Les démons de Berlin
Chapitre 81
81
Le tunnel partait de la salle des sténographes, juste en dessous de la salle des séances. Quand Sauer et ses amis l’atteignirent, la température montait là aussi, et le plafond avait commencé à noircir. « Ce doit être l’enfer, là-haut », dit Bernie, et ils pensèrent tous à Marinus.
Heydrich et ses hommes avaient dû passer par un autre chemin, car toutes les portes étaient ouvertes, le tunnel était vide et l’accès au palais présidentiel fermé. La trappe dans le local des chaudières n’avait pas été touchée non plus, et les corps des deux SS égorgés par Diels gisaient encore dans le recoin sombre derrière les sacs de charbon.
Ils sortirent à l’air libre. Le ciel au-dessus de Berlin était aussi clair qu’en plein jour, signe que les pompiers n’arrivaient pas à maîtriser l’incendie du Parlement. Ils prirent la voiture de Bernie, garée une centaine de mètres plus loin, où ils se serrèrent tous les six.
« Où allons-nous ? demanda Rosa.
– La ville est trop dangereuse pour vous, répondit Sandor. On va vous déposer à la gare.
– Vous prendrez le premier train qui quitte le pays, compléta Bernie. Vous aviserez plus tard de l’opportunité de revenir, et quand. »
Sauer ne dit rien. Il s’était rendu à Berlin pour retrouver Rosa, et Rosa était dans ses bras. À présent, il voulait seulement mettre la plus grande distance possible entre Heydrich et eux.
« Je pars avec vous, déclara Mutti. C’est trop risqué de rester pour moi. Il est temps que je rejoigne Lina et les enfants.
– Tu vas perdre ton travail », fit remarquer Johanna d’un ton dur. Sauer avait remarqué les regards qu’elle jetait à Rosa et lui, mais il ne savait que faire.
« Mon travail, c’est de remédier aux injustices. D’attraper les coupables et de leur faire payer, répondit Mutti. Je trouverai d’autres moyens pour continuer. »
Ils passèrent devant le Reichstag. La place grouillait de Berlinois qui avaient accouru pour voir leur Parlement en feu, un spectacle hypnotique rendu encore plus terrible par la quantité de machines et d’hommes qui essayaient de dompter les flammes : des dizaines et des dizaines de camions de pompiers, deux navires spéciaux affrétés sur la Sprée, des kilomètres de lances et un déluge qui arrosait la façade comme une cascade, dans l’espoir de sauver le squelette du bâtiment, dont les entrailles étaient déjà perdues. La lanterne de pierre étincelait entre les flammes, la coupole qui la soutenait avait perdu toutes ses vitres et commençait à se déformer, léchée par des langues de feu implacables. L’odeur de brûlé, d’une intensité insoutenable, remplit l’esprit de Sauer de visions apocalyptiques : toute la ville, toute la nation réduite en cendres, un monde de braises sur lequel aucune vie ne repousserait.
Deux berlines noires arrivèrent à pleine vitesse. Elles s’arrêtèrent devant l’entrée principale à proximité des camions-citernes, et Sauer vit deux silhouettes en descendre, une petite et menue avec un chapeau sur la tête, l’autre plus grande, tête nue, avec une moustache reconnaissable même à cette distance. Puis un troisième homme, plus corpulent et gesticulant. La scène fut arrosée d’une pluie de flashs.
« Accélère, fit Mutti en posant une main sur l’épaule de Bernie. Nous n’avons plus rien à faire ici. »
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