Les démons de Berlin
Chapitre 57
57
La façade en verre et en acier du Höllenweg reflétait les lumières de la rue, mais les néons rouge feu qui avaient frappé Sauer le premier soir étaient éteints, et la porte principale fermée. Il était cinq heures de l’après-midi, trop tôt pour les préparatifs de l’ouverture, et on était dimanche. Est-ce que les cabarets aussi restaient fermés ce jour-là ?
Sauer guida Mutti et Johanna dans la ruelle où se trouvait l’entrée des artistes. Cette fois, le gardien aux yeux charbonneux était assis sur les marches avec un collègue aussi musclé que lui. En les voyant arriver, ils les dévisagèrent et se levèrent. « L’établissement est fermé, dit le gardien de sa voix caverneuse.
– Effectivement, on s’en est douté quand on a vu qu’il était fermé, répliqua Mutti.
– On se connaît, intervint Sauer. Je suis venu jeudi, pour m’entretenir avec Herr Raum.
– Et ?
– On voudrait de nouveau discuter avec lui, répondit Mutti. Police, précisa-t-il sans montrer sa plaque.
– Herr Raum est absent, répondit l’autre énergumène d’une voix étonnamment fluette.
– Quand sera-t-il de retour ?
– Plus tard. »
Mutti haussa les épaules. « On peut l’attendre dans son bureau. J’ai souvenir d’un endroit confortable. »
Les deux hommes se placèrent devant la porte, bras croisés. « L’établissement est fermé. Revenez après dix-neuf heures. »
La tension monta brutalement, comme si le taux de testostérone ambiant avait atteint un seuil critique. Les yeux se plissèrent, les muscles se bandèrent, et le lourd silence indiquait clairement un affrontement imminent. Alors Johanna, qui s’était tenue en retrait jusque-là, avança d’un pas, s’interposant entre les deux fronts. « Nous enquêtons sur une affaire urgente, dit-elle posément. Malheureusement, nous avons peu de temps à disposition. Êtes-vous bien certains que Herr Raum ne sera pas là avant dix-neuf heures ? Il serait vraiment important que nous puissions lui parler aussitôt que possible. »
Déstabilisés par la courtoisie de Johanna, les deux hommes s’échangèrent un regard interrogatif, lequel suffit à faire comprendre à Sauer que Raum était déjà sur place. Johanna profita de cet instant d’inattention pour bondir sur les deux hommes, et leur décocher un coup juste au-dessous du sternum. Le souffle coupé, Œil-de-Charbon et son ami se plièrent en deux les mains sur l’estomac, offrant l’opportunité à Mutti de leur assener deux coups de coude dans la nuque, qui les firent s’écrouler dans un gémissement.
« C’était vraiment nécessaire ? demanda Sauer.
– À la guerre comme à la guerre, répondit Johanna, accroupie pour menotter les deux hommes.
– Allons-y », dit Mutti.
Sauer reparcourut de mémoire l’itinéraire jusqu’au bureau de Raum. Une fois arrivés, Mutti voulut baisser la poignée, mais elle résista. « Dommage, soupira-t-il. C’était une belle porte », puis il prit de l’élan et la défonça d’un puissant coup d’épaule.
Dans la vaste pièce vide, les lumières étaient éteintes à l’exception d’une, posée sur le bureau à côté de la verrière qui donnait sur la salle de danse.
« Il n’est pas là, constata Johanna.
– Tu en es bien sûre ? » demanda Mutti. Il renifla par deux fois. « Je sens de la fumée. »
Sauer acquiesça, l’odeur était légère mais perceptible, et il se dirigea vers le cendrier qu’il avait vu sur le bureau. Un mégot y fumait encore. « Il était là il y a un instant.
– Et il est peut-être encore là, répondit Mutti en sortant son arme. Johanna, allume s’il te plaît. »
Une seconde après, la lumière avait envahi toute la pièce, les meubles laqués étincelaient et les spots se démultipliaient dans le grand miroir en face du bureau. Cependant, il n’y avait aucun rideau qui aurait pu cacher un homme. « Il a dû sortir. Il n’y a pas de toilettes, ici, avança Johanna.
– Non, rétorqua Sauer. Il n’est pas sorti. La clé est sur la porte. »
À ces mots, Johanna et Sauer dégainèrent leur arme à leur tour, et tous trois se remirent à scruter chacun des recoins de la pièce.
Ils la passèrent au peigne fin, retournèrent le tapis pour vérifier qu’il ne masquait pas une trappe, et montèrent sur le bureau pour palper le faux plafond. Ils écartèrent les meubles des murs à la recherche d’une porte secrète, mais le papier peint ne présentait aucune discontinuité. Comme le placard fermé par un cadenas d’où Raum avait sorti l’enveloppe de Bernie était trop lourd pour être déplacé, Mutti et Sauer se concentrèrent sur lui, espérant y découvrir un mécanisme quelconque, un bouton qui le ferait pivoter, comme dans les romans d’aventures. Encore une fois, leur recherche s’avéra infructueuse.
« Où diable est-il passé ? » demanda Johanna, reparcourant la pièce du regard.
Le bouton, si bouton il y avait, devait être caché à portée de main, pensa Sauer. Suivant ce raisonnement, il alla s’asseoir dans le fauteuil de Raum et palpa le dessous du bureau. Rien. Ils avaient déjà regardé dans les tiroirs, et le dessus du bureau était vide. « Comment est-ce possible ? » se demanda-t-il à mi-voix.
Il se laissa aller dans le fauteuil, perplexe et découragé. C’est alors que ses yeux tombèrent sur la solution.
Raum n’arrêtait pas de jeter des regards vers le miroir, se souvint-il. Et tu as cru que c’était par vanité.
Mais ce n’était pas pour cela, ou pas seulement pour cela.
Et ce n’est pas seulement un miroir.
Il bondit sur ses pieds. « Mutti, appela-t-il en glissant ses doigts entre le cadre du miroir et le mur.
– Laisse tomber, lui répondit ce dernier. J’ai déjà regardé. Il est collé au mur.
– Impossible, le passage est forcément là, dit Sauer sans cesser de palper le cadre à la recherche d’une manette. Forcément.
– Essaie de pousser le verre, suggéra Johanna. Peut-être que le cadre est fixe, mais que la glace peut pivoter. »
Le conseil était sensé, bien que la surface réfléchissante ne présentât aucune empreinte. « Non, ça ne marche pas, dit-il après avoir essayé.
– Évidemment que ça ne marche pas, répondit Mutti qui étudiait la glace sur le côté, le visage écrasé contre le mur. Regardez : le verre est dans le mur.
– Il est coulissant ! dit Sauer, admiratif.
– D’accord, mais comment on le fait coulisser ? demanda Johanna en palpant frénétiquement le cadre à la recherche d’un mécanisme à pression.
– J’ai trouvé ! fit Mutti, triomphant. Poussez-vous. »
Sauer et Johanna s’écartèrent, fixant l’endroit que Mutti regardait juste avant, à la recherche de la solution qu’il avait devinée. Cependant, la solution n’était pas sur le cadre, mais dans la main de Mutti.
Avec un fracas retentissant suivi d’une cascade de bris de verre, le miroir explosa en mille morceaux sous leurs yeux, révélant une ouverture étroite dans le mur. « Rossignol universel », déclara Mutti en montrant son pistolet, un grand sourire aux lèvres. Avec le chahut qu’ils venaient de faire, les minutes étaient comptées.
Enjambant les éclats de verre acérés, Sauer passa la tête dans l’ouverture, qui se révéla être un interstice d’un mètre de profondeur et de deux mètres de haut. « C’est le début d’un couloir, informa-t-il ses acolytes. À droite c’est bouché, mais à gauche il continue sur quelques mètres. Il y a de la lumière au fond. »
Il s’engagea à tâtons, le cœur battant à tout rompre, les oreilles tendues. L’endroit d’où provenait la lumière était en réalité un tournant du couloir qui, après un angle droit, se poursuivait vers une source lumineuse plus puissante, un spot orange fixé sur un second tournant à angle droit. Après quoi, il continuait sur sept ou huit mètres avant de s’achever sur un mur tapissé d’une sorte de duvet collant, que Sauer palpa. À mi-hauteur sa main rencontra un crochet métallique.
Une poignée.
« Qu’est-ce que c’est ? demanda Mutti.
– Une porte, répondit Sauer. Insonorisée.
– Bon, dit Mutti en préparant son arme. Tu peux y aller. »
Sauer compta mentalement jusqu’à trois puis tira sur la poignée.
Il ne se passa rien.
Alors il essaya dans l’autre sens, et la porte, trop fortement poussée, s’ouvrit d’un coup. Elle pivota sur des gonds parfaitement huilés et alla claquer contre le mur.
Sauer s’élança avant même de regarder et tendit son pistolet devant lui, suivi dans la seconde par Mutti qui cria : « Pas un geste ! Police ! », puis de Johanna, elle aussi armée.
Dans la pièce carrée sans fenêtres, éclairée par une ampoule nue, six hommes et une femme les fixaient, pétrifiés et terrifiés, assis autour d’une grande table couverte de dossiers, papiers et cartes. Mais, si grande que fût leur surprise d’avoir été découverts, celle de Sauer la surpassait.
Six hommes et une femme. Parmi eux se trouvaient Raum et Sandor, mais aussi Bernie, que Sauer croyait mort, et surtout, elle.
Elle fut la première à se ressaisir.
Elle le regarda droit dans les yeux avec une expression indéchiffrable.
Elle s’élança vers lui, faisant tomber sa chaise.
Elle se jeta dans ses bras sans un mot et l’embrassa, le visage baigné de larmes.
Rosa.
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