Les démons de Berlin
Chapitre 51
51
« Mutti ! s’écria Sauer.
– Tu n’imagines pas depuis combien de temps je rêvais de faire ça, lui répondit ce dernier en lorgnant le corps immobile de Himmler d’un air satisfait.
– Tu as complètement perdu la tête ou quoi ?
– Non, répondit posément Mutti. Du moment où tu es arrivé à Berlin, j’ai compris que j’avais fait mon temps ici : tu es mouillé, je suis mouillé, et ce salaud a déjà essayé de me faire descendre par le passé. Il sait qui je suis, il sait sans doute où est ma famille. Si je pouvais, je le tuerais, mais tant qu’on n’a pas retrouvé Rosa je ne peux pas. » Il jeta encore un œil sur le corps. « Ne t’inquiète pas, il est juste assommé. Il s’en tirera avec un bon mal de crâne pendant quelques jours. » Puis il se saisit de l’opuscule que Himmler lisait quand ils étaient arrivés. Sur la couverture, une illustration représentait le Reichstag en flammes. Le titre annonçait RÉVOLUTION ! en lettres capitales.
« Qu’est-ce que c’est ? » demanda Sauer en s’approchant.
Mutti secoua la tête en lui tendant le document. « De la propagande communiste. On n’arrête pas d’en trouver. »
Sauer le feuilleta rapidement, à la recherche d’annotations ou de mots soulignés, mais ce qu’il trouva, ce fut une liste de mots écrits au crayon sur la dernière page, dont beaucoup étaient barrés : institutions culture transports commerces ambassade cinéma avion librairie consulat journal tram atelier parlement musée métro bijouterie ministère bibliothèque bateau grand magasin police train restaurant cabaret
« Regarde ça.
– Qu’est-ce que ça veut dire ?
– Aucune idée », répondit Sauer.
Mutti lui jeta un regard, puis il souleva l’homme évanoui par les aisselles. « Aide-moi à le ligoter, va. »
Sauer mit l’opuscule dans la poche son pardessus et aida Mutti à traîner Himmler. Ils lui retirèrent sa veste, déchirèrent ses deux manches et les entortillèrent pour en faire deux cordes improvisées. Un pan de sa chemise servit quant à lui à le bâillonner.
Une fois leur mission accomplie, Mutti repéra un grand placard qui contenait sans doute des archives. « Je fouille ça. Occupe-toi du bureau.
– Combien de temps on se donne ?
– Disons dix minutes, pas plus. »
L’oreille tendue pour s’assurer que personne n’arrivait dans le couloir, ils ouvrirent tous les dossiers qu’ils trouvèrent, parcoururent chaque document, retournèrent tous les tiroirs. Ils cherchaient un élément, n’importe lequel, concernant Rosa ou les Innocentes, mais ils ne mirent la main que sur des listes d’entreprises, des bilans, de la correspondance plus ou moins officielle et des centaines de reçus de paiement au nom du Parti. « Ce Lampack doit être une sorte de trésorier, dit Mutti.
– Ce n’était pas Schwarz, le trésorier du Parti ? dit Sauer, qui l’avait rencontré à Munich dans des circonstances dramatiques.
– Si, tu as raison. D’ailleurs, fit Mutti en examinant de plus près une quittance de paiement, on dirait des copies, pas des originaux. »
Ils se regardèrent et se comprirent sans avoir besoin de parler : des copies, pas des originaux, parce que Himmler et Heydrich ne travaillaient pas pour le Parti, mais pour eux-mêmes. Ils accumulaient des documents pour la suite.
Ils continuèrent leur recherche frénétique, sans négliger la moindre étagère, le moindre recoin, mais ils ne trouvèrent rien. Ce qui, au fond, n’était pas si surprenant, pensa Sauer, vu qu’ils n’étaient même pas dans le bureau de Himmler. « Il faudrait qu’on fouille le bureau de Heydrich, finit-il par déclarer, dépité.
– Oui, mais on n’a pas le temps, et on ne sait même pas lequel c’est, rétorqua Mutti.
– Il ne doit pas être bien loin.
– Et il doit être fermé à clé. Il faut qu’on parte, Siggi. On a eu de la chance d’entrer ici, mais si on se fait pincer avec Himmler dans cet état, fit-il en indiquant l’homme encore évanoui et ficelé comme un saucisson, ma plaque servira pour identifier mon corps. »
Mutti avait raison, mais Sauer ne supportait pas l’idée de repartir les mains vides après les risques qu’ils avaient pris. « Faisons au moins une tentative.
– Non. Je parie tout ce que tu veux que si Heydrich a un bureau ici, il n’y garde rien de bien important. Seuls les paranoïaques survivent, n’est-ce pas ? Notre seul espoir était que Himmler nous dise quelque chose, ou qu’il ait sur lui… »
Il laissa sa phrase en suspens.
« On ne l’a pas fouillé, dit Sauer, devinant la pensée de Mutti.
– Il n’y avait rien dans sa veste ni dans sa chemise. Mais c’est bien le genre de type à garder les choses importantes dans son slip. »
Ils se tournèrent vers le corps qui gisait par terre, toujours inerte. « Tu es sûr que tu ne l’as pas tué ? demanda Sauer.
– La mauvaise herbe ne meurt jamais. Fouillons ses poches. »
L’opération fut infructueuse.
« Ses chaussures, dit Mutti, s’attelant aussitôt à la tâche.
– Il n’a vraiment rien sur lui, constata Sauer.
– Je n’y crois pas. Ses papiers n’étaient pas dans sa veste. Ça m’étonnerait qu’il se balade sans. » Mutti enfila sa main dans le maillot de corps de Himmler, lequel grogna vaguement, ce qui lui valut un autre coup sur la tête.
« Mutti !
– Oups, pardon, je n’ai pas fait exprès… Oh ! » dit Mutti en extrayant, triomphant, un porte-documents en tissu léger attaché par un fin cordon autour du cou du commandant des SS. Il le palpa. « Il y a quelque chose là-dedans.
– Fais voir », dit Sauer. Il renversa le contenu par terre : quelques papiers, une liasse de billets et quelque chose qui lui glaça le sang.
« Une carte postale ? » s’étonna Mutti.
Comment est-ce possible ? se demanda Sauer qui avait immédiatement reconnu l’écriture au verso. Mutti fronça les sourcils à la vue de l’image de Munich, avec le marché aux victuailles et l’Alte Peter au premier plan. « Qu’est-ce que c’est ? » fit-il, perplexe.
Ce n’est pas possible, se dit Sauer, relisant la phrase écrite à l’encre bleue par Rosa :
Creuse une fosse et assieds-toi dedans.
Était-ce un autre exemplaire ? Combien avait-il vu de ces cartes, ces derniers jours ? La première à Vienne, la deuxième chez Bernie, la troisième dans la chambre de la pension juive, mais une seule portait un tampon sur le timbre, dont il se souvenait parfaitement.
Il vérifia sur celle-ci.
La date et le lieu d’expédition étaient les mêmes.
Aucun doute possible.
« C’est la preuve qu’il nous manquait, déclara Sauer, l’estomac chaviré par un étrange mélange de soulagement et de dégoût.
– La preuve de quoi ?
– Que Julian est un traître. »
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