Les démons de Berlin

Fabiano Massimi · Chapitre 71 sur 87

Pages du PDF

Les démons de Berlin

Chapitre 71

71

 

 

La cathédrale de Berlin. C’était la troisième fois en quelques jours que Sauer se retrouvait devant cet édifice, avec sa coupole vert d’eau et son architecture massive allégée par le jeu de sculptures dans le marbre. En revanche, c’était la première fois qu’il était amené à y entrer. Et il n’avait jusque-là jamais entendu parler du célèbre orgue à cent tuyaux construit presque trente ans auparavant par l’un des meilleurs artisans allemands, Wilhelm Sauer. Ce nom de famille était plutôt répandu et, autant que Sauer sache, ils n’avaient pas de liens de parenté.

Arrivé le premier, le chef de la police politique les attendait au pied du grand instrument, absorbé dans la contemplation de la quantité de tuyaux métalliques qui le composaient, attirant le regard du spectateur vers les voûtes de la petite nef, dont les ornements étaient étrangement décolorés et comme piquetés par la grêle. Peut-être qu’il s’agit de la grêle de notes qui se sont élevées au cours du temps, pensa Sauer, pour qui la musique n’avait jamais été un art immatériel.

« Vous en avez mis du temps, leur reprocha Diels sans détacher ses yeux de l’orgue. Les heures sont comptées.

– Cette ville est trop grande, répliqua Mutti. Et ses rues sont trop petites.

– Je croyais que vous étiez au Reichstag. Ce n’est pas si loin.

– On a dû faire un détour à cause de la manifestation. »

Diels hocha la tête, pensif. « La manifestation, l’anniversaire du Parti, la réouverture de l’Alte Nationalgalerie, les directives pour les postes de police, Hitler en ville…, énuméra-t-il, l’air pensif. Comme je vous le disais, Herr Sauer, si quelque chose doit se passer, ça se passera aujourd’hui…

– Nous le savons, répondit ce dernier. Et nous savons aussi quoi. Nous savons pourquoi Heydrich a enlevé Rosa et Marinus. »

Ils mirent Diels au courant de leur théorie sur un attentat au Parlement, insistant sur le cumul d’indices pour lui démontrer sa pertinence. Quand ils eurent fini, l’expression de Diels leur indiqua qu’ils avaient su se montrer convaincants. « C’est pour ça que Goering a changé les gardes du Parlement et qu’il était si pressé de déménager au ministère. » Un sourire admiratif se dessina sur ses lèvres.

« Tu penses donc que c’est plausible, toi aussi ? demanda Mutti.

– Très plausible. Ça ressemblerait bien à Hermann : mettre le feu à son propre palais, comme Néron.

– S’il est de mèche avec Himmler, dit Sauer, alors Heydrich conduira ses prisonniers dans le Reichstag et il fera en sorte qu’ils soient tenus pour responsables de l’attentat. » Il les fera abattre et laissera leurs corps dans les décombres, ajouta-t-il en son for intérieur, incapable de formuler cette pensée à voix haute.

« C’est probable, effectivement. Himmler est adepte des sacrifices humains : ils permettent de s’attirer les faveurs des dieux, dit Diels. Vous avez une idée de l’heure à laquelle l’attentat devrait avoir lieu ?

– Peut-être à six heures, répondit Johanna, comme le concert à l’Alte Nationalgalerie…

– C’est impossible, décréta Diels. Les activités du Parlement sont suspendues jusqu’aux élections de dimanche, mais les députés peuvent travailler dans le bâtiment jusqu’à huit heures du soir. Les communistes se servent des bureaux comme base, depuis que leur parti n’a plus de siège.

– Alors c’est parfait, non ? demanda Mutti. S’ils sont déjà à l’intérieur et qu’il se passe quelque chose, il sera facile de leur attribuer la faute. »

Diels secoua la tête. « Jusqu’à huit heures, tout fonctionne : il y a les secrétaires, les gardiens, tous les employés… Que des témoins potentiels. Ça se passera forcément après. »

Mutti consulta sa montre. « On a donc une heure et demie pour les arrêter.

– Comment ? dit Sauer. Si on ne peut pas entrer…

– On n’a qu’à faire comme pour le musée, dit Johanna. On passe un coup de téléphone pour prévenir qu’un attentat est imminent. »

La bouche de Diels se tordit dans un sourire sardonique. « Vous imaginez combien de coups de téléphone dans ce genre on reçoit tous les jours ?

– Ils vérifieraient, quand même, non ?

– Ils ne trouveraient rien, et concluraient que c’était encore une fausse alerte.

– On ne peut pas en être sûrs.

– On ne peut pas prendre le risque non plus. »

Sauer opina. « Il a raison, dit-il. Si Heydrich est déjà à l’intérieur, il attendra caché jusqu’à ce qu’il soit sûr de pouvoir passer à l’action, il a dû tout prévoir.

– Donc on ne peut rien faire ? demanda Johanna, exaspérée.

– On ne peut rien faire de l’extérieur, répondit Diels.

– On ne peut pas entrer non plus, répliqua Mutti. À moins qu’avec ton grade ils ne te laissent passer par l’entrée principale ?

– Ça m’étonnerait.

– Mais si les SA te reconnaissent…

– Les SA et moi n’avons pas de très bons rapports, répondit Diels. Je pourrais demander à Nebe, mon adjoint, mais je crains qu’il ne soit impliqué dans ce complot. C’était lui qui était en charge de la fille à l’Alex. Si elle s’est fait enlever, c’est sans doute qu’il est complice.

– Alors on ne peut rien faire », répéta Johanna.

Une lueur diabolique traversa le regard de glace de Diels. « Le Parlement, on peut y entrer par la manière officielle. Ou par la manière officieuse. »

Sauer se souvint soudain de quelque chose que Sandor lui avait dit le soir où il était allé le voir dans son club, et l’espoir renaquit en lui.

Quand elle trouvait la solution à un problème retors, sa mère avait coutume de dire : « Voilà la lumière au fond du tunnel. »

Peut-être que, cette fois, la lumière serait le tunnel.

OceanofPDF.com