Les démons de Berlin
Chapitre 31
31
Mutti n’avait guère changé depuis un an et demi : même rictus partiellement édenté et jauni par le tabac, même tenue confortable à la limite de la négligence, avec un imperméable élimé sur un costume marron froissé et une chemise beige tendue sur sa bedaine, témoignant d’un appétit toujours aussi vorace, et toujours satisfait. Sa chevelure épaisse grisonnait maintenant au niveau des tempes, mais la même lueur sardonique pétillait toujours dans ses yeux. La grande différence tenait à sa démarche, claudicante et ralentie par sa blessure au pied droit.
En souffre-t-il ? se demanda Sauer. Mutti et lui ne s’étaient pas séparés de façon idyllique, à Munich. « Je ne m’attendais pas à te voir ici, dit-il.
– Moi non plus, répondit Mutti. Tu étais plus intelligent que ça, dans mon souvenir. » Plutôt que de s’asseoir, il alla palper un des murs capitonnés. « Tissu lavable, constata-t-il. Ça peut servir, après les interrogatoires. » Puis il se tourna pour dévisager Sauer d’un air amusé, et tira une cigarette de sa poche. La cellule se remplit rapidement de fumée. « Diels ne va pas tarder. Tu l’as déjà rencontré ? »
Sauer secoua la tête.
« C’est le chef de la police politique. Et le mien, donc. Il va venir te poser quelques questions. Il pourrait avoir la main lourde.
– Alors comme ça, tu habites à Berlin ? »
Mutti expira une grosse bouffée de fumée, dont les volutes grises s’élevèrent autour de sa tête comme une auréole. « Depuis presque un an. On m’a muté ici au printemps dernier.
– Tu n’es plus dans la police criminelle ?
– Non. Enfin, dans un sens, si. Comment il disait, l’autre ? La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens. Et, comme tu le sais sans doute, Berlin est un champ de bataille. Des dizaines de morts tous les jours, dont beaucoup pour des questions politiques. » Tout en parlant, il se mit à tourner autour de la table et de la chaise à laquelle Sauer était ligoté. « Ce qui nous conduit à nous. Les Innocentes du Canal. Je sais que tu les as vues. Et je sais que tu as des soupçons.
– Quoi ? » fit Sauer, faisant mine d’être étonné.
Pour toute réponse, Mutti abattit son poing sur la table, si fort que le sol et la chaise en tremblèrent. « Ne me prends pas pour un con ! cria-t-il, recourant à tout le souffle qu’il avait. Je sais que tu es impliqué ! »
Sauer resta bouche bée. Il n’était pas au bout de ses surprises : Mutti approcha son visage rond et olivâtre du sien et lui adressa un clin d’œil, puis se redressa et se remit à tourner autour de la table avec son pas syncopé. « Reprenons, dit-il d’une voix retentissante. Je te conseille de collaborer. »
Alors seulement Sauer remarqua le mot sur la table, tapé à la machine à l’encre rouge :
Joue le jeu.
Mutti avait dû le déposer furtivement quand il s’était approché.
« C’étaient les Russes, hein ? » brama Mutti.
Il veut qu’on l’entende depuis le couloir.
« Tu es sourd ou quoi ? Est-ce que les Soviétiques sont liés à ces morts ? »
Sauer resta indécis un instant. Ces deux jours à Berlin avaient été confus et frénétiques, comme un cauchemar dont il n’arrivait pas à se réveiller. « Je ne sais pas, finit-il par répondre. C’est possible. »
Mutti s’immobilisa de nouveau, roula des yeux exaspérés. « C’est possible ? C’est possible ? » Il s’empara de la chaise vide et la jeta violemment par terre. « Tu crois que tu as affaire à qui ? À un policier de dessin animé ? » Il s’approcha à nouveau de Sauer et l’attrapa par le col de sa veste. « Tu as intérêt à me dire ce que tu sais, sinon je te botterai le cul jusqu’à ce que tu craches les informations ! » s’époumona-t-il.
Tu en fais trop, pensa Sauer en reconnaissant le sourire d’homme du spectacle de son ami. Tu t’amuses trop. « Oui ! cria-t-il en retour.
– Oui quoi ?
– Ce sont les Russes, en tout cas je crois, dit Sauer en s’efforçant de prendre un ton effrayé.
– Ah ! Monsieur a compris qu’on ne plaisantait pas. Dis-moi tout ce que tu sais. »
À cet instant précis, la serrure émit de nouveau un bruit métallique et la porte grinça en pivotant sur ses gonds. Mutti leva les yeux pour regarder le nouveau venu et se figea. Il lâcha le col de Sauer d’un geste méprisant et recula. « Chef », dit-il sur un ton presque contrit.
Une voix profonde, rude mais mélodieuse, répondit : « Je vois que tu ne m’as pas attendu pour commencer. La patience est la vertu des gens de poigne, Forster. »
Mutti esquissa un sourire et haussa les épaules. « Je n’ai jamais prétendu que je l’étais. À la rigueur, j’ai de la poigne pour tenir une chope. »
L’autre émit un petit son, comme si la réplique l’avait amusé, puis se dirigea vers Sauer d’un pas décidé et alla se placer en face de lui. C’était un très bel homme à l’épaisse chevelure noir corbeau coiffée en arrière et aux yeux d’un bleu si intense qu’il paraissait artificiel. Bleu de Prusse. Son large front, la ligne de ses sourcils, son nez bien dessiné et ses lèvres charnues évoquaient une vedette de cinéma, impression renforcée par le blanc immaculé de sa chemise, la coupe recherchée de son costume et sa cravate impeccablement nouée. Mais quand l’homme s’appuya à la chaise que Mutti avait remise en place, l’attention de Sauer se fixa sur un autre détail : ses deux joues étaient balafrées par de longues cicatrices horizontales qui ajoutaient de la cruauté à son expression menaçante. Sauer avait déjà vu de pareilles cicatrices par le passé et savait qu’elles n’étaient pas le fruit d’un accident : les cadets des écoles militaires les considéraient comme des signes distinctifs, presque des attestations de leur mérite, et s’infligeaient des blessures dans des duels à l’arme blanche où les protections au visage n’étaient pas admises.
« Enchanté de faire votre connaissance, Herr Sauer », déclara l’homme en tirant le dossier vers lui et en l’ouvrant d’un geste distrait. Il en connaissait déjà très certainement le contenu. « Je suis Rudolf Diels, le directeur de la police politique prussienne. Le commissaire Forster vous a sans doute déjà expliqué pour quelle raison vous êtes ici. J’espère que mes agents vous ont traité avec tous les égards durant votre trajet vers le commissariat. »
Quoi ? Il ne sait pas que je me suis fait pincer à la morgue ?
« Nous avons appris votre récente arrivée à Berlin, reprit Diels, et nous savons que depuis lors vous avez trouvé le moyen de voir deux des filles repêchées dans le Landwehrkanal. Comment nos agents les appellent-ils, déjà ?
– Les Innocentes, répondit Mutti.
– Les Innocentes. » Diels secoua la tête. « J’ignore sur quelles bases, mais enfin, va pour ce terme. Le médecin légiste affirme que vous vous êtes présenté comme un collègue de Munich, en montrant une plaque qui, à ce que je lis, ne devrait plus être en votre possession, et que vous avez demandé à voir les rapports concernant ces deux décès. Pourquoi donc ? »
Sauer était interdit. Qui avait inventé cette version des faits ? Et comment était-elle arrivée à ses oreilles ? Meingast a peut-être voulu éviter de mettre Mann et Johanna en difficulté, mais de là à inventer une histoire pareille… Il lui fallait se montrer prudent, et comprendre ce qui se passait. « Je cherche quelqu’un, dit-il. Une amie.
– Qui s’appelle ?
– Nastja Baumann », inventa Sauer.
Diels sortit un stylographe de sa veste et griffonna ce nom dans le dossier.
« C’est pour cela que je suis à Berlin, poursuivit Sauer. Nastja était ici jusqu’à il y a quelques jours, mais ensuite elle a disparu sans laisser de traces. Alors, quand j’ai appris pour les corps retrouvés dans le canal…
– Comment l’avez-vous appris ? » l’interrompit Diels.
Bonne question. Sauer fit appel à son expérience de commissaire. « En faisant le tour des morgues. On commence toujours par là, quand quelqu’un disparaît. Et, à l’hôpital central, on m’a dit que le cadavre d’une jeune femme venait d’arriver à Belle-Alliance Platz. Alors je suis allé voir.
– Deux fois.
– Deux fois. La seconde, c’était pour revoir le premier corps. Je ne m’attendais pas à ce qu’il y en ait un autre », dit Sauer. Quand il travaillait dans la police, il avait appris le secret du mensonge parfait : choisir une ligne, aussi simple que possible, et la suivre quoi qu’il en coûte, y compris au prix de contradictions manifestes. Une contradiction peut toujours être expliquée ou laissée de côté, si le mensonge de départ est affirmé et réitéré avec une obstination inébranlable.
« Bien, répondit Diels. Donc vous avez vu les deux corps. Et qu’en avez-vous déduit ? »
Sauer haussa les épaules. « Que vous avez un assassin en circulation, et que j’espère que mon amie ne s’est pas retrouvée entre ses griffes. »
Diels ferma son stylographe et le remit dans sa poche. « Et si c’était vous, l’assassin ? demanda-t-il d’un ton désinvolte, les yeux baissés sur sa poche qu’il fouillait à la recherche de quelque chose d’autre.
– Il faudrait que je sois bien bête pour revenir voir mes victimes dans un lieu public.
– Cela arrive, vous devriez le savoir, vous qui avez travaillé dans la police criminelle.
– Certes. Mais on n’a jamais vu un assassin se présenter avec une plaque. »
Diels opina. « C’est juste, dit-il en posant sur le dossier le petit marteau en acier qu’il venait de sortir de sa poche. Et nous avons vérifié votre histoire. Vous êtes arrivé en ville jeudi en train, peu après dix-huit heures. Vous n’auriez pas eu le temps de tuer la première fille, qui à cette heure était déjà morte depuis un moment, selon les dires du docteur Meingast. Quant à la deuxième innocente, Frau Linke, qui vous loue une chambre dans sa pension, semble en mesure de vous fournir un alibi. Soit dit en passant, cette veuve est charmante, ajouta-t-il en jetant un regard malicieux à Sauer. Nous n’avons donc pas d’éléments qui vous lient à ces deux morts, et comme nous n’avons pas non plus d’éléments qui vous lient aux Russes, nous allons vous laisser partir, conclut-il. Sachez cependant que nous vous garderons à l’œil tant que vous serez à Berlin. Et sachez aussi que je n’aime pas qu’on se moque de moi. Vous jouez du piano, n’est-ce pas ? »
Sauer comprit le sous-entendu sur-le-champ, mais ce n’était pas la première fois qu’on le menaçait et il n’avait pas plus l’intention de se montrer effrayé cette fois que les précédentes. « C’est exact », répondit-il.
Diels posa sa main sur le petit marteau en acier, qui brillait sur la table. « La musique est une amie précieuse, déclara-t-il en s’en emparant avec délicatesse et en le faisant tourner entre ses doigts. Moi, je n’en joue pas. J’ignore si vous m’avez dit la vérité ou pas. Mais je le découvrirai. Et si aujourd’hui je me contente de vous mettre en garde, dit-il en martelant le dossier d’un geste distrait, la prochaine fois mon avertissement sera plus marquant, voyez-vous. » Son regard alla des yeux de Sauer à ses mains, puis revint sur ses yeux. Après quoi, il rangea le marteau et se leva. « Bonne journée, Herr Sauer. J’espère que je n’aurai plus jamais à vous revoir. » Il adressa un signe à Mutti et sortit. Le bruit de ses pas résonna dans le couloir puis s’évanouit.
« Bon », dit Mutti. Il rejoignit Sauer et posa un autre mot tapé à la machine devant lui.
Sauer le lut une fois, puis une deuxième pour s’assurer qu’il avait bien compris. « Tu plaisantes ?
– Plaisanter ? Moi ? Tu sais que ce n’est pas mon genre », gloussa Mutti. Puis, élevant la voix : « Diels veut te laisser partir, mais tu ne me la feras pas. Ce n’est qu’un avant-goût ! » Et il abattit de nouveau son poing sur la table, une, deux, trois fois, faisant s’envoler le mot où figurait cette étrange question :
Tu dois sortir en sang. Tu te débrouilles ou je m’en occupe ?
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