Les démons de Berlin

Fabiano Massimi · Chapitre 46 sur 87

Pages du PDF

Les démons de Berlin

Chapitre 46

46

 

Il fut réveillé par des voix.

« Tu es seule ? murmura un homme.

– Ça me regarde », répondit Johanna plus fort, d’une voix agacée.

Sauer s’assit dans le lit, regarda autour de lui. Johanna n’était plus là. La lumière froide du matin perçait entre les épais rideaux de velours.

« Tu étais passé où ? demanda Johanna de l’autre côté de la porte.

– Ça me regarde, répondit la voix, que Sauer reconnut soudain avec un frisson. Il est où ?

– Comment tu veux que je sache ? »

Sauer approcha son œil de la serrure. Dans un premier temps, il ne vit que Johanna de dos, vêtue de son déshabillé en soie. Puis elle s’écarta, et Sauer put voir l’homme à qui elle parlait.

Julian.

Le jeune inspecteur était emmitouflé de la tête aux pieds, avec une grosse écharpe qui couvrait la moitié de son visage, le col de son imperméable relevé et un chapeau à large bord enfoncé sur la tête. Ses gestes étaient circonspects, mais Sauer se demanda pourquoi il parlait à voix basse dans l’appartement. Il se donna aussitôt une réponse à cette question idiote, une réponse qui l’alarma.

« Tu étais passé où ? répéta Johanna.

– Je me cachais, répondit Julian en scrutant la pièce d’un air inquiet.

– De qui ? Et pourquoi ? »

Julian regarda dans la direction de Sauer. « De Mann, répondit-il dans un souffle. Et de ton nouveau petit copain. Ils sont de mèche. Je le sais depuis le début. »

Johanna sembla accuser le coup. « Qu’est-ce que tu racontes ?

– Les filles du canal. C’est eux qui les ont tuées. »

Une sirène se mit à hululer dans la tête de Sauer.

Qu’est-ce qu’il se passe ? se demanda-t-il.

« C’est impossible, déclara Johanna.

– Mann est aux ordres de Sauer. Ils cherchent Rosa pour l’éliminer, pas pour la sauver. Ils nous ont trompés depuis le début, affirma Julian. Ils se sont servis de nous.

– C’est impossible », répéta Johanna plus faiblement.

Sauer ne chercha pas à en entendre plus. Il s’éloigna de la porte, enfila à la hâte ses vêtements, à l’exception de son pardessus et de son chapeau, restés dans l’entrée, puis alla à la fenêtre, qu’il ouvrit précautionneusement. Quand il se pencha pour avoir une idée de la position de la chambre, il fut soulagé de découvrir qu’elle donnait sur une ruelle, et non sur la rue principale. L’immeuble d’en face n’était qu’à quelques mètres, et tous ses rideaux étaient tirés. Personne ne le verrait.

Il devait agir sans tarder. Il était à un étage bien trop élevé pour sauter dans la rue, et il dut s’en remettre à la corniche d’une trentaine de centimètres de large qui courait tout le long du bâtiment. Il enjamba le rebord de la fenêtre sans y réfléchir à deux fois et avança sur la corniche dans la direction opposée à la rue principale.

Ce n’était pas la première fois qu’il se retrouvait dans une situation pareille, et il savait que l’astuce tenait à ne regarder ni en bas ni en haut, et à garder les yeux fixés devant soi. Il marchait comme sur un trottoir, le buste légèrement tourné vers le mur, qu’il caressait de sa main gauche, se servant de l’autre main comme balancier. Quand il eut passé l’angle de l’immeuble, il découvrit une terrasse enneigée de l’autre côté de la ruelle. Elle était un mètre en contrebas de la corniche, à trois mètres de lui environ, et bordée par une rambarde en fer forgé.

C’est une folie, se dit Sauer. Un saut de trois mètres sans élan. C’est impossible.

Il se retourna, craignant de voir apparaître Julian à sa poursuite.

C’est ma seule issue. Il faut au moins que j’arrive à attraper la rambarde.

Il plissa les yeux et la regarda mieux. De là, elle paraissait solide. Au pire, il pourrait s’y rattraper. Et puis le fait que la terrasse soit légèrement en contrebas jouait en sa faveur. Le risque de s’écraser en bas restait considérable, mais il n’avait aucune alternative. Après avoir visualisé son objectif une dernière fois, il s’élança en avant sans se laisser le temps de réfléchir plus longtemps.

Parfois, quand une action décisive ne dure qu’un instant, l’esprit humain l’enregistre en retard. L’événement a lieu, il a déjà eu lieu, mais le cerveau reste encore un peu dans le passé. Sauer ne fut pas vraiment conscient du moment où il se saisit de la rambarde de la main droite, tandis que sa main gauche glissait le long du fer et allait taper contre une saillie de la pierre. Son corps déséquilibré se balança et sa hanche cogna violemment, mais ses pieds rencontrèrent la partie supérieure d’un encadrement de fenêtre, qui lui permit de se stabiliser et d’empoigner la rambarde à deux mains. Alors seulement sa conscience enregistra les événements des dernières secondes, et Sauer, endolori et haletant, comprit qu’il était toujours vivant. Il se hissa sur la rambarde et l’enjamba, se retrouvant sur la terrasse, de la neige jusqu’aux chevilles. Alors il se tourna vers l’immeuble qu’il venait de quitter et vit, soulagé, que ni Julian ni Johanna n’étaient à ses trousses.

Peut-être qu’elle le retient. Peut-être qu’ils ne sont pas complices.

Il se précipita vers la porte-fenêtre qui donnait sur la terrasse. De l’autre côté des grandes vitres, on apercevait un salon plongé dans la pénombre. Sauer se saisit d’une des chaises de la terrasse et, se servant de la bâche qui la couvrait pour atténuer le bruit, il cassa une vitre, puis enfila une main à l’intérieur et, à tâtons, trouva la clé dans la serrure. Au prix de quelques efforts, il parvint à la faire tourner. En tout et pour tout, moins de cinq minutes s’étaient écoulées depuis qu’il avait quitté la chambre de Johanna, et, semblait-il, personne n’était encore lancé à sa poursuite.

Il traversa le salon aux meubles couverts de draps et ouvrit une autre porte pour se retrouver dans un couloir sombre. Après l’avoir parcouru à pas prudents, il atteignit la porte d’entrée. Une douzaine d’enveloppes reposaient sur le plancher, sans doute glissées sous la porte par quelqu’un. La plus ancienne datait du 3 février, presque un mois auparavant, et elle était adressée à un certain Boleslav Sienkiewicz. Sauer se mordit les lèvres : un nom juif. Voilà pourquoi cet appartement semblait abandonné. Selon toute probabilité, M. Sienkiewicz avait quitté Berlin juste après la nomination de Hitler au poste de chancelier. Et Bernie aurait dû faire pareil.

Sur un guéridon à côté de la porte il y avait un vide-poches rempli de pièces et de clés. Sauer les essaya toutes mais aucune n’était la bonne. Alors il fouilla l’entrée du regard et découvrit un meuble à tiroirs quelques mètres plus loin. C’est là qu’il trouva le double des clés, avec une étiquette. Avant de la glisser dans la serrure, il déroba un pardessus accroché au portemanteau, souhaita mentalement un avenir plus riant au propriétaire des lieux, et sortit de l’appartement.

Il avait réussi. En descendant, circonspect, l’escalier de l’immeuble, il sentit son sang bouillonner dans ses oreilles et sa poitrine se gonfler d’euphorie : il avait la sensation d’avoir repris la main sur sa vie. Quelques heures auparavant encore, il se sentait condamné à se laisser porter par le cours des événements et par la volonté d’autrui, et voilà qu’en un instant il s’était libéré de ses chaînes et se retrouvait seul à la barre. Il réfléchirait plus tard au dialogue entre Julian et Johanna, pour le moment le plus urgent était de décider des prochaines étapes. Qu’allait-il faire ? Où irait-il ? Ferait-il appel à Sandor ou essaierait-il de chercher Rosa tout seul ?

Arrivé en bas de l’escalier, il évita la porte principale et chercha une entrée secondaire, qu’il trouva à demi dissimulée derrière la loge vide du concierge. Elle était ouverte et donnait sur un petit couloir mal éclairé qui puait la moisissure et l’huile pour les gonds, jusqu’à une autre porte, métallique et aussi froide que la glace. Sauer l’entrouvrit et comprit qu’elle donnait sur une autre ruelle, ce qui le rassura. Il sortit prestement, tira la porte derrière lui et s’achemina en direction de la rue principale.

Il s’aperçut trop tard qu’il était suivi.

OceanofPDF.com