Les démons de Berlin

Fabiano Massimi · Chapitre 27 sur 87

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Les démons de Berlin

Chapitre 27

27

 

 

La cabine téléphonique se trouvait dans Tucholskystrasse, sur l’esplanade gravillonnée qui séparait la clinique universitaire de la clinique pour femmes, à une centaine de mètres de la boutique. Pendant que Johanna appelait le commissariat de Potsdamer Platz pour demander l’adresse d’Ernst Hanfstaengl, Sauer repensait à l’étrange coïncidence qui avait conduit à ce que le nom du porte-parole de Hitler soit prononcé deux fois en moins de vingt-quatre heures. Quelles sont les probabilités pour qu’une chose pareille ait lieu ? se demanda-t-il, accoudé à la rambarde de pierre au-dessus de la rivière. Si Mutti avait été là, sa paranoïa proverbiale lui aurait sans aucun doute soufflé que ce n’était pas une coïncidence, mais que tout avait été mis en scène pour que Sauer se concentre sur cette piste, à tort ou à raison.

C’est Julian qui a prononcé le nom de cette boutique.

C’est Johanna qui nous a emmenés à l’ambassade.

Non, l’ambassade, c’était l’invitation cachée par Rosa sur une poutre de la pension juive qui les y avait conduits, et ils avaient trouvé cette invitation grâce aux déductions de Sauer.

Mais c’est Johanna qui a pensé à regarder sur la poutre.

Cela ne suffisait pas pour embrasser la thèse du complot, d’autant qu’il existait une explication toute simple : peut-être Hanfstaengl était-il vraiment impliqué dans la disparition de Rosa.

« C’est bon, annonça Johanna en le rejoignant. On ignore s’il est en ville, mais s’il y est, il a un domicile dans Berenstrasse, à deux pas du Tiergarten. J’en ai profité pour dire à Mann que nous y allons.

– Très bien, alors c’est parti.

– Il y a autre chose, dit Johanna d’un ton fébrile.

– Quoi ?

– La boutique. J’ai demandé au standardiste de me passer un collègue des Mœurs.

– Pourquoi donc ?

– Une intuition, peut-être. En tout cas, j’ai vu juste. Le Damenparadies n’est pas qu’une boutique de luxe. Depuis la pièce du fond, on accède à un étage où l’on vend des articles spéciaux, disons. »

Sauer lui jeta un regard perplexe. « Tu peux préciser ?

– Des tenues sexy. Des accessoires comme des menottes, des cordes, des fouets… »

Sauer sentit le rouge lui monter aux joues.

« C’est toi qui as demandé des précisions, je te rappelle », lui fit remarquer Johanna, narquoise.

Sauer se tourna vers l’île aux Musées, toute proche, et soupira. Tout cadre, se dit-il. Même si j’aurais préféré que ce ne soit pas le cas. « Ça te dit qu’on marche un peu ? J’ai besoin de réfléchir. »

Ils longèrent la clinique pour femmes et empruntèrent le pont Monbijou, qui les conduisit devant le Bode-Museum. Malgré la présence de bancs qui invitaient à faire une pause, Sauer continua de marcher, il avait besoin de se libérer de l’énergie négative dont l’information tout juste apprise l’avait rempli. Ils longèrent la rive de la Sprée en direction du pont ferroviaire qui coupait l’île aux Musées en deux.

« À quoi tu penses ? » finit par s’enquérir Johanna, quand le silence se fit trop lourd.

Sauer poussa un autre soupir. « J’ai découvert quelque chose sur Rosa, hier soir.

– Quoi ?

– Je ne sais pas si je dois y croire. C’est une connaissance d’un vieil ami à moi qui m’a dit ça, et je n’ai pas trop confiance, ni en l’un ni en l’autre. Ni en personne, d’ailleurs. Mais disons que ce que m’a raconté cette femme est assez cohérent avec le tableau qui commence à se dessiner.

– Tu veux dire avec l’étage secret du Damenparadies ?

– Oui, c’est ça », répondit Sauer, amer.

Après le pont du chemin de fer s’ouvrait la grande colonnade du musée de Pergame, avec son double fronton au-dessus de l’entrée et sa cour en forme de fer à cheval, qui évoquait le temple grec conservé entre ses murs. Mais Sauer était bien trop préoccupé pour admirer la symétrie parfaite de l’édifice, et il poursuivit sa marche, les yeux rivés au sol. « Rosa travaillait dans une sorte de bordel de luxe.

– Bigre. Le genre de bordel où on utilise des menottes, des cordes et des fouets ?

– Oui », souffla Sauer de mauvais gré. Il tourna à gauche pour emprunter un autre pont, qui conduisait à un autre bâtiment de style hellénistique. Devant lui se déployait une nouvelle colonnade, moins imposante, mais qui se prêtait bien à la promenade. Les nuages laissaient filtrer des rayons de soleil qui éclairaient une série d’affiches. Elles annonçaient la réouverture prochaine de l’Alte Nationalgalerie, fermée depuis des mois, avec un concert inaugural.

« Alors tout cadre, conclut Johanna, faisant écho sans le savoir aux pensées de Sauer. Rosa est devenue une prostituée, excuse-moi mais il faut appeler un chat un chat, et elle se rend au Damenparadies pour acheter le matériel qui lui sert. Le Damenparadies appartient à Ernst Hanfstaengl, qui invite Rosa à une fête à l’ambassade russe. On peut imaginer qu’ils se sont connus à la boutique. Et peut-être que Rosa n’a pas accepté l’invitation pour le plaisir, mais pour son travail. »

Et pour mettre son plan à exécution, compléta Sauer. Mais que cherchait-elle à cette fête ?

« Il y a tout de même un détail bizarre, réfléchit Johanna. La fille qu’on cherche… D’après ce que raconte Julian, elle n’a pas l’air d’être ce genre de femmes. Et ta réaction le confirme. Tu n’imaginais pas un scénario pareil, non ? »

Ils étaient arrivés au bout de la colonnade, d’où l’on apercevait la construction baroque du Berliner Dom, avec sa coupole aigue-marine et ses quatre clochers. Sauer la fixa, comme si la réponse à la question de Johanna était gravée dans la cathédrale.

« Non, finit-il par répondre. Je n’imaginais pas ça. Mais peut-être que j’aurais dû, ajouta-t-il en repensant à sa rencontre avec Rosa et à la manière dont elle s’était toujours montrée prête à faire n’importe quoi pour sa cause. Peut-être que j’aurais dû », répéta-t-il.

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