Les démons de Berlin
Chapitre 36
36
Ils quittèrent l’Englischer Garten à une heure et demie. Une pluie battante, à la consistance proche de celle de la neige fondue, tombait maintenant sur la ville. Johanna plissa le nez : « Les routes vont être verglacées d’ici à ce soir.
– Activons-nous, alors, répondit Mutti. Je n’ai jamais été un champion sur des patins à glace. »
La prochaine étape consistait à se rendre au domicile d’Anna Pozl, la première Innocente tuée, dont Johanna avait eu l’adresse par le commissariat. Elle habitait à Friedrichshain, le quartier ouvrier à l’est du centre-ville. Sauer se souvint que Sandor avait mentionné ce quartier deux soirs auparavant, faisant allusion à des recherches des SA. Il demanda des informations à ce sujet, mais ni Mutti ni Johanna ne surent lui répondre. « Hain est le poumon rouge de Berlin, dit cette dernière. Toujours sur le pied de guerre, toujours surveillé. Maintenant que les élections approchent, en plus… »
La banlieue industrielle commençait après Alexanderplatz et s’étendait sur des kilomètres le long de la Sprée. De l’autre côté du pont Jannowitz, les bâtiments historiques de la vieille ville laissaient place à des hangars et à des immeubles en brique qui s’enchaînaient en continu à perte de vue. Cette perspective monotone n’était interrompue que par les lignes ferroviaires, qui dessinaient sur la carte du quartier un dense réseau inlassablement parcouru par les trains de banlieue et les trains de marchandises, les premiers remplis de travailleurs éreintés, les seconds par le produit de leur labeur quotidien. La présence de la rivière n’égayait pas ce décor sinistre au ciel embrumé par les fumées qui s’échappaient sans trêve des usines. Sauer se souvint d’une vieille gravure représentant le Londres victorien où, racontait-on, le brouillard mêlé aux vapeurs du charbon était si épais que l’on aurait pu marcher sur les eaux de la Tamise sans s’en apercevoir.
Ils finirent par apercevoir l’Oberbaumbrücke, le pont crénelé qui reliait les quartiers de Kreuzberg et de Friedrichshain, figurés par deux tours massives en brique rouge sombre, dont les toits pointus évoquaient les châteaux des contes merveilleux. Johanna emprunta le pont pour franchir la rivière et gagner Warschauerstrasse, le boulevard qui longeait la zone du RAW, les titanesques chantiers ferroviaires de Berlin. Leur destination se trouvait non loin, si bien que devant l’immeuble de Simplonstrasse où Anna Pozl avait vécu, l’odeur de graisse pour freins piquait encore le nez. Johanna se gara en face du numéro 76, et Mutti boita prestement jusqu’aux sonnettes. Derrière lui, Sauer affichait un air soucieux.
« Quoi ? Tu n’es jamais allé dans une citadelle ouvrière ? lui demanda Mutti.
– Ce n’est pas ça. Je vis dans un endroit presque identique, à Vienne. C’est que je trouve l’atmosphère bizarre, ici. »
Mutti regarda alentour, balayant de ses yeux vifs les façades enduites de suie des immeubles ouvriers, la boue mêlée de neige sur la chaussée défoncée, les visages hébétés des femmes qui attendaient aux coins des rues. « Tout me paraît normal, finit-il par répondre.
– Regarde. Premier étage, troisième fenêtre. Et l’immeuble d’à côté, deuxième étage, deuxième fenêtre. »
Feignant un mouvement maladroit, Mutti fit tomber son chapeau. « Zut ! » s’exclama-t-il, et il se pencha pour le ramasser. En se redressant, il regarda les fenêtres que Sauer lui avait indiquées, et découvrit des hommes immobiles qui les fixaient intensément, d’un air qui semblait haineux. Tous deux portaient des chapeaux, bien qu’ils soient à l’intérieur. Et tous deux portaient un brassard rouge au bras gauche. « Eux ? Ce sont des communistes révolutionnaires. Leur différence avec les communistes réformistes, c’est qu’ils cherchent toujours des noises.
– Ils en ont après nous ?
– Ils en ont après tout le monde, et en particulier après la police. Dépêchons-nous », dit Mutti en frappant vigoureusement à la porte.
Ils n’eurent pas à attendre longtemps : un homme émacié aux cheveux gris ouvrit. « Oui ? demanda-t-il.
– Police. Nous recherchons des connaissances d’Anna Pozl pour leur poser des questions. Toute collaboration sera récompensée.
– Bonjour. Je m’appelle Bauer, celui du dernier étage, précisa-t-il comme s’ils étaient plusieurs Bauer dans l’immeuble. Je connais Anna. Elle est morte, n’est-ce pas ? »
Pour toute réponse, Mutti hocha la tête et lui tendit un billet.
« Paix à son âme », dit Bauer en empochant le billet avec naturel. Puis il ajouta : « Malheureusement, ce n’était qu’une question de temps. »
À cet instant, une autre tête fit son apparition dans l’encadrement de la porte : une dame âgée au crâne plutôt dégarni, qui sursauta en découvrant le rassemblement sur le seuil.
« Pourquoi dites-vous que ce n’était qu’une question de temps ? Elle était malade ? demanda Sauer.
– Qui était malade ? intervint la vieille dame.
– Personne, maman, lui répondit Bauer d’un ton patient. On parlait de cette pauvre Anna.
– Anna était malade ?
– Non, maman, elle n’était pas malade.
– Alors pourquoi ils disent ça ? »
L’homme se tourna vers sa mère et la prit par les épaules : « Remonte à la maison, d’accord ? Tu n’aurais pas dû descendre, toutes ces marches te fatiguent.
– Pourquoi vous attendiez-vous à ce que Mlle Pozl meure d’un moment à l’autre ? » relança Johanna.
Bauer se tourna vers eux, et parla plus doucement, sa mère semblant peu décidée à remonter. « Anna était une gentille fille. Pas gâtée par la vie, la pauvre. Je l’ai connue petite, dit-il d’un ton ému. Il nous est arrivé de l’aider, par exemple quand ses parents sont morts dans l’incendie…
– Elle aurait dû mourir ce jour-là, elle aussi ! tonna sa mère dans son dos.
– Qu’est-ce que tu racontes, maman !
– Elle aurait dû mourir elle aussi, répéta la vieille dame. Comme ça elle ne serait pas devenue une gourgandine… »
Bauer s’emporta : « Ça suffit, maintenant ! Remonte à la maison ou ça va mal se passer ! »
Sa mère se tassa face à la menace et recula de quelques pas. Bauer vérifia qu’il avait pris ses clés et, pour être sûr d’être tranquille, il tira la porte derrière lui.
« Mlle Pozl fréquentait des endroits louches ? demanda Johanna.
– Elle se prostituait ? renchérit Mutti.
– Mais non, enfin ! réagit Bauer, devenu blafard. Anna n’était pas une…
– … une gourgandine ? » compléta Sauer.
Bauer secoua énergiquement la tête. « Elle ne se prostituait pas, ça j’en suis sûr. Elle…
– Elle quoi ?
– Elle aimait les bars et les cabarets. Aller danser. Bien s’habiller. Se parfumer, dit-il, un peu gêné, comme si ces activités étaient répréhensibles.
– C’est tout ? demanda Mutti en s’approchant d’un pas, les yeux fixés dans les siens.
– C’est tout. Elle n’aurait jamais fait autre chose. Elle n’était pas ce genre de fille.
– Où sortait-elle ? demanda Johanna en tirant un calepin de la poche de sa veste.
– Je ne sais pas ! dit Bauer en joignant ses mains. On n’en a jamais parlé, et je vais rarement en ville. Je sais que c’était tous les vendredis, et parfois aussi le mardi.
– Avec qui y allait-elle ? Est-ce qu’un homme l’accompagnait ? »
Bauer se raidit, la bouche entrouverte.
« Non ! Pas d’homme ! Anna était seule et c’était une jeune femme comme il faut ! »
Tu avais un faible pour elle, conclut Sauer. Voilà pourquoi tu la défends. Elle te plaisait, mais tu l’avais connue très jeune et ça te gênait. « Écoutez, Herr Bauer. Les jeunes femmes comme il faut ne sortent pas seules à Berlin la nuit. Elle était accompagnée d’une amie, alors ? »
Bauer les regarda tour à tour, et leur air déterminé lui indiqua qu’il était au pied du mur. Mais il ne pouvait pas prendre le risque de passer pour un indicateur dans le quartier.
« Prenez-moi par le col, chuchota-t-il à Sauer, en jetant un regard inquiet à l’immeuble d’en face.
– Quoi ? » dit Johanna.
Sauer, lui, comprit immédiatement et passa à l’action. Il poussa brusquement Bauer contre la porte, l’attrapa par le revers de sa veste et le ramena à quelques centimètres de son visage. « Fais-nous entrer ou tu vas finir en taule ! Tu as compris, connard ? » s’époumona-t-il.
Bauer hocha la tête en roulant des yeux et se glissa à l’intérieur, suivi par les trois policiers. L’entrée, spacieuse, aurait mérité un coup de peinture. À quelques mètres de l’escalier, il y avait une petite porte verte, que Bauer ouvrit. Ils se retrouvèrent dans une buanderie, entourés de draps étendus sur des cordes.
Bauer se passa une main sur le visage, comme soudainement épuisé. « Anna était une gentille fille, mais elle avait une amie qui selon moi était une mauvaise fréquentation.
– Son nom ? demanda Johanna.
– Ute.
– Ute quoi ?
– Je ne connais pas son nom de famille.
– Bien, continuez.
– Elles se sont rencontrées à l’usine, elles étaient toutes les deux couturières industrielles. Anna était douée, Ute moins, mais elle s’en moquait : son travail d’ouvrière n’était qu’une couverture. Elle faisait ça pour ses parents, qui habitent loin et ont économisé toute leur vie pour qu’elle puisse aller vivre en ville. Mais, une fois arrivée à Berlin, Ute a fait d’autres choix. Je ne connais pas toute son histoire, mais on raconte que dans son immeuble, qui est à trois rues d’ici, elle était célèbre. Il paraît qu’elle recevait souvent des hommes élégants, et qu’il lui arrivait de s’absenter toute la nuit. Le matin, elle rentrait à moitié dévêtue et complètement soûle.
– Ce n’est pas un crime, commenta Johanna d’un ton sec.
– Je ne sais pas, dit Bauer en baissant les yeux. En tout cas, à partir du moment où elle a fait sa connaissance, Anna a changé. Elle s’est mise à sortir plus souvent. À rentrer tard, parfois ivre. Dans le quartier, on les appelait les Jumelles. Mais elles ne se ressemblaient qu’en apparence, elles n’avaient pas du tout la même personnalité. Anna était une gentille fille », répéta encore une fois Bauer.
Des gouttes d’eau tombaient des draps étendus, rythmant la conversation comme un métronome. Sauer laissa passer trois battements avant de demander : « Pouvez-vous nous les décrire ?
– Blondes, maigres, de cette taille, répondit Bauer en levant une main au niveau de ses yeux. Elles s’habillaient pareil, aussi, mais Anna n’aurait jamais fait ce que Ute faisait. Elle ne se serait jamais abaissée à danser dans les cabarets contre rémunération, ajouta-t-il en plissant le nez.
– Ute travaillait donc dans un cabaret, reprit Mutti.
– Oui, Anna m’en avait parlé. Ute lui avait proposé de travailler avec elle, et le salaire était si intéressant qu’Anna y réfléchissait sérieusement. Mais pas comme danseuse. Derrière le bar.
– Vous vous souvenez du nom de ce cabaret ? » demanda Johanna.
Bauer se concentra pendant quelques secondes, puis il secoua la tête. « Non, je suis désolé.
– C’est le Höllenweg ! » cria alors une voix frêle derrière la porte.
Mutti s’empressa d’ouvrir et se retrouva nez à nez avec la mère de Bauer, qui répéta : « Le Höllenweg. Je m’en souviens. Sur ce boulevard, là, comment il s’appelle déjà ? Celui qui est connu.
– Le Kurfürstendamm ? demanda Sauer.
– Oui, voilà. Vous le connaissez ? »
Oh oui, Sauer le connaissait – il y était allé deux soirs auparavant, à son arrivée en ville –, mais il ne répondit pas. Il était trop occupé à digérer l’idée qu’une des Innocentes ait connu son ami Bernie, et que les corps de l’un comme de l’autre aient été retrouvés à quelques semaines d’écart dans le même canal.
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