Les démons de Berlin
Chapitre 29
29
Le troisième cadavre trouvé dans le Landwehrkanal n’était plus à Belle-Alliance Platz. Quand Sauer, Mann et Johanna arrivèrent à la morgue et demandèrent à voir le docteur Meingast, l’infirmier de l’accueil les informa que le médecin légiste avait été transféré en toute hâte le matin même. « Deux fourgons sont arrivés, et ils l’ont embarqué avec les trois corps.
– Quels corps ? demanda Sauer, même s’il se doutait de la réponse.
– Les trois filles sans visage, répondit l’infirmier avec une grimace. Apparemment, c’est une grosse affaire. Le directeur de la police pense que c’est l’œuvre d’un tueur en série, alors tout a été transféré au commissariat central à Alexanderplatz. Cette nuit, un policier qui enquêtait sur ces cadavres est mort.
– Il n’est pas mort », précisa Mann.
L’infirmier haussa les épaules. Pour lui, ça ne faisait pas une grosse différence. « En tout cas, le docteur Meingast n’est pas là », conclut-il.
« Quelle histoire, soupira Mann en allumant une cigarette devant la morgue. Avec la disparition de Julian, ça va faire tout un tintouin. L’Alex va être très surveillé. Je ne sais pas si on arrivera à faire entrer un étranger. »
Sauer réfléchit. « Même pas en me présentant comme un collègue d’une autre ville ?
– Tu as une plaque ?
– Non, je n’en ai plus.
– Alors ça me paraît compliqué. Le chef peut se montrer très rigide.
– Et si on le faisait entrer en tant que suspect ? »
Mann étudia cette possibilité avant de tirer une nouvelle bouffée sur sa cigarette. « Suspect pour quoi ?
– Je ne sais pas. N’importe quoi : vol, arnaque, attentat à la pudeur.
– Non. Il serait pris en charge par les équipes dédiées. Je te rappelle qu’on n’a même plus un bureau, là-bas. »
Un tram passa. Sauer compta quatre miliciens parmi les passagers. « Il faut bien que je trouve un moyen d’y entrer, de m’assurer que ce n’est pas Rosa.
– Eurêka ! s’exclama Mann en écrasant son mégot. On te fait entrer comme indicateur. Tu sais quelque chose sur la troisième fille. Tu dois parler directement à Meingast.
– C’est plausible ? s’inquiéta Sauer.
– Relativement. Et si tu es notre indicateur, c’est à nous de nous occuper de toi.
– Ça se tente, déclara Johanna.
– Eh bien tentons », conclut Sauer.
Au rythme où les cadavres s’accumulaient, chaque minute comptait.
Le commissariat central d’Alexanderplatz, connu sous le nom d’« Alex » mais aussi de « Château Rouge », était un parallélépipède massif couleur rouille de cinq étages de haut surmonté par quatre coupoles, une à chaque coin. Trois d’entre elles avaient surtout une vocation décorative, avec leur façade vert pâle, mais la quatrième s’élevait très haut au-dessus du bâtiment, projetant une longue ombre sinistre sur la ville. Selon les dires de certains, ce n’étaient pas les briques qui avaient donné sa couleur au bâtiment, mais le sang de ceux qui avaient été traînés là de force, et n’en étaient pas ressortis vivants.
À onze heures du matin, la circulation sur la place était si dense, entre les tramways, les fiacres et les automobiles, que l’on se prenait à s’étonner que les accidents ne soient pas plus fréquents. Johanna se gara à quelques mètres du commissariat, devant un magasin de photographies, peu après la grande statue austère de la Justice, dont le bras tendu semblait indiquer les passants. « Tu y vas ou j’y vais ? demanda-t-elle à Mann.
– Tu attires plus l’attention, répondit celui-ci après un instant de réflexion, mais je suis plus connu. Il y a plus de chances qu’ils m’arrêtent.
– Entendu, dit Johanna, et elle quitta souplement la voiture, suivie par Sauer. On fait vite, une demi-heure maximum.
– Je vous attends ici.
– Non. Ne perdons pas de temps : va chez le secrétaire de Hanfstaengl, dit Sauer en lui tendant l’adresse. On a besoin de cette liste. »
Mann hocha la tête et sortit de la voiture pour prendre la place du conducteur. « Rendez-vous à Potsdamer Platz, alors.
– À tout à l’heure », le salua Johanna, puis elle prit Sauer par le coude et se dirigea vers l’Alex.
Ils rasèrent les murs aussi longtemps que possible pour retarder le moment où les sentinelles placées devant le commissariat les remarqueraient, et s’arrangèrent pour arriver devant la porte en même temps que d’autres policiers, suffisamment à distance pour que ces derniers ne prêtent pas attention à eux, et suffisamment près pour donner l’impression de faire partie du groupe. Johanna prépara sa plaque, et Sauer rentra la tête dans ses épaules.
« Bonjour, leur dit un agent en uniforme à côté de la porte.
– Bonjour, répondit Johanna en lui montrant sa plaque. Je travaille au commissariat de Potsdamer Platz. Je suis avec un informateur. »
L’agent regarda Sauer, peut-être pour voir s’il le connaissait. « Avec qui avez-vous rendez-vous ?
– Le docteur Meingast, qui est médecin légiste à Belle-Alliance Platz. » Elle n’en dit pas plus, et cela suffit.
« Allez-y, dit l’agent. Bon travail. »
Une fois qu’ils eurent franchi l’ogive de l’entrée, digne d’une cathédrale, ils se retrouvèrent dans une grande pièce au plafond vitré, sur laquelle donnaient les galeries des différents étages, occupée par des groupes d’hommes engagés dans des discussions animées et sillonnée par des agents en uniforme et des secrétaires en jupe et talons. Sauer repensa à ce que lui avait dit Johanna sur le fait d’être la seule femme policière de la ville. Elle était sans doute aussi la seule femme en pantalon de tout le commissariat central.
« Par là », lui dit-elle. Ils suivirent la direction indiquée par une pancarte où il était écrit CELLULES ET MORGUE, longèrent un grand escalier qui montait à l’étage et empruntèrent un couloir éclairé par des globes suspendus au plafond. Au fond du couloir, un escalier plus modeste conduisait vers les sous-sols.
En bas de l’escalier, les cellules étaient indiquées d’un côté, la morgue de l’autre. Le bureau et la chaise qui étaient placés là, sans doute voués à l’accueil, étaient vides. Après une porte, la pierre du sol céda la place à un carrelage blanc aux joints sombres, signe qu’ils approchaient de la morgue, dont la sempiternelle blancheur contrastait avec la noirceur des pulsions disséquées en même temps que les cadavres. Quelques mètres plus loin, ils se retrouvèrent devant une porte fermée. En lorgnant par ses petites ouvertures rondes, Sauer aperçut un agent en uniforme.
« Il y a quelqu’un », murmura-t-il à Johanna.
La jeune femme regarda à son tour. « Il doit être en faction.
– Tu crois que toutes les salles sont gardées ?
– Non. »
Sauer hocha la tête. Une bonne et une mauvaise nouvelle : si Meingast et les trois corps avaient été transférés d’urgence, il était fort probable que l’agent soit là pour eux ; ils étaient donc au bon endroit. La mauvaise nouvelle était que cet agent constituait une source de problèmes potentiels.
« Qu’est-ce qu’on fait ? » chuchota-t-il.
Johanna regarda à nouveau à travers le hublot. « Il est jeune.
– Oui, et alors ?
– Il est inexpérimenté, très probablement naïf, mais il risque d’être zélé. Il faut détourner son attention. »
Sauer la regarda, curieux. « Tu comptes le séduire ? »
Elle le foudroya du regard. « Tu me prends pour qui ? Regarde plutôt ce que je fais. »
Elle recula de quelques pas, avança vers la porte d’un pas ferme, et s’y cogna le visage.
« Punaise ! » gémit-elle. Puis elle ouvrit la porte d’une main, l’autre main sur son nez, affichant une expression de douleur et de dépit.
L’agent, alerté par ce tapage, vint vers elle.
« Quel est l’imbécile qui a conçu ces portes ? grommela Johanna en continuant d’avancer. Aïe, je ne me suis pas ratée !
– Vous vous êtes fait mal ? s’inquiéta l’agent.
– J’espère que je ne me suis pas cassé le nez…
– Mademoiselle…
– Mademoiselle ? Je suis l’inspecteur Tegel ! Satanée porte, bon sang.
– Faites-moi voir…
– Où sont les toilettes ?
– Les toilettes ? Là-bas, derrière le coin.
– Oh, que j’ai mal, gémit encore Johanna. Je ne me sens pas très bien. Vous pourriez m’accompagner ?
– Oh, oui, bien sûr. Venez. »
Gardant une main sur son nez et jurant à mi-voix, Johanna s’éloigna vers les toilettes, accompagnée de son jeune cavalier.
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