Les démons de Berlin

Fabiano Massimi · Chapitre 48 sur 87

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Les démons de Berlin

Chapitre 48

48

 

« Tu as combien d’argent sur toi ? » demanda Mutti en sortant de la cabine.

Sauer n’avait pas besoin d’ouvrir son portefeuille pour vérifier. Depuis qu’il avait quitté Vienne, il avait veillé à ne pas trop dépenser, gardant soigneusement chacun de ses marks. À part le cocktail payé à la femme en rouge le premier soir, il avait réussi à ne rien dépenser jusque-là. « Pas mal. Pourquoi ?

– Parce qu’on a plusieurs trajets à faire, répondit Mutti en se remettant en route, et que, vu la situation, il vaut mieux éviter les transports en commun. Il va falloir qu’on se déplace en taxi. »

Ils arrivèrent sur une place plus grande, où la circulation était intense. Mutti se dirigea vers la station de taxis, passant devant une longue file d’hommes et de femmes debout le long de la rue, tenant devant eux des pancartes où était écrit à la main : SERVEUR, ÉLECTRICIEN, FONDEUR, DOMESTIQUE ou encore SERVEUSE, NOURRICE, COUTURIÈRE, SECRÉTAIRE. Les regards éteints et désespérés de ces bataillons de chômeurs indiquaient qu’ils auraient été prêts à faire n’importe quoi pour échapper à la faim qui les tenaillait. Sauer se rembrunit en pensant à l’état dans lequel se trouvait l’Allemagne depuis la guerre. C’était un miracle que ces quatorze années de misère n’aient pas encore enfanté une révolution, ou une dictature.

« Votre taxi est libre ? demanda Mutti à un homme maigre qui fumait appuyé au capot d’une Audi cabossée.

– Permettez que je consulte mon agenda afin de m’en assurer », rétorqua le chauffeur en le fixant droit dans les yeux. Drôle de réponse pour un chauffeur de taxi, pensa Sauer. Peu de qualifications permettaient de trouver un emploi, sous la république de Weimar. Ce ne serait pas la première fois qu’il monterait à bord d’un taxi piloté par un homme bardé de diplômes.

« Conduisez-nous au Tiergarten. Grosser Stern. »

À ces mots, l’homme baissa les yeux et se tassa. « Tout de suite », répondit-il.

Sauer comprit en arrivant à destination pourquoi le chauffeur avait réagi de cette manière. Un cordon de SA en chemise brune attendait en cercle à cent mètres de la Grande Étoile, où convergeaient les allées du jardin aux animaux. En rang, avec leurs bottes lustrées et leurs matraques bien en vue – leurs pistolets, eux, étaient cachés sous leurs vestes hivernales –, les hommes des sections d’assaut surveillaient le public de ce qui avait tout l’air d’un rassemblement nazi en bonne et due forme, avec des dizaines de drapeaux ornés de la croix gammée et des centaines d’uniformes noirs. « Des SS, murmura Sauer.

– Bande de cafards », commenta Mutti. Puis, à l’intention du chauffeur : « Déposez-nous ici, et gardez la monnaie. »

« Qu’est-ce qu’on fait ici ? » demanda Sauer quand ils furent descendus du taxi.

Mutti le conduisit vers un bosquet à une cinquantaine de mètres du cordon de SA, d’où la vue sur les gradins en fer installés au centre du gros rond-point était parfaite.

« Il y a un défilé, ce matin. Je l’ai lu dans les journaux. Les SS ont reçu de nouveaux uniformes, qu’ils présentent officiellement à leur commandant. »

Cette nouvelle fit à Sauer l’effet d’une gifle. « Himmler ? souffla-t-il.

– En personne », confirma Mutti en lui indiquant du menton la tribune en fer.

Sauer fixa l’endroit en question, et repéra le petit homme à lunettes aux allures d’instituteur, sur qui l’uniforme faisait l’effet d’un costume de carnaval, trop grand pour lui.

« J’ai entendu une blague, poursuivit Mutti. Hitler, Himmler et Goering sont dans un avion. Comme c’est Goering qui pilote, l’avion s’écrase. Qui est sauvé ? » Il attendit un instant, puis se répondit tout seul : « Le peuple allemand. »

Sauer ne rit pas. Ses yeux étaient fixés sur l’homme qui se tenait à côté de Himmler, plus grand, plus beau, plus élégant, plus martial – une incarnation de l’idéal aryen prôné à longueur de temps par Adolf Hitler.

« Heydrich », siffla-t-il.

Le tortionnaire de Rosa, et peut-être l’assassin des Innocentes.

L’Ennemi, enfin devant lui.

« Oui, dit Mutti. C’est toujours impressionnant quand on le voit de loin. Vous vous ressemblez vraiment comme deux gouttes d’eau… »

Sauer fit la grimace. Effectivement, ils se ressemblaient, lui-même en avait été frappé les premières fois qu’il avait croisé le chef des services secrets nazis, mais cette ressemblance s’arrêtait au physique : grande taille, cheveux blonds, yeux clairs, traits fins sur un visage glabre, silhouette élancée. Pour le reste, tout les opposait, et Sauer ne supportait pas d’être comparé à cette bête féroce et cruelle.

« Dis donc, s’enquit Mutti en le toisant de la tête aux pieds. Tu t’es attifé comme ça pour qu’on ne te retrouve pas à Vienne ou pour te distinguer de lui ? Barbe, cheveux noirs, embonpoint… »

Sauer souffla. Son ancien collègue le connaissait par cœur, il l’avait toujours compris mieux que n’importe qui d’autre. C’est pour cela qu’à Munich ils avaient été comme des frères, malgré leurs secrets respectifs, qu’ils avaient passés sous silence pendant des années. « Non, j’ai juste pensé que ça m’allait bien.

– J’espère que je ne te blesserai pas trop en te disant ce qu’il en est. »

Pendant ce temps, la tribune en fer se remplissait d’hommes en uniforme couverts de décorations. Sauer reconnut deux d’entre eux : Wilhelm Frick, un des dignitaires du Parti, expert en politique économique et grand partisan de l’annulation de la dette allemande à l’égard des vainqueurs de la guerre, et Rudolf Diels, le chef de la police politique dont il avait fait la connaissance dans les cellules de l’Alex. Même à cette distance, on percevait l’intensité de son regard, pénétrant et inflexible.

« Ton ami est là, dit-il.

– Je n’ai pas d’amis, rétorqua Mutti. Pas à Berlin. De qui tu parles ? »

Sauer le lui montra du doigt.

« Ah, Diels. C’est un malin, mais je ne lui donnerais même pas mon prénom, s’il ne le connaissait pas déjà. Un homme très ambitieux, très fin, très fuyant. Personne ne sait de quel côté il est vraiment, tu imagines ? C’est le chef de la police politique, mais on ignore quelle est sa vraie tendance politique.

– Ce n’est pas un protégé de Goering ? »

Mutti balaya cette question de la main. « Qui ne l’est pas ? Il suffit d’être un ennemi de Himmler pour lui être sympathique. Si en plus tu peux lui donner un coup de main pour mettre des bâtons dans les roues de son rival, il te place sur un piédestal. Mais quand il n’a plus besoin de toi, tu t’aperçois que c’était un piédestal éjectable. »

Sauer ne s’étonna pas du franc-parler de son ami, mais de la position ambiguë depuis laquelle il s’exprimait.

« Je sais ce que tu penses, déclara Mutti en lui jetant un regard en coin. Mais je suis conscient de ma situation. Je sauterai du piédestal avant de me retrouver écrasé.

– En fait, je ne comprends pas ce que tu fais à Berlin. Pourquoi tu n’es pas parti en Pologne avec Lina et les enfants ? »

Mutti lui répondit en évitant son regard : « Au début, je n’ai pas eu le choix. Himmler et Heydrich étaient devenus menaçants et, à Munich, ils ont trop de pouvoir, ils n’auraient eu aucune difficulté à me nuire. Mais j’étais au courant de la guéguerre entre Himmler et Goering, alors je me suis dit que je pouvais en tirer profit. C’était une bonne intuition : si tu avais vu la tête de Goering quand je lui ai raconté ce que tu as découvert sur Hitler et Geli ! Si j’avais eu les preuves, à cette heure je serais riche… » Un éclat de mélancolie, et peut-être même de remords traversa ses yeux. Puis il poursuivit : « Toujours est-il qu’il m’a fait entrer dans son équipe, pour ainsi dire, et pendant six mois j’ai travaillé à entraver l’ascension du SD en Bavière. Mais ensuite, il est apparu que l’avenir des nazis était ici, à Berlin, et quand aux avant-dernières élections ils ont fait trente-sept pour cent, Goering a voulu que je le suive à la capitale pour m’infiltrer dans l’Alex et me préparer au moment où Hitler prendra le pouvoir.

– Ce n’est pas déjà fait ?

– Pour l’instant, il est chancelier, mais le poste de chancelier ne vaut pas tripette. À ce poste, ton heure de gloire c’est quand tu démissionnes. D’ailleurs, tu n’as qu’à voir : qu’est-ce qui a changé depuis un mois ? En apparence, rien. Et en réalité pas grand-chose non plus. Non, ce n’est pas encore le pouvoir, c’est son antichambre. Et Hitler n’est pas réputé pour sa patience. Ils préparent un coup depuis des mois. Ils visent les prochaines élections, mais si le 5 mars ils ne les remportent pas…

– Un coup d’État ? »

Mutti eut un sourire lugubre. « Plutôt un coup de grâce à l’État, Siggi. Weimar touche à sa fin, et l’épilogue est prêt. »

À présent, la tribune était pleine, et Himmler, rayonnant de fierté comme le père de la mariée devant l’autel, fit un signe à un officier, qui pivota sur lui-même et cria aux SS en rangs de commencer la parade. Le bruit assourdissant des talons qui claquèrent en réponse fit trembler la place.

« Diels a été mon contact et mon mentor quand je suis arrivé à Berlin, continua Mutti. C’est grâce à lui si ma famille est arrivée entière de l’autre côté de la frontière. Dans certains milieux il passe pour un diable, certains l’appellent même Lucifer, mais les choses ne sont pas si simples. Je ne dis pas que c’est un tendre, s’il y a quelqu’un à éliminer, il le fait sans scrupules, mais il est à la fois trop paresseux et trop futé pour être un bourreau. La seule chose qui le préoccupe vraiment, c’est de faire carrière pour mieux profiter de la vie. Les femmes lui plaisent et il plaît aux femmes. »

Sauer enregistra ce portrait, un peu incrédule. Le souvenir du petit marteau avec lequel Diels l’avait menacé était trop récent pour lui permettre de partager la sympathie que Mutti semblait nourrir à son égard.

« Regarde », dit-il en remarquant un mouvement dans les tribunes. Le défilé venait de commencer – il devait y avoir un millier de SS tous pareils les uns aux autres qui marchaient en cercle au milieu du Tiergarten –, mais Himmler s’était déjà levé et, après avoir rapidement salué certains de ses voisins, il descendait les gradins en direction de la sortie. Heydrich, lui, resta à sa place sans quitter des yeux le spectacle martial, qui semblait l’exalter. « Où va-t-il ?

– Aucune idée, répondit Mutti. Suivons-le. On est là pour lui.

– Et Heydrich ?

– Heydrich est un sous-fifre, on ne sait pas à quel point il est impliqué. Il a demandé la liste pour Himmler. Suivons Himmler. »

Le raisonnement tenait la route, mais Sauer était tenté de désobéir. L’Ennemi est là, et j’ai un pistolet, pensa-t-il, et il plongea sa main dans la poche intérieure de sa veste.

Son pistolet avait disparu.

Submergé par une vague de panique, il se mit à chercher frénétiquement son Mauser dans toutes ses poches, y compris celles de son pantalon. En vain.

Comment est-ce possible ?

« Hé, Siggi ? »

Sauer ne répondit pas, figé sur place, en quête d’une explication.

Johanna.

Hier soir.

Après qu’on s’est déshabillés.

Il ferma les yeux un instant, fou de colère et de honte.

C’est elle qui l’a pris.

« Il s’en va, Siggi. Réveille-toi ! »

Nauséeux – un crétin, tu es un crétin, un énorme, un gigantesque crétin –, Sauer se ressaisit et suivit son ami en direction de la tribune.

Ils se faufilèrent entre les arbres, attentifs à ne pas trop s’approcher du cordon de SA, tout en gardant leur objectif à l’œil. Celui-ci, escorté par quatre SS, se dirigeait vers une Mercedes aux vitres fumées garée non loin. Mutti jeta un coup d’œil alentour à la recherche d’un taxi et en repéra un à cent mètres. « Siggi, garde Himmler à l’œil, je vais chercher ce taxi », dit-il avant de s’éloigner de son pas claudicant.

Quel crétin, mais quel fichu crétin ! continuait de se répéter Sauer. Voilà pourquoi elle t’a séduit. Mutti se trompe : Johanna est de leur côté, elle aussi.

À ce moment-là, Himmler atteignit la Mercedes, et un homme en uniforme vert olivâtre descendit de la place du conducteur pour accueillir obséquieusement son commandant. Quand Sauer le vit, quand il identifia sa silhouette dégingandée et son visage, sa stupeur fut telle que même la colère et la honte de s’être fait avoir comme un débutant par Johanna s’évanouirent.

Ébahi, il s’avança de quelques pas en direction de la Mercedes, et quand l’homme en uniforme referma la portière arrière et se tourna pour regagner le volant, il vit nettement son visage et sa grosse moustache en guidon de vélo.

S’il se traitait quelques secondes auparavant de crétin, que devait-il penser maintenant ?

Le chauffeur de Himmler n’était autre que Horst Veitchen, le pensionnaire cordial et bavard de Frau Linke, sur le lit duquel il avait trouvé la liste des Innocentes la veille au soir.

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