Les démons de Berlin
Note historique
Le Reichstag, siège du Parlement allemand et lieu de naissance de la république de Weimar, prit feu le 27 février 1933 aux alentours de neuf heures du soir. Les bureaux étaient fermés en raison des élections imminentes et, en théorie, le bâtiment était vide. Alertée par un passant qui avait entendu un bruit de verre brisé, la police accourut immédiatement sur les lieux et vit les premières flammes. En une demi-heure, des dizaines de camions-citernes étaient à l’œuvre pour maîtriser l’incendie, qui avait détruit la salle des séances et minait la stabilité de la grande coupole en fer et en verre qui la couronnait. Quand, autour de minuit, les dernières flammes furent éteintes, le Reichstag tenait encore debout grâce à sa structure en pierre, mais il était inutilisable.
Quelques heures après, dans la nuit du 27 au 28 février, les opposants au nazisme furent arrêtés par centaines à leurs domiciles berlinois et emmenés dans des prisons improvisées dont, souvent, ils ne ressortirent jamais. Les listes d’arrestations utilisées par les SA et les SS étaient prêtes de longue date, et Rudolf Diels, chef de la police politique et premier directeur de la Gestapo, les avait actualisées les jours précédents, sur l’ordre du ministre Goering, le seul dignitaire nazi à avoir reconnu son implication dans ce mystérieux incendie. « Le seul qui sait vraiment quelque chose sur le Reichstag, c’est moi, car c’est moi qui y ai mis le feu ! » aurait-il déclaré par la suite. En tout cas, il est sûr que les nazis furent les seuls à en tirer avantage. Même s’ils parvinrent à faire retomber la faute sur d’autres, rares furent leurs contemporains qui crurent à la version officielle.
Toujours est-il que le mal était fait : dès le matin qui suivit l’incendie, le président Hindenburg fut incité à signer des mesures d’urgence « pour la protection du peuple et de l’État ». Le « décret sur l’incendie du Reichstag » autorisait le gouvernement à restreindre comme bon lui semblait les libertés individuelles, la liberté d’expression, de la presse, de rassemblement, le respect de la vie privée et le droit à la propriété des citoyens. Grâce à ce décret, renouvelé plusieurs fois au fil des ans et considéré comme le socle juridique de l’Allemagne hitlérienne, les nazis purent arrêter les dirigeants du parti communiste, alors puissant, accusé d’avoir organisé l’attentat pour lancer l’insurrection, et remportèrent, de peu, les élections du 5 mars.
Le 24 mars, moins d’un mois après l’incendie, Hitler avait démocratiquement gagné le pouvoir. À ce titre, il présenta au Parlement une loi « de réparation de la détresse du peuple et du Reich » – aujourd’hui connue comme « loi des pleins pouvoirs » – qui l’autorisait à gouverner par décrets et à nouer des accords internationaux sans l’aval du Parlement, privé de toute autorité. Le passage de la démocratie à la dictature fut parachevé par une troisième loi « contre la reconstitution des partis », promulguée le 14 juillet, anniversaire de la Révolution française.
Le Troisième Reich, l’empire aryen qui, dans les intentions de son fondateur, devait conquérir le monde et durer au moins un millénaire, naquit de la sorte. Quand, douze ans plus tard, l’Armée rouge en marqua la fin en occupant les ruines de Berlin, le drapeau soviétique symbolisant la victoire fut hissé sur les ruines du Reichstag.
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