Les démons de Berlin
Chapitre 42
42
La porte de la chambre de Veitchen était entrouverte, comme une invitation dont Sauer et Mutti se saisirent sans y penser à deux fois. Ils constatèrent dès qu’ils eurent franchi le seuil que le pensionnaire avait quitté les lieux : l’armoire, béante, était vide, et aucun objet personnel ne reposait sur les étagères. Seule une feuille de papier se trouvait sur le bord du lit, comme oubliée dans la hâte du départ. Cependant, Sauer ne douta pas un instant que la scène avait été soigneusement préparée, et qu’un message figurait sur cette feuille. Quand il en prit connaissance, un frisson parcourut son échine.
« C’est la liste des Innocentes, déclara-t-il d’une voix éteinte. Des sept Innocentes. »
Mutti s’en saisit. « Anna Pozl. Klara Schatten. Heike Prenzlauer. Maria Hegel. Elfi Moabit. Lotte Erhard, lut-il à haute voix comme pour leur adresser un dernier adieu. Et Rosa Rach. Mais enfin, pourquoi l’avoir laissée ici ? Il ne pouvait pas la mettre dans la main de Maria Hegel, comme le petit mot ?
– Le petit mot, c’était pour nous faire suspecter Heydrich, répondit Sauer, suivant son intuition. La liste, c’est pour nous faire remonter à Veitchen. Pour m’informer que j’avais l’assassin sous le nez depuis mon arrivée. »
Mutti resta un instant silencieux, un phénomène rare chez lui, puis il finit par dire d’un ton stupéfait : « Ils savaient que tu dormirais ici avant même que tu arrives à Berlin.
– Oui », souffla Sauer, pris d’une lassitude infinie. Écrasé, découragé, il s’autorisa à fermer les yeux un instant. Mais, même dans cette obscurité, la vérité étincelait. « Julian était le seul à savoir.
– Non, répondit Mutti.
– Si.
– Je n’y crois pas.
– Il m’a amené ici pour me surveiller. Pour que Veitchen me surveille. »
Mutti secoua la tête. « Non. Pas Julian. Il y a forcément une autre explication. J’en mettrais ma main à couper.
– Alors choisis la gauche, rétorqua Sauer. La main avec laquelle tu tires pourrait encore te servir. »
Mutti était si abasourdi par l’hypothèse de l’implication de Julian qu’il ne sourit même pas à ce trait d’esprit, qu’il ne semblait d’ailleurs pas avoir entendu. Les yeux fixés sur un point indéterminé, il passait sans doute en revue ses dernières entrevues avec l’inspecteur Julian, à la recherche de confirmations, ou de failles, et Sauer se surprit à penser que, s’il faisait semblant – s’il était lui aussi au courant du complot, possibilité qui ne pouvait pas être exclue –, alors il était promis à une grande carrière de comique, certes, mais aussi d’acteur. Mutti finit par se ressaisir pour déclarer d’une voix ferme : « Je n’y crois pas, mais peu importe. Pour le moment, on a deux urgences. La première, c’est découvrir la véritable identité de Veitchen. Si c’est lui qui a massacré Maria Hegel, je doute qu’il soit commis voyageur.
– Et l’autre ?
– L’autre, c’est faire disparaître ce cadavre.
– Quoi ? s’étonna Sauer. On n’appelle pas le commissariat central ? »
Mutti secoua la tête. « Non. Je ne crois pas que Julian nous ait trahis, mais à ce stade il est hors de question de prendre des risques. Je ne sais pas ce qui se trame exactement. Je ne sais pas qui est mouillé, et jusqu’à quel point. Il faut enlever le corps d’ici. Il ne manquerait plus que tu sois inculpé et jeté dans une cellule de l’Alex avant qu’on retrouve Rosa… » Il contempla le plafond, à la recherche d’une réponse à ses hésitations dans les moulures qui entouraient le lustre. « C’est juste que je ne sais pas comment faire. Je pourrais appeler Johanna, mais je ne vois pas en quoi elle nous serait utile. Il est inenvisageable de sortir le corps par la grande porte. Pas dans ce quartier, pas à cette heure. »
Il continua de réfléchir, puis finit par souffler. « Vraiment, je ne sais pas, Siggi.
– Bon, dit Sauer. Moi je crois savoir à qui demander un coup de main. Mais tu dois me jurer de ne pas poser de questions. »
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