Les démons de Berlin
Jeudi 23 février 1933
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Quatre jours avant
Dans la nuit, une boutique avait brûlé.
Quand Peter Rach descendit du tram dans Bochstrasse, non loin de l’appartement qu’il occupait au Karl-Marx-Hof, la fumée qui stagnait encore entre les bâtiments striait l’aube glaciale de Vienne. Les incendies étaient fréquents en ville : avec tous les poêles et les cheminées allumés nuit et jour pour chauffer les logements d’un million d’habitants, les pompiers étaient rarement désœuvrés. Mais à Döbling, le faubourg où Rach habitait depuis un an, c’était une première. Aussi, en dépit de la fatigue accumulée pendant son service de nuit à la mairie, il fit un petit crochet vers l’endroit d’où la fumée semblait provenir. Policier un jour, policier toujours, aimait à répéter son ancien meilleur ami. Et il avait raison.
Sur Bochstrasse, qui s’étendait sur plusieurs kilomètres en parallèle de la voie ferrée avant de s’achever à deux pas du Danube, on trouvait tous types de commerces : drogueries, merceries, épiceries, quincailleries, tout le nécessaire pour la vie quotidienne d’une petite ville. Et Döbling était véritablement une ville dans la ville. Si les ouvriers travaillaient dans des usines éparpillées dans toute la capitale, leurs familles quant à elles ne sortaient jamais du périmètre de l’arrondissement. La roue du Prater, qui surplombait les toits du haut de ses soixante mètres, ne se trouvait qu’à quelques arrêts de métropolitain, mais pour les habitants de Döbling elle était un mirage inatteignable, aussi lointain que la lune.
Plus Rach s’approchait de l’origine de l’incendie, plus ses yeux piquaient et larmoyaient. Il les essuya avec son écharpe, qu’il remonta ensuite sur son visage pour mieux protéger sa bouche et son nez. C’était une écharpe de grosse laine, aussi chaude et épaisse que le pardessus dont elle sortait. Pourtant, quand Rach reconnut le vieil homme solitaire qui fixait le désastre depuis le milieu de la rue, il frissonna.
Il ne restait de la boutique de tailleur de Nettel, une vraie institution dans le quartier, que ses briques noircies par les flammes et les éclats de sa vitrine brisée, qui jonchaient le sol. L’intérieur n’était plus qu’une caverne de cendres, rien n’avait réchappé aux flammes : ni les vêtements déjà découpés et suspendus en exposition, ni les rouleaux de tissus alignés sur les étagères, ni le mobilier modeste mais décent, qui avait vu passer des milliers de clients au fil des ans. Les lieux n’accueilleraient plus personne. Le feu avait tout dévoré, méthodiquement.
Rach s’arrêta à quelques mètres du vieux Nettel. Il n’avait pas l’intention de s’approcher plus : le tailleur et lui ne se connaissaient pas. De toute façon quel réconfort pourrait-il lui apporter ? Quels mots seraient en mesure d’apaiser le chagrin suscité par une vie entière partie en fumée ? L’incendie était éteint depuis plusieurs heures, et les deux hommes étaient seuls dans la rue : pas un policier, pas un pompier, pas même les inévitables badauds – vieillards, hommes désœuvrés, enfants –, car tout le monde savait ce qui s’était vraiment passé.
Dans une boutique de tailleur, le matériel inflammable ne manque certes pas mais rien ne peut se consumer si parfaitement en quelques heures, et puis, de nuit, qu’est-ce qui peut bien déclencher un tel enfer ?
Döbling était loin de Vienne, et Vienne loin de l’Allemagne. Néanmoins, les étincelles d’un incendie se déplacent avec le vent et peuvent couvrir de très grandes distances.
La tragédie d’Ytzak Nettel n’était pas due à un incident, mais au fait que le vieux tailleur était juif.
Troublé par ce qu’il venait de voir, comme si la fumée de la scène avait pénétré son esprit et imprégnait toutes ses pensées, Peter Rach reprit machinalement le chemin vers son domicile, tenaillé entre l’angoisse du présent et les souvenirs des événements qui avaient bouleversé sa vie un an et demi auparavant.
Bien que le Karl-Marx-Hof, où il résidait, eût été construit depuis moins de trois ans, il était déjà célèbre dans toute l’Europe. Édifié en un temps record sur la volonté du gouvernement de la ville, il se composait d’un seul bâtiment d’un kilomètre de long et de cinq étages de haut, ouvert sur une enfilade de jardins auxquels tous ses habitants avaient accès. Derrière sa façade bicolore, ocre et terre cuite, percée de quatre arcades en forme de pistons renversés faisant écho à la destination ouvrière du bâtiment, se trouvaient presque mille quatre cents appartements. Parmi eux, l’un des plus vastes avait été attribué à Rach en vertu de son travail de gardien de nuit à la mairie de Vienne. Son logement était considérablement éloigné du centre, et ses relations avec ses voisins, si différents de lui tant par leur origine que par leur vie quotidienne, n’avaient jamais été au-delà de leurs furtives salutations quand ils se croisaient dans les couloirs ou dans l’escalier. Ce trois-pièces avec salle de bains suffisait largement à ses besoins, surtout maintenant qu’il y habitait seul, et en outre il ne payait pas de loyer. Cependant, s’il avait accepté cette proposition de ses employeurs, ce n’était pas pour ces avantages mais parce que la possibilité que quelqu’un le retrouve à Döbling était presque nulle. C’était là le plus important pour lui.
« Herr Rach ! Herr Rach ! » pépia une voix enfantine dans son dos.
Il se retourna pour adresser un sourire à Greta Honecker, une fillette du voisinage âgée de onze ans, la seule avec qui il entretenait un semblant de relations. « Bonjour Gretchen, répondit-il, glissant une main dans sa poche à la recherche de la pièce qu’il lui donnait habituellement. Dis donc, que fais-tu ici à cette heure ? Il y a école, aujourd’hui…
– J’irai en courant, répondit la gamine. Je ne pouvais pas vous laisser sans votre journal ! »
Rach hocha la tête et, comme d’habitude, il s’empressa de parcourir la une, à la recherche d’informations sur les événements qui se déroulaient de l’autre côté de la frontière. Et, comme d’habitude aussi, le nom qui l’obsédait figurait dans l’un des gros titres.
« Pourquoi vous rentrez plus tard, aujourd’hui ? » s’enquit Greta, curieuse. Rach était le plus routinier des hommes, et ses voisins avaient recyclé pour lui l’anecdote que l’on racontait sur Kant : pour être sûr que sa montre soit à l’heure, inutile de la régler sur Saint-Paul, l’église du quartier ; il suffisait d’attendre que Rach sorte le soir ou rentre le matin. « Votre tramway était en retard ?
– Mon tramway n’est jamais en retard, Gretchen. Je me suis perdu en chemin. »
Greta éclata de rire comme si c’était la réplique la plus amusante du monde, puis elle leva la tête vers le ciel et adressa un sourire radieux à Rach. « Bonne journée, Herr Rach. Quelque chose me dit qu’elle sera mémorable ! » Un petit mouvement de tête, une pirouette et elle fila en courant, ses cheveux couleur de miel brillant sous le soleil froid de Vienne.
Rach la regarda s’éloigner, ému : il aurait aimé avoir une fille comme elle. Cependant, ses sombres pensées ne tardèrent pas à reprendre le dessus.
Mémorable ne signifie pas bonne, se dit-il.
Il gagna la porte 28 du bâtiment, semblable à toutes les autres, et pénétra dans le hall. L’architecte, un certain Karl Ehn, avait tout misé sur une simplicité fonctionnelle. Aussi, l’entrée et l’escalier étaient dépourvus de tout ornement : sol en pierre grise, murs blancs, rampes en fer. Les étages se distinguaient les uns des autres par le numéro en chiffres romains qui figurait sur chaque palier. Le fin miroir qui séparait les deux portes au milieu de ces derniers constituait la seule concession à des critères d’ordre esthétique. Depuis son emménagement à Vienne, Rach, qui n’avait jamais été un homme vaniteux, loin de là, croisait donc inexorablement son reflet chaque fois qu’il entrait ou sortait de chez lui. Ce jour-là comme tous les autres, l’image que lui renvoya le miroir du cinquième et dernier étage le déstabilisa un peu : des cheveux aussi noirs que la nuit bien qu’il eût plus de quarante-trois ans, une barbe longue et soignée qui masquait presque tout son visage, un embonpoint un peu trop prononcé à son goût.
Tandis qu’il tirait la clé de sa poche, il fut perturbé par une sensation indéfinissable. Quelque chose ne tournait pas rond. Rach avait pour habitude de se fier à sa raison plus qu’à son instinct, mais l’expérience lui avait appris qu’il était parfois préférable de se servir des deux. Ainsi, il resta un instant immobile sur le paillasson, les sens en alerte. Rien. Il se pencha et, comme tous les jours, il scruta la porte pour voir si le cheveu qu’il avait tendu entre l’encadrement et la poignée était encore là.
Il était tombé.
On m’a retrouvé.
Une légère nausée s’empara de lui. Il se redressa, déboutonna son pardessus et glissa sa main dans la poche intérieure de sa veste pour saisir son pistolet.
Son arme serrée dans son poing, Rach enfila le plus discrètement possible la clé dans la serrure et, millimètre par millimètre, il la tourna vers la droite. Durant les longues secondes que dura l’opération, le monde alentour disparut : la lumière, les sons, les odeurs n’étaient plus qu’un écho lointain de la réalité. Il n’existait plus que sa main sur la clé et son cœur emballé dans sa poitrine.
On m’a retrouvé.
Des minutes, des heures plus tard, la clé acheva son tour, et son déclic presque inaudible résonna aux oreilles de Rach comme un coup de tonnerre.
Il entrouvrit la porte. Le cœur au bord des lèvres, fort de la certitude que quelqu’un – mais qui ? – s’était introduit chez lui pendant son absence, Rach braqua le pistolet devant lui et acheva de pousser le battant.
Alors, comme si ce geste négligeable avait déclenché un mécanisme à ressort, une mélodie s’éleva dans l’appartement, un morceau de piano que Peter Rach connaissait parfaitement et qui lui coupa le souffle.
Comment est-ce possible ?
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