Les démons de Berlin
Chapitre 40
40
Ils se saluèrent à huit heures et demie, Johanna rentra chez elle, et Mutti escorta Sauer jusqu’à sa pension pour qu’il fasse ses bagages. « Si Heydrich se cache derrière tout ça, lui dit-il en se dirigeant vers le tram avec lui, maintenant que ta présence en ville n’est plus un secret, tu es en danger toi aussi. La veuve Linke est dans nos fichiers, c’est une sympathisante communiste qui a d’excellentes raisons de haïr les nazis, je ne crois pas qu’elle te vendra à l’ennemi. Mais Julian a disparu, et maintenant Mann aussi. Il ne faut pas lésiner sur la prudence.
– Où est-ce que tu as l’intention de m’installer ? » demanda Sauer, en suivant Mutti à bord du tram qui venait de s’arrêter devant le commissariat. Maintenant qu’ils se retrouvaient en tête à tête, la colère accumulée ces derniers mois refaisait surface, nettement perceptible dans sa voix.
« Pas chez moi, ne t’inquiète pas. C’est trop le bazar, en fin de semaine. Et en milieu de semaine aussi. Et dès le lundi, en fait. C’est toujours le bazar, et Lina n’est pas là pour passer derrière moi. De toute façon, je suppose que tu ne serais pas tranquille si tu dormais sous mon toit, non ?
– Quel homme méfiant je suis, hein.
– Siggi…, soupira Mutti, avec la voix d’un instituteur patient. Ne revenons pas sur le passé, d’accord ? Pas maintenant.
– Et on le fera quand, alors ? » répliqua Sauer. En entendant le ton monter, les deux femmes emmitouflées debout à côté d’eux se déplacèrent vers le fond du tramway.
« Quand cette histoire sera terminée, proposa Mutti. Maintenant, la priorité est de retrouver Rosa. Ce n’est pas le moment de se disputer. Quand on réglera nos comptes, tu pourras me pousser à l’eau, si tu veux », dit-il en souriant, dans une allusion à la fois où il avait poussé Sauer à l’eau depuis une péniche, à Munich.
Sauer ne répondit pas. Il ne savait pas ce qu’il voulait, il ne le savait plus depuis des années. Autrefois, peut-être, quand il était jeune et aveuglé, il lui semblait savoir ce qu’il voulait, et quoi faire pour l’obtenir. Puis, tout avait tourné au chaos, tout ce qu’il croyait savoir s’était révélé illusoire et ne lui avait apporté que des fruits empoisonnés. Ces dernières années, son seul repère avait été la justice.
« Bon, Siggi. Si tu veux on discute ici et maintenant, et on peut régler cette affaire à coups de poing, comme deux bons amis qui ont eu un différend…
– Un différend ? C’est comme ça que tu appelles une trahison ?
– … mais au fond, tu n’en sais pas beaucoup sur mon compte. Et moi non plus sur le tien. Est-ce que tu m’avais dit qu’autrefois tu as fait partie de leur bande ? Que tu étais un adorateur de la sainte croix gammée de la première heure, et qu’en 1923 tu as même marché avec Hitler sur Munich ? »
Sauer sentit son sang se glacer. Les insectes étaient toujours là, cachés sous le plancher de sa nouvelle vie, il le savait, il ne pouvait pas les oublier : il les entendait gratter contre le bois à longueur de temps, mais il n’osait pas soulever les planches pour vérifier. Il lui était insupportable de les voir. « C’était il y a longtemps, à l’époque je ne connaissais pas la vérité sur le Parti. Je ne suis plus cette personne.
– Eh bien moi non plus, répondit Mutti avec un sourire. Avant de jouer des poings on ferait mieux de faire le point, Siggi. »
Vieux salopard. Tu as toujours su y faire avec les mots, c’est comme ça que je me suis fait avoir. « Donne-moi une seule raison de te pardonner. Une seule raison valable. »
Mutti sourit à nouveau, un peu amer cette fois. « Si tu veux. Elle tient en un mot : famille.
– Et voilà, répondit Sauer, écœuré et vexé par cette basse tentative. J’étais certain que tu tenterais ta chance. Tu es pathétique, permets-moi de te le dire. »
Mutti haussa les épaules. « Peut-être. Mais il se trouve que la vérité est souvent pathétique.
– La vérité…
– J’ai commis une erreur, le coupa Mutti. Une énorme erreur, que je regrette chaque jour. Et j’en paie les conséquences. Tout le monde a ses démons. Mais les pires conséquences, ce sont Lina et les enfants qui les paient. Mon erreur, je l’ai commise en me souciant de leur bien, et je n’y ai gagné que du mal. Tu sais depuis quand je ne les ai pas vus ? Tu sais quand je pourrai les retrouver ? » Il s’interrompit : le tramway ralentissait, ils arrivaient à leur arrêt. « Dommage, dit Mutti. Il nous faudra reprendre cette discussion une autre fois. »
Ils descendirent sur le trottoir du Ku’damm, presque à la hauteur de la rue de la pension Linke. Ils sonnèrent, gravirent l’escalier, et trouvèrent la porte de la pension entrouverte, mais personne pour les accueillir. Sauer guida Mutti jusqu’à sa chambre.
« Dis-moi juste une chose, demanda Sauer en enfilant la clé dans la serrure. Tu étais au courant, pour Rosa ? Tu savais qu’elle était à Berlin ? Tu savais pourquoi ? »
Mutti le regarda droit dans les yeux et répondit sans ciller : « Non, je ne le savais pas. Julian ne m’en a parlé qu’après sa disparition. Je me suis mis en colère : si je l’avais su avant, j’aurais pu faire quelque chose. L’aider. Et on aurait peut-être pu éviter toutes ces morts.
– Tu l’aurais aidée, répéta Sauer, songeur.
– Je l’aurais arrêtée, et probablement sauvée. Ce que j’ai toujours l’intention de faire, si tu me laisses t’aider. La sauver, elle, ainsi que les autres filles de la liste. »
Sauer soupira. Ces mots étaient sensés, justes, ils avaient l’air d’être sincères, mais ils ne suffisaient pas. Néanmoins, pour l’heure, il n’avait pas d’autre choix que de s’en contenter. Il en allait de la vie de Rosa.
Alors il acquiesça et ouvrit la porte sans rien ajouter.
Pour commencer, il fut suffoqué par l’odeur.
Douceâtre. Nauséabonde.
Puis il alluma la lumière et découvrit le corps, posé sur son lit à baldaquin comme sur un bûcher funéraire : entièrement nu, les mains croisées sur le ventre, les cheveux bien lissés de part et d’autre de la tête.
« Non ! s’écria Sauer en se précipitant vers le cadavre.
– Doux Jésus », murmura Mutti.
Peau livide, poitrine immobile, visage réduit à l’état de bouillie de chair d’où toute trace d’humanité avait disparu.
Ils avaient trouvé Maria Hegel.
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