Les démons de Berlin

Fabiano Massimi · Chapitre 59 sur 87

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Les démons de Berlin

Chapitre 59

59

 

« Pardonne-moi, murmura Rosa en le serrant de toutes ses forces, comme si elle craignait qu’un vent soudain l’emporte. Je n’aurais pas dû te laisser à Vienne, c’était une erreur. »

Sauer ne savait que dire ni que faire, maintenant qu’il sentait sa tête pressée contre son cœur et son odeur familière, qui l’entraînait dans un tourbillon de souvenirs. Rosa au marché aux victuailles, Rosa dans sa mansarde, Rosa à Döbling, Rosa au piano.

Rosa à l’ambassade russe.

Rosa dans un bordel.

Il prit ses bras et, d’un geste ferme, les détacha de lui sans la regarder dans les yeux. « Qu’est-ce qu’il se passe ici ? » demanda-t-il, tourné vers les autres personnes présentes dans la pièce. « Qu’est-ce que vous faites là, vous deux ? » continua-t-il en fixant Bernie et Sandor.

« Et vous, comment vous nous avez découverts ? demanda Raum en retour. Karl vous a laissé entrer ?

– On peut dire ça comme ça, répondit Mutti en baissant son arme.

– Et le passage ? Vous avez trouvé le bouton derrière le tableau ?

– Ah, il était là, alors. Non, malheureusement, on ne l’a pas trouvé. On a dû improviser. J’espère que vous êtes assurés, Herr Raum. »

Alors que Raum se passait une main dans les cheveux, Bernie et Sandor s’approchèrent de Sauer, les yeux brillants du même éclat. Depuis combien d’années ne s’étaient-ils pas retrouvés ensemble, tous les trois ? Sauer essaya de faire le compte. « La dernière fois qu’on s’est vus, c’était ici, à Berlin…

– En mars 1920 », compléta Bernie d’une voix émue. Puis, après quelques instants d’embarras, il ouvrit les bras et serra son ami contre lui.

« Je te croyais mort, souffla Sauer. Ton associé m’a dit que tu t’étais suicidé.

– Je sais. Excuse-moi, sur le moment il m’a semblé que c’était le plus simple.

– N’imaginons pas le plus compliqué, alors, ironisa Sandor en donnant une bourrade à Sauer.

– Et toi, tu étais au courant et tu ne m’as rien dit ? »

Sandor haussa les épaules.

Mutti intervint avec son rictus inimitable. « Je ne voudrais pas interrompre cette charmante fête entre amis, mais quelqu’un voudrait bien faire les présentations ? Et nous expliquer quel est cet endroit et ce que vous trafiquez avec toutes ces cartes ? »

C’est Rosa qui répondit, le regard voilé d’inquiétude. « Cette histoire a commencé avec moi, alors autant que ce soit moi qui vous la raconte. Vous connaissez déjà Bernie, Sandor et Herr Raum, notre hôte. Lui, c’est Boris, ajouta-t-elle en indiquant le trentenaire aux cheveux roux flamboyant qui portait une tenue à la cosaque. C’est un de nos amis du parti communiste russe. Bast, lui, travaille pour le parti communiste allemand, dit-elle en se tournant vers un homme entre deux âges aux cheveux rares et aux joues rondes. Et lui, c’est Marinus, un camarade hollandais expert en techniques incendiaires », conclut-elle. Intrigués par cette spécialité, les nouveaux arrivés le scrutèrent plus attentivement et ne virent qu’un individu à l’allure parfaitement inoffensive, avec son épaisse chevelure blonde bouclée, son nez épaté, sa large mâchoire et ses joues glabres. Marinus ressemblait à un étudiant, au regard trop doux pour s’occuper de politique ou manipuler des combustibles et des comburants. « Enchanté », dit-il avec un accent flamand prononcé et un sourire débonnaire.

« En techniques incendiaires ? répéta Johanna en regardant Rosa d’un air sévère.

– C’est une longue histoire. Asseyez-vous, je vais tout vous expliquer. » Ils prirent place autour de la table, à part Mutti, qui resta en faction près de la porte.

 

Quand Raum quitta la pièce pour mesurer l’étendue des dégâts dans l’accès au passage secret, Rosa commença son récit.

« Je suis arrivée à Berlin le 13 janvier, commença-t-elle. J’ai pris une chambre dans une pension, et, ainsi que nos plans le prévoyaient, j’ai cherché un contact dans le monde de la nuit. J’avais la liste, fournie par un camarade de Wedding, de tous les établissements de nuit les plus fréquentés par les membres du parti nazi. J’avais notamment pour mission d’intercepter un certain Julius Hafner, qui est un architecte très proche de

Wilhelm Frick, le ministre de l’Intérieur 1. L’idée, j’imagine que Julian vous l’a raconté, était de faire du bruit avec une action visant une institution de la République.

– Un attentat, traduisit Sauer d’un ton un peu méprisant.

– Un signal, le corrigea Rosa. On devait frapper à la veille des élections, le 3 mars, et tâcher de faire en sorte que la faute retombe sur les nazis. Comme ça, les Allemands auraient mieux réfléchi avant de voter, et les autres nations se seraient enfin rendu compte de ce qui se passe dans ce pays.

– Tu en parles comme si ce projet n’était plus d’actualité, fit remarquer Johanna.

– Exact, intervint Boris avec un accent allemand caricatural. Le projet est tombé à l’eau. »

Rosa soupira, baissa les yeux sur une des cartes de Berlin qui recouvraient la table, constellées d’astérisques rouges, bleus et verts. « Pour entrer en contact avec Frick, je me suis mis Hafner dans la poche, expliqua-t-elle. Et j’ai fini par obtenir une invitation à une fête de l’ambassade russe. Apparemment, le ministre apprécie tout particulièrement les blondes, et ses collaborateurs organisent souvent des soirées… spéciales, disons. »

Sauer serra les poings sous la table. « Comme celles d’Arabel, je présume. »

Rosa hocha la tête, sans paraître le moins du monde gênée. « Arabel m’a fourni une couverture parfaite, pendant quelques semaines. Je me suis fait passer pour une de ses filles, mais je pouvais choisir mes clients. Bast et Boris venaient régulièrement m’apporter des renseignements. »

Une couverture, pensa Sauer, et il se tourna vers Sandor comme pour trouver confirmation auprès de lui. Son ami répondit par une moue : Peut-être. Je n’en sais rien.

« Pour la soirée à l’ambassade, on m’a demandé de m’habiller d’une manière particulière et j’ai obtempéré. Ça a été ma première erreur, qui a coûté la vie à plusieurs personnes, dit Rosa d’une voix étranglée. Mais je ne pouvais pas le savoir. Je n’ai pas réussi à séduire le ministre, mais quelqu’un s’est intéressé à moi.

– Heydrich », dit Mutti.

Rosa secoua la tête. « Il n’était pas là. En revanche, il y avait Himmler, et à un moment je me suis aperçue qu’il me fixait. Je ne savais pas pourquoi, mais il ne me lâchait pas des yeux, rien que moi, sans se soucier des autres filles qui me ressemblaient. Il avait peut-être déjà vu mon visage quelque part. Peut-être que Heydrich avait trouvé une photo de moi et l’avait fait circuler. Toujours est-il que je me suis sentie en danger et que j’ai quitté la fête avant la fin. Ça a été ma deuxième erreur. J’ai pris des précautions pour m’assurer que je n’étais pas suivie, mais j’ai été suivie quand même. Quand je suis rentrée dans ma pension, j’étais épuisée et j’avais besoin d’une douche. Celle de ma chambre ne marchait pas bien, il n’y avait pas d’eau chaude, alors je suis sortie pour utiliser celles du fond du couloir. À mon retour, ma chambre était sens dessus dessous, et ma valise avait disparu avec tous les documents que je transportais. »

La température dans la pièce se fit soudain glaciale. Sauer percevait nettement la colère et l’appréhension de ceux qui connaissaient déjà cette histoire. Cependant, le compte rendu des erreurs n’était pas terminé.

« Ces papiers comprenaient des notes qui récapitulaient notre plan dans ses grandes lignes. L’idée générale. La date du 3 mars. Et le lieu le plus probable, celui que j’essayais d’infiltrer : le palais présidentiel.

– Pourquoi cet endroit-là ? »

C’est Mutti qui répondit, comme si c’était une évidence : « Il n’y a qu’un obstacle entre Hitler et le pouvoir : Hindenburg. Le président est le seul à pouvoir former ou dissoudre un gouvernement. Sa disparition provoquerait une crise très utile pour le Parti.

– C’est ça, confirma Bast. Il me déplaît de dire ça, vu que Hindenburg est le premier ennemi du communisme, mais longue vie à lui. Le jour où il mourra, les derniers remparts tomberont.

– Nos projets n’étaient pas sanglants, précisa Rosa. On n’aurait frappé que si on avait la certitude absolue que le président et son équipe étaient absents du palais. On visait le symbole. Sauf que ça, évidemment, ce n’était pas précisé dans mes papiers.

– Si j’ai bien compris, résuma Johanna d’une voix veinée de dédain, les nazis détiennent un document rédigé de ta main qui décrit en détail un attentat contre le président ?

– Une condamnation pour haute trahison déjà signée, commenta Mutti. Ma petite, tu t’es fourrée dans de beaux draps…

– C’est pire que ça, dit Boris.

– Pire que ça ? Comment c’est possible ? »

Dans le silence qui suivit, tous les yeux se rivèrent sur Rosa, qui serra les dents. « Ce plan, répondit-elle d’une voix éteinte, a beaucoup plu à Himmler et à Heydrich. On a un homme au SD, enfin on avait un homme, parce que depuis il a été évincé, mais il a quand même réussi à nous prévenir que l’idée d’un attentat a rencontré un grand succès. Tant et si bien que les nazis ont décidé de la reprendre à leur compte. Ils frapperont la République de manière symbolique peu avant les élections, et ils feront retomber la faute sur la résistance et les communistes, en se servant de mes notes comme preuve.

– Doux Jésus, soupira Mutti en retirant son chapeau.

– Vous savez quel endroit ils visent ? demanda Sauer, accablé.

– Quels endroits, tu veux dire, répondit Rosa. Si on en croit nos informations, il y aura trois attentats. »

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1. Goering était ministre de l’Intérieur pour la Prusse et Frick pour le Troisième Reich dans son

entier.

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