint au maire ?

– De Berlin ? demanda Sauer, surpris.

– Non, de New York, se moqua Mutti. Siggi, Siggi, tu m’as manqué. Tu es toujours si sérieux ! Johanna est la fille aînée de Karel Tegel, l’adjoint au maire depuis trois mandats, rejeton de la très haute bourgeoisie de Brandebourg, ami de tout le monde, ennemi de personne. Un homme bien plus puissant que son rôle ne pourrait le laisser supposer. N’oublie jamais que le véritable pouvoir reste dissimulé. »

Mesdames et messieurs, voici Helmut Forster, l’homme le plus paranoïaque du monde.

« Comment ça se fait qu’elle n’ait pas gravi les échelons de la police, alors ? » demanda Sauer.

Mutti le regarda comme si c’était un crétin : « C’est une femme.

– Sans blague.

– Et c’était quand la dernière fois que tu as vu une femme dans la police ? Je veux dire sur le terrain, pas derrière un bureau en train de taper à la machine les rapports des vrais policiers. »

Sauer jeta un regard en direction des toilettes, pour s’assurer que Johanna n’était pas de retour.

« Ce n’est pas un monde fait pour les femmes, dit Mutti. Mais Johanna a décidé de gravir la montagne, et personne, pas même son père, ne réussira à l’en empêcher. Il n’a pas pu faire mieux que lui faire confier les affaires les moins intéressantes. Mais cette fille ira loin, crois-moi. » Il se pencha, comme pour ajouter une confidence : « Aujourd’hui c’est un simple agent, mais un jour ce sera le meilleur détective de l’Alex. Pas la meilleure détective femme, le meilleur détective tout court. »

Leur commande arriva avant le retour de Johanna : deux assiettes de légumes pâlichons et un plat somptueux de choucroute et de brochettes, qui aurait pu rassasier plusieurs personnes. Voyant que la serveuse n’avait pas apporté de bière, Sauer adressa un nouveau regard interrogateur à Mutti, qui confirma : « J’ai arrêté de boire.

– Tu plaisantes ? »

Mutti Forster sans bière, c’était comme le ciel sans soleil, la mer sans sel.

« Je te jure. J’ai arrêté depuis… » Il compta rapidement sur ses doigts, les yeux fixés sur le plafond. « C’est quand que tu m’as tiré dans le pied ? demanda-t-il, pour se fixer un repère.

– Je n’ai pas tiré, répliqua Sauer, se rembrunissant.

– Si, si. C’est la vérité officielle. Tu m’as désarmé et tu m’as tiré dessus, avant de fuir dans la nuit en m’abandonnant dans une flaque de sang. Salaud, dit Mutti avec un sourire de défi, avant de poursuivre d’un ton badin : La bière m’embrouillait le cerveau. Je m’en suis aperçu brutalement, et j’ai décidé d’arrêter. Ça n’a pas été si difficile, en fin de compte. Mais j’ai dû me rabattre sur la nourriture », dit-il en se saisissant d’une brochette d’un geste rapace.

Johanna les rejoignit, et ils passèrent leur déjeuner à discuter des sujets les plus vagues et les plus ordinaires : le temps, l’économie, la politique mondiale.

Ils revinrent vers le cœur de leurs préoccupations à la fin du repas. « Qu’est-il arrivé à Julian ? » demanda Sauer, qui avait attendu une explication jusque-là, en vain.

Mutti soupira, pour une fois peu d’humeur à plaisanter. « Je ne sais pas. J’aimerais bien le savoir, mais je n’en ai pas la moindre idée. Hier soir, je l’attendais chez moi pour huit heures. On devait faire le point sur l’enquête concernant Rosa, expliqua-t-il en jetant un regard furtif à Sauer. Sur les hypothèses qu’on a, sur le temps qu’il nous reste pour la retrouver vivante. Mais à neuf heures il n’était toujours pas là, alors j’ai appelé au commissariat. Introuvable. Et chez lui, ça ne répondait pas. J’ai commencé à me faire du souci. En plus, un de ses indics s’était fait descendre l’après-midi même…

– Kucher, dirent Sauer et Johanna en chœur.

– Mais au téléphone, Julian m’avait assuré que sa mort n’avait rien à voir avec la recherche de Rosa. Selon lui, ce n’était qu’un hasard. Vous y croyez, vous ?

– Non, répondit Sauer. On devait retrouver cet homme précisément à l’endroit où il a été tué, et presque à la même heure.

– Quelqu’un nous a précédés, dit Johanna. Et comme disait Guillaume d’Ockham, envisager deux opérations différentes n’a aucun sens quand une seule suffit à atteindre le même résultat. »

Mutti hocha la tête. « Je suis d’accord avec vous. Kucher savait quelque chose, quelqu’un savait qu’il savait, vous alliez lui parler et découvrir quoi, adieu Kucher.

– Mais Julian disait que Kucher lui avait déjà donné toutes les informations au téléphone. Le rendez-vous devait seulement servir à ce qu’on puisse en parler de vive voix.

– Peu probable. Les indics sont toujours méfiants, et la mort de Kucher prouve qu’ils ont bien raison. Si ce qu’il voulait vous révéler était important, il ne l’aurait pas raconté au téléphone. Et s’il était prêt à se déplacer en centre-ville, c’est qu’il avait appris une information de poids.

– Donc Julian nous a menti, conclut Johanna.

– J’ai eu l’impression qu’il me cachait des choses dès le moment où il est venu me chercher à Vienne, déclara Sauer.

– C’était le cas. Sur ma demande expresse. Tu serais venu à Berlin si tu avais su que son enquête était officielle et qu’il était sous mes ordres ? » fit Mutti.

Bien sûr que non, répondit mentalement Sauer. « Je ne parle pas que de ça, reprit-il. Je l’ai trouvé fuyant, presque absent. Il a décalé tous nos rendez-vous, il avait toujours quelque chose à faire ailleurs, et des informations qu’il devait me révéler plus tard…

– Comme dans le cas de l’indic, dit Johanna. Quoi qu’il sache, il ne nous l’a pas dit, et il ne nous a même pas donné la vraie raison de notre rendez-vous avec Kucher.

– Et maintenant il a disparu, conclut Mutti. Les relevés sur sa voiture ne nous indiquent rien de nouveau. Il n’y a aucune trace de sang, aucun signe de collision. La brique sur l’accélérateur était lourde, l’automobile n’a pas été poussée mais elle est entrée dans l’eau à une certaine allure, entre vingt-cinq et trente kilomètres à l’heure. Si le fond avait été dragué comme il faut, l’auto aurait coulé et adieu Berthe. Mais à cet endroit de la Havel, deux organismes se renvoient l’un l’autre la responsabilité d’entretenir les berges, et c’est comme ça que la Fafnir a pu être retrouvée.

– Mais pas le corps de Julian, fit remarquer Sauer.

– Non, pas encore. »

Sauer eut un sourire sardonique. « Voilà qui est bien commode.

– Comment ça ? demanda Mutti.

– Julian pourrait être vivant, ou mort. Et s’il est mort, il pourrait s’être suicidé ou s’être fait assassiner. Toutes les options restent possibles, et on ne sait pas de qui on doit se méfier.

– On ne le sait jamais, mon trésor, rétorqua Mutti. Mais ce n’est pas notre première préoccupation pour l’heure. Julian, Rosa, les Innocentes, l’attentat… tout est lié, j’y parierais mon salaire. Non, disons la moitié. Mais je suis prêt à parier : l’écheveau est emmêlé, mais il suffit qu’on trouve un fil sur lequel tirer et tout suivra.

– Et si on tirait sur le mauvais fil, et que ça resserrait le nœud au lieu de le défaire ? »

Mutti se rembrunit, déçu que sa belle métaphore ait été détournée.

« Vous êtes tous convaincus que retrouver Rosa résoudra tout, reprit Sauer, mais si c’était au contraire le mauvais pas qui nous jetait dans le gouffre ? »

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